• 5. Le groupe normanno-picard

     

    Au IXe siècle, survenait une époque trouble avec les raids normands, ceux-ci laissant peu de traces dans la langue, hormis pour le normand, qui aura également un caractère germanique et qui le rapprochera du picard donc. Cependant, Charles Joret explique le conservatisme consonantique du normand par l'isolement politique de la Normandie (alors sous Rollon, mort entre 928 et 933 et chef viking à l'origine du duché de Normandie) et du Comté de Flandre (sous les Baudoin). Puis, alors que les dialectes d'oïl se sont formés, « la réunion en 1154 de la Normandie et de l'Angleterre sous la domination de Henri II Plantagenet vint modifier cet état de choses. Henri, avant d'être duc de Normandie et roi d'Angleterre, était comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, pays dont le dialecte ressemble bien au normand par son vocalisme, mais en diffère essentiellement par le traitement des gutturales qui s'y sont modifiées comme dans le français proprement dit. Ainsi, tandis que les pays de langue picarde restaient isolés politiquement du reste de la France, la Normandie, en passant sous le sceptre des Plantagenets, se trouvait, au milieu du XIIe siècle, réunie à des pays dont le dialecte différait profondément du sien par leur consonantisme ; il est impossible que ce rapprochement d'idiomes différents n'ait point influé sur le normand, au moins sur le normand littéraire. Des trouvères, comme Wace, qui fleurissait déjà à l'avènement des Plantagenets, continuèrent sans doute à écrire dans le dialecte normand et purent voir encore leurs poèmes accueillis des nouveaux souverains ; mais il se forma bientôt une autre génération de poètes qui dédaignèrent certains des caractères essentiels du normand proprement dit et n'en durent plaire peut-être que davantage aux monarques angevins ; comment d'ailleurs ceux-ci n'auraient-ils point préféré des formes qui leur rappelaient l'idiome de l'Anjou et de la Touraine ? »1

     

    Mais qu'est-ce qui explique de ce rapprochement entre le normand et le picard. Très éloignés l'un de l'autre d'un point de vue du vocalisme, ils sont proches par cette non-palatalisation. Cependant au XIIIe siècle, les usages orthographiques picards ont pénétré en Normandie, ainsi à partir de ce moment, on écrira (et prononcera ?) pour la 4e pers. de la conjugaison -ums, -oms, -uns pour -um sur le modèle de -omes. En anglo-normand, on aura donc -oum, mais aussi -oums et -uns.

    Est-ce seulement ce superstrat germanique, même si les peuples germains ne parlaient pas le même dialecte ? On distingue en effet les parlers hauts normands (Eure, Seine-Maritime) des parlers bas normands (Manche, Orne, Calvados). La Haute-Normandie subit l'influence des Vikings qui envahissent alors toute la France par les fleuves, tandis que la Basse-Normandie est plus romanisée. En 911, Charles-le-Simple, après les avoir combattus longuement, notamment dans le Vimeu, donne la Neustrie à Rollon, celui-ci ayant refusé de prendre la Flandre. Depuis cette date, cette région en partie germanisée se nommera la Normandie.

    Aujourd'hui, le normand méridionale a presque disparu. L'encyclopédie Imago Mundi (Cosmovisions.com) dit dans son article Les langues d'oïl : « Certains [dialectes], comme le wallon ou le picard ont suivi des chemins qui leurs sont propres, les autres, comme le normand, le bourguignon, etc, se sont rapprochés du français standard au point de n'en être plus de nos jours que des variétés assez peu différenciées. » Quand on évoque de nos jours le normand, on parle principalement du normand septentrional (cauchois, cotentinois, et guernesiais, ce dernier reconnu comme langue régionale des îles Britanniques).

    L'influence germanique n'est donc pas la même entre le picard et le normand. Sur le normand (haut ou septentrional), elle est due surtout aux langues nordiques ou scandinaves, notamment l'ancien danois (ou norrois) avec un substrat francique et saxon ; alors que le picard doit son influence au flamand (bas-francique) et peut-être au saxon (notamment dans le Boulonnais)2. Quant au wallon et au lorrain, ce serait plutôt le moyen-francique (moyen-allemand, platt de Lorraine et du Luxembourg [letzebuergesch], et peut-être dans une certaine mesure le bas-francique pour le wallon.

    Donc ni la germanisation, mais également la romanisation (la Neustrie faisait partie de la Gaule Lyonnaise et la Picardie et la Flandre de la Gaule Belgique), ni la culture en champs ouvert ne peut expliquer que ces deux régions aient eu des contacts.

    Cela ne peut être dû qu'à des rapprochements commerciaux forts, et peut-être la culture de la pêche. Peut-être également l'éloignement de la route romaine qui rejoignait Lyon – Reims – Trêves a joué un rôle. En effet, la romanisation « fut particulièrement intense sur le territoire des Remi autour de la ville du même nom (Reims), et pour des raisons stratégiques le long des vallées de la Moselle et du Rhin, de Trêves à Cologne. […] Bien que le latin fût la langue officielle de l'administration et de l'élite politique et sociale, il est clair, que comme en Lyonnaise, une partie importante de la population indigène a longtemps continué à parler la langue celte. »3

    Après Clovis (466-511), et Clotaire Ier (498-561), sous Chilpéric Ier (525 ou 527-584), lorsque les Francs ont leur capitale à Soissons (575-751), leur royaume s'étend sur la Neustrie, de la Flandre (l'Escaut) au Cotentin (Loire). En 911, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, une partie mal définie du territoire de celle-ci sera cédée au viking Rollon pour constituer la Northmannie ou Normandie. On peut penser que durant cette longue période, des contacts privilégiés ont favorisés les rapprochements entre les dialectes normand et picard.

    Ainsi éloignés des voies de romanisation, ces régions restèrent peu latinophone, et donc longtemps celtophone, et allié à une germanisation plus forte, cela donne cette coloration particulière à ce superdialecte.

    « Tout comme les mots français nord, sud, est, ouest, autant de preuves du contact des langues à travers la Manche (voire, à cause de la Manche) à l'époque anglo-saxonne, le petit hansac anglo-normand, devenu en France le hansart, montre qu'à l'époque de l'ancien français, les ponts n'avaient pas été brûlés. Les vaisseaux non plus d'ailleurs : il est clair que le vocabulaire maritime était international à l'époque, et il y a lieu de croire que sa langue (des deux côtés de la Manche) était le français. »4

     

    Ce qui est sûr c'est que le normanno-picard sera exporté à la cour anglaise avec Guillaume le Conquérant, dont la femme était lilloise. Il épouse en effet Mathilde de Flandre vers 1053, et fait de la Normandie un duché puissant, craint du roi de France. Sur le plan politique, Mathilde est régente du duché pendant la conquête normande de l'Angleterre, probablement avec son fils Robert. « [Mathilde de Flandre] passa la mer [pour se faire couronner reine d'Angleterre en 1068] avec un grand concours d'hommes et de femmes nobles. Parmi les clercs qui remplissaient auprès d'elle les fonctions du culte divin, on remarquait le célèbre Guy, évêque d'Amiens, qui déjà avait mis en vers le récit de la bataille d'Harold contre Guillaume ». (chroniqueur Orderic Vital, Historia ecclesiastica). Évoluant en Bretagne, le normand deviendra anglo-normand.

    L'anglo-normand est d'importance, puisque c'est dans ce dialecte que sera écrit le premier manuel de langue d'oïl, l'Aprise de la langue françoise de Gautier ou Walter de Bibbesworth, rédigée vers 1290, donc la même année que les Regles de Trobar (de Jaufre de Foixà) et cinquante ans après les Razos de Trobar (de Ramon Vidal de Besalo, troubadour catalan qui écrivait alors en occitan rayonnant par sa littérature courtoise). Ces premières grammaires sont destinées à aider les trouvères et troubadours à composer leurs œuvres, en scripta d'oïl pour les uns, en parladura lemozi pour les autres.

    Cela eut pour conséquence de laisser des traces dans la langue anglaise actuelle.

     

    1 Charles Joret, dans Le C dans les langues romanes, A. Franck, Paris, 1874, p.284-85.

    2 D'après Walther von Wartburg, ce conservatisme serait dû (ou plutôt cette régression) à l'invasion scandinave qui aurait renforcé l'influence franque. (Die Ausgliederung der Romanischen Sprachräume, A.Francke, Berne, 1950, p.58-59). Cf. La partie toponymique.

    3 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.73.

    4 David Trotter, L'anglo-normand : variété insulaire, variété isolée, Grammaires du vulgaire, in Médiévales 45, automne 2003, p. 43-54 (http://medievales.revues.org/760). Cf. du même auteur Oceano vox : ships and multilingualism in medieval (in Kurt Braunmüller, Gisella Ferraresi, Aspects of multilingualism in European language history, John Benjamins Publishing Company, Hambourg, 2003, p.15-34).


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