• 4. Évolution du latin au picard - Conclusion

     

     

    On remarque donc la grande similitude entre le picard et le normand. Mais il y a plus, car les deux langues auront subi une influence germanique forte, comme nous le verrons, mais pas par les mêmes langues.

    Le normanno-picard (comme on appelle donc ce superdialecte) partage aussi quelques traits avec les langues latines du sud (groupe méridional ou méditerranéen pour Walter von Wartburg), notamment le conservation de C et G + A latin, conservation de G et K germanique, diphtongaison de ε roman tonique entravé, évolution de -ELLOS en /jo/, absence de consonne épenthétique dans les groupes romans ML/NR/LR, fricatisation de S initial en /ʃ/, nasalisation de i et e/ε en ĩ (le roumain n'a pas nasalisé cependant), évolution de Ă en o (pour le provençal)...

     

    norm.-pic.

    provençal

    portugais

    italien

    espagnol

    catalan

    roumain

    canter

    canta(r)

    cantar

    cantare

    cantar

    cantar

    a nta

    vaque

    vaco

    vaca

    vacca

    vaca

    vaca

    va

    gambe

    cambo

    gamba

    jamba

    cama

    gambă

    fier

    fèrre

    ferro

    ferro

    hierro

    ferro

    fier

    catiau

    castèu

    castelo

    castello

    castillo

    castell

    castel

    timps

    tèms

    tempo

    tempo

    tiempo

    tempo

    timp

    san-ner

    sèmbla

    (as)semelhar

    sembrare

    (en)samblar

    (as)semblar

    a semăna

    chucher

    chucha, suça

    chuchar

    succhiare

    chupar

    xuclar

    a suge

     

    Ces racines se retrouve même jusqu'en indo-européen :

    • canter : de l’indo-européen commun *kan- (« chanter ») qui donne κανάσσω, καναχή, κόναβος (« son, bruit, clic ») en grec ancien, Hahn (« coq ») en allemand, kanañ (« chanter ») en breton,

    • vaque : de l’indo-européen commun *waka (« vache »),

    • san-ner : de l’indo-européen commun *sem (« un ») > voir semel. Il est apparenté avec l’anglais same ou le grec ancien ὁμός, homós (« semblable, pareil »), le tchèque sám (« semblable ») ou samý (« seul »),

       

    La palatalisation de K + E, I en ʒ (en passant par /dz/) n'est partagé que par l'anglais et le champenois : PLACERE > pic. pléji, angl. (dans les mots empruntés à l'ancien français) pleasure [pleʒə(r)], champ. piéji.

     

    français

    romanche sursilvan

    romanche puter

    rumantch grischun

    savoyard

    arpitan

    wallon

    chanter

    canter

    chanter

    chantar

    shanta

    tsanta

    tchantè

    vache

    vacca

    vache

    vatga

    vashe

    vashe

    vatche

    jambe

    comba

    chamma

    chomma

    shamba

    tsanba

    djambe

    fer

    fier

    fier

    fier

    fé

    féro

    fièr

    château

    casti

    chastè

    chastè

    shâté

    shât

    tchèstê

    temps

    temps

    temp

    temp

    tan

    tan

    tins

    sembler

    semegliar

    sumaglier

    sumegliar

    sanblâ

    sanblâ

    son.ner

    sucer

    tschetscher

    tschütscher

    tschitschar

    sheushé

    seussî

    sucî

     

    On remarque donc un caractère conservatif des dialectes oïl du nord et du nord-ouest. Cela leur confère une marque plus latine que le français, comme le disait Charles de Bovelles, dans son Liber De differentia vulgarium linguarum et Gallici sermonis varietate (1533), « Champ, camp ; chambre, cambre ; chose, cose [...]. En vérité ces mots sont encore une preuve que la langue des belges et de ceux que l'on appelle les Picards est plus proche de la langue italienne ou espagnole que la langue des Francs ou des Parisiens et qu'elle est moins dégénérée par rapport au langage latin. » Dauzat pense que Sainéan a attribué une origine provençale à des mots d'argot, surtout anciens, que la Provence a au contraire empruntés à la France du Nord, ce qui prouve bien que ces deux variétés gallo-romanes sont assez proches pour permettre ce genre d'emprunts. De même Gaston Paris dira : « On est étonné, que M. Bourciez croie encore à l'origine picarde ou normande des mots camp, campagne, cape, sûrement italiens et espagnols. »1 En fait, « le Gascon, remarque Tabourot, prononce tous les mots en ache, en aque. L'influence gasconne contribua donc, de même que l'influence italienne, et beaucoup plus que l'influence picarde, à faire hésiter la prononciation française, dans un grand nombre de mots terminés en ache. On a longtemps hésité, en effet, entre sandarache et sandaraque ; — flache et flaque ; — rubriche et rubrique ; — empoche et empoque ; — pendiloches et pendiloques ; — cloche et cloque ; — broche et broque ; — porche et porque ; — fourche et fourque ; — lambrusche et lambrusque, comme il est facile de le voir en comparant les Dictionnaires de Robert Estienne, Tabourot, La Noue, Nicot, Oudin. »2

    Un autre trait rapproche le picard des langues romanes septentrionales, notamment l'italien, est le développement de e ouvert devant les palatales en i3 :

    - latin tinea / fr. teigne / pic. tigne, wall. tigne, esp. tiña, port. tihna, it. tigna,

    - latin meliōrem / fr. meilleur / pic. miyeu, (wall. mèyeû, esp. mejor, port. melhor,) it. migliore...

    Remarquons la similitude parfaite de prononciation entre le normanno-picard et le roumain pour vaque/vacă et gambe/gambă. Par contre on remarque que la palatalisation de [ka] et [ga] est assez sporadique dans le domaine roman.

    La diphtongaison de ε roman tonique entravé, commune au wallon (et au lorrain) et à l'espagnol, est également sporadique. L'évolution du suffixe latin -ELLUS est également irrégulière, puisqu'on ne la rencontre qu'en normanno-picard, français, arpitan et provençal. Le romanche, comme on le voit, se trouve sur la zone de rencontre entre les langues qui opère la palatalisation et celles qui ne l'ont pas opérer.

    Concernant la nasalisation de i et e/ε en ĩ, la diphtongaison de ε roman tonique entravé et l'absence de consonne épenthétique dans les groupes romans ML/NR/LR, on voit que le wallon rejoint le picard (et le lorrain), mais aussi en partie le roumain, l'espagnol ou le portugais, et contrairement à la plupart des autres langues romanes (dont le français, l'italien, le catalan).

    Mais on note surtout de grandes similitudes entre le picard et le normand, étudions la de plus près.

     

    1 Romania, t. XVIII, p. 587.

    2 Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17e, Maisonneuve, Paris, 1893, p.268-69.

    3 Cf. Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes I, § 84.

     


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