• II. Le Picard 1. Langue de statue haut

     
     II. La variété d'oïl devient la langue picarde
    1. Langue de statue haut 
     
            Sous le règne de Philippe VI de France, certaines sources (charte de 1350 de Charles de Montmorency, trêve de Leulinghem en 1383 notamment) citent les populations de langues de France, de Picardie, d'autres langues d'oïl et de langues d'oc. La Picardie se trouvant individualisée d'après sa langue. Au XVIIIe siècle, l'abbé Carlier, historien et agronome originaire de l'Oise, envisage une tripartition linguistique de la France en langue d'oc, langue d'oïl et langue picarde.
            Le grand philologue Gustave Fallot, dans ses Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de ses dialectes au XIIIe siècle, dit : « Les trois dialectes principaux étaient donc, au XIIIe siècle, le normand, le picard et le bourguignon ; toutes les provinces de la langue d'oïl, sans exception, parlaient un de ces trois dialectes, ou tout au moins un langage qui se rattachait, par des caractères principaux, avec quelques différences secondaires, à l'un de ces trois dialectes. »1 On retrouve donc ici la partition en dialectes septentrionaux (picard, wallon, normand et anglo-normand), orientaux et centre-méridionaux (bourguignon, lorrain, champenois et orléanais, francien) et occidentaux (normand méridional, oïl de l'ouest avec le gallo, le poitevin-saintongeais...).
            Édouard Bourciez, dans son Précis historique de phonétique française (1900) dit : « Ces dialectes, dont les limites ont toujours été un peu flottantes, et auxquels on a conservé les noms de nos anciennes provinces, étaient : 1° au Nord-Est, le picard et le wallon ; 2° à l'Est, le champenois, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon ; 3° à l'Ouest, le saintongeais, le poitevin, l'angevin ; 4° au Nord-Ouest, le normand ; 5° au Centre enfin, dans le bassin moyen de la Seine et la région d'entre Seine et Loire, le dialecte de l'Île-de-France. »
            « L'ancien français n'est pas une langue uniforme : il comprend plusieurs dialectes très importants, illustrés par des œuvres littéraires, et dont quelques-uns présentent entre eux de grandes différences : les dialectes wallons et lorrains, qui ont plusieurs traits communs ; le normand, l'anglo-normand écrit en Angleterre jusqu'au XIVe siècle, et le picard ; le bourguignon ; le champenois ; le francien, ou dialecte de l'Île de France ; c'est de ce dernier qu'est sortie, après de nombreuses transformations, la langue française moderne ; c'est le francien, tel qu'il existait aux XIe-XIIIe siècles, qui sera principalement l'objet de cette étude. »2
            Pierre Guiraud cite plusieurs divisions dialectales : le Centre (autour du francien, dialecte de l'Île-de-France et source du français moderne, groupe l'orléanais, le bourbonnais, le champenois) ; le Nord avec le picard (Picardie, Artois), le haut-normand, le wallon ; l'Est (lorrain, bourguignon, franc-comtois) ; l'Ouest (le bas-normand, gallo, angevin, maine) ; et le Sud-Ouest (poitevin, saintongeais, angoumois).3
            Pour Louis de Baecker cependant « les dialectes principaux de la langue d'oïl sont :

    - Le normand qui comprend les sous-dialectes parlés dans la Bretagne, le Perche, le Maine, l'Anjou, le Poitou et la Saintonge ; 

    - Le picard qui comprend les sous-dialectes parlés dans la Picardie, l'Artois, la Flandre, le Hainaut, le Bas-Maine, la Thiérache et le Rhételois4

    - Le bourguignon qui comprend les sous-dialectes parlés dans le Nivernais, le Berry, l'Orléanais, la Touraine, le Bas-Bourbonnais, l’Île-de-France, la Champagne, la Lorraine et la Franche-Comté. 

            « Le dialecte picard était le plus important, parce qu'il était l'idiome de l’Île-de-France, de la cour et de la capitale. C'est de lui qu'est sortie la langue française actuelle, la langue de Paris, des classes élevées, de la littérature, de la science, de la politique et de l'enseignement public de la France. »5 

            Mais cet auteur, originaire de Saint-Omer, n'est peut-être pas des plus objectifs. Gustave Fallot cependant dit quant à lui « le dialecte bourguignon [...] est celui de l'est et du centre de la France. C'est proprement le langage du cœur de France et le vrai langage français. »6

            Si on suit Jacques Allières7, on remarque que les dialectes centre-méridionaux (dont fait partie l'orléanais), les dialectes occidentaux (Touraine, Anjou, Maine, pays Gallo, Basse-Normandie) sont le plus proche de ce qu'on a appelé le francien. Mais nous pensons qu'il a imputé beaucoup de trait du bourguignon au lorrain (notamment le maintien du w- germanique) alors que d'après la carte, ces deux langues ne sont pas limitrophes.

            Pour ce qui nous concerne, remarquons que le normand septentrional, mais surtout le picard et la wallon sont regroupés.

            Jusqu'à Philippe le Bon, qui constituera les Pays-Bas bourguignons, les territoires du Nord-Ouest de l'Europe ne sont que de langue picarde ou flamande. On parle les dialectes centraux au Sud de cette zone, et wallon à l'Est : dans le marquisat de Namur (achat en 1421), dans le Brabant (acquit avec le Limbourg par la mort sans postérité du second fils d'Antoine de Brabant, Philippe de Saint-Pol en 1430), au Luxembourg (acheté en 1441), et dans la Principauté de Liège (où règne un de ses protégés). 
    • le picard est d'un usage généralisé dans les chancelleries du Nord, dans les administrations communales urbaines depuis Beauvais jusqu'à la frontière linguistique du flamand et du wallon, et parfois au-delà (Gand, Bruges, Ypres, Namur, Ciney...), jusqu'au Levant.
    • le picard au moyen-âge est une langue commune littéraire avec une écriture normalisée
    • le lieu d’écriture explique souvent le choix d’une scripta, mais la personne également. Au plan linguistique, la circulation des personnes peut faire vivre parfois un état de langue loin de son terroir d’origine.8
     Cela laisse à penser que la langue avait connu un certain privilège, un statue haut, et même un semblant de codification. « La question du traitement différent de c dans ces deux positions (ka- et tse- / tsie- : kampioen, kameel, kanselier, capeel ou tsapeel (chapeau), tsaerter et rarement carter, marisauchie (maréchaucie), Tsarel (Charles), Tsampenois (Champenois),Tsaertereus (Chartreus), sier (chiere), koets (couche), rots, brootse, roke, broke, hanke...) a déjà été soulevée par les romanistes. M. Tobler admet le double traitement, M. Sichier le nie, M. Beetz également. Et ce qui semble donner raison aux deux derniers, c'est que les patois actuels ne distinguent pas deux développements différents de c d'après la voyelle qui suit. M. Beetz dit : « Undenkbar ist es, dass man auf unserem Gebiete z. B. früher cher und heuteker sprechen konnte »9. Pourtant nos mots sont là, qui disent le contraire. D'ailleurs, ne pourrait-on pas admettre que, dans le domaine du picard, aussi bien que plus tard en France, une langue générale se soit répandue et ait effacé des différences qui existaient entre les différents parlers ? »10Tous les styles de langues sont illustrées et nous les explorerons maintenant dans cet ordre :
    • le style d'affaire,
    • le style littéraire,
    • le style ecclésiastique.
      
    1 Gustave Fallot, Recherches sur les formes grammaticales, Imprimerie royale, 1839, p.15. Charles Joret, dans Le C dans les langues romanes, fait le même découpage : « Le dialecte parlé avec quelques différences au centre du royaume, dans l'Ile-de-France, l'Orléanais, la Touraine, la Champagne, la Bourgogne et désigné parfois sous le nom de dialecte bourguignon, et comme tel opposé au picard et au normand. » De même Georges Frédéric Burguy et Friedrich Diez.
    2 Joseph Anglade, Grammaire élémentaire de l'ancien français, Armand Colin, Paris, 1934, p.5.
    3 Pierre Guiraud, Patois et dialectes français, Que sais-je ? N°1285, PUF, Paris, 1978, p.35.
    4 De Rethel, ville du Sud-Ouest du département des Ardennes, à la limite nord de la Champagne à 37 km de Reims, aux portes des Ardennes.
    5 Louis de Baecker, Grammaire comparée des langues de la France, C. Blériot, Paris, 1860, p.53.
    6 Gustave Fallot, Recherches sur les formes grammaticales, Imprimerie royale, 1839, p.19.
    7 Jacques Allières, La Formation de la langue française, Que sais-je ? N°1907, PUF, Paris, 1996, p.117.
    8 Serge Lusignan, La langue voyageuse. Le picard et la famille d’Estrées au XIIIe siècle.
    9 Traduction libre : Il est impensable que, par exemple, dans les régions qui nous intéressent, on ait prononcé anciennement cher et actuellement ker.
    10 Salverda de Grave, Les mots dialectaux en néerlandais, in Romania XXX, 1901, p.104.

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