• II. Le picard 8. Influence d'autres langues ? - régions des Croisées

     

    Les régions conquises par les Croisées (Grèce, Bulgarie, Levant) :

    Un petit retour dans l'histoire sera ici nécessaire pour expliquer ce phénomène de l'emprunt de ce dialecte grec au picard. Après la quatrième croisade (1205-1210), Guillaume de Champlitte (originaire de Champagne) fonda la principauté d'Achaïe (partie ouest de la péninsule du Péloponnèse ou Achaïe) et prit le titre de « Guillaume Ier, prince d'Achaïe ». La Chronique de Morée (« Τὸ Χρονικὸν τοῦ Μορέως », XIVe siècle) relate la conquête franque et une partie de l'histoire de la principauté.

    Dans les noms de lieu, on remarque quelques faits : Siderocastro (Σιδηρόκαστρο, environ de Patras) est appelé Castel-de-Fer ou Chastel-de-Fer. On note aussi parfois une inversion adj.+nom : Négrepont (Egripos/΄Εγριπος qu'on nomme maintenant L'Eubée/Εύβοια), Clermont/Κλερμόν (Chlemoutsi/Χλεμούτσι ou Chloumoutsi/Χλουμούτσι)... On a aussi un lieu qui se nomme Saint-Omer, du nom des châtelain possesseur d'un fief (Guillaume Ier de Saint-Omer (°1055, †1128), ou Hoston de Saint-Omer), nom gardé également par les Grecs pour donner Santameri (Σανταμέρι).

    D'autres fiefs appartenait à des seigneurs picards : Nicli ou Tégée, Τεγέα (Guillaume Ier de Morlay, seigneur de Morlay, Boufflers et Campigneulles, en Ponthieu).

    À partir de 1300 environ, les Angevins deviendront suzerain de Morée (ainsi que de Chypre), Charles Ier de Sicile et les Lusignans jusqu'au XVe s. (vers 1430), date de la conquête par les Byzantins.

    Erich Stüwe a étudié l'influence française dans le moyen-grec de cette chronique et précise : « Während des vierten Kreuzzuges kamen im Mai 1205 unter Wilhelm von Champlitte, dem Bruder des Grafen von der Champagne, französische Ritter nach Morea und eroberten die Halbinsel. Ueber die genauere Heimat dieser Eroberer ist im allgemeinen sowohl in den mittelalterlichen Quellen als auch in den neueren Darstellungen wenig zu finden; Auskunft gibt uns nur eine Stelle in der aragonischen Fassung der Chronik von Morea: Ritter aus der Champagne, Burgund, Deutschland, der Normandie, der Bretagne und der Pikardie zogen mit Wilhelm nach Morea. Betrachten wir die Namen der Inhaber der 12 Lehen, in die Morea eingeteilt wurde, so bemerken wir, daß, nach ihrem Beinamen zu schließen, 3 dieser Lehnsträger sicher (Mons, Tournai, Lille), 2 weitere mit großer Wahrscheinlichkeit (Bruyeres wohl = Bruyeres-le-Châtel im Depart. Seine-et-Oise mit sehr altem Schloß, und Neuilly wohl = Neuilly im Depart. Seine-et-Oise, an dessen Kirche Fulco, der Verkünder des 4. Kreuzzuges, predigte) aus dem Norden des französischen Sprachgebiets stammten; das nordfranzösische Element war also stark vertreten. »1

    Voyons donc quels sont ces éléments picardisants dans cette chroniques et d'autres de cette époque :

    • καστελλανίου (châtellenie), σκιβουρία (eskiverie), Καρλος (Charles), φίε (fieu), καπερούν (chaperon), κιβιτάνος (kievetain, afr. chieftain), πιληρή (pilori), λοκέτ (loquet), φούρκα (fourche), καρίς (char, « wagon »), καντζιλέρης (chancelier), ροστέλλι et ριστέλλο (rostel, « grille du casque »), κάμπος (camp)...

    On note également les caractéristiques linguistiques suivantes :

    • réduction des diphtongues : oi > ο/ω/οι (κλόστρην, cloître ; κοτεφρωνος, Godefroy ; ροίνες, reine) ; ai est rendu pas α (μάστρος, maître ; κουμερσάρις, commissaire ; γτουάριν, douaire) ; au > αυ/α (Άιυάτ, Hainaut ; Γατιέρις, Gautier) ; ie > ι (κιβιτάνος, kievetain), ãi > α (Μαφρές, Mainfrei), e en hiatus disparu (Ντζας, Jean ; Ντζαυιτα, Jeannette ; Βιλαρντουη, Villhardouin) ; eau > έα (Ζαμπέα, Isabeau) ;

    • confusion entre en/an : κομεντούρις (comandour) (le cas est cependant rare et en est généralement rendu par α) ;

    • ch > τζ : βίτζε- (vice-), καντζιλέρης (chancelier), πρίντζης (prince) ;

    • le -t final : κούρτη (curt) ; ῥεσπίτ (respit) ;

    • modification du l > υ (affaiblissement)/ρ (rhotacisme) : ταύλα, τάβλα (taule « table »), κουμερσάρις (commissaire) ;

       

    Mais tout le monde n'est pas d'accord sur les origines des mots français en grec chypriote.

    La tradition francophone a d'ailleurs continué sur l'île et on note encore quelques mots qui seraient d'origine française, mais cette fois-ci du français standard : γράσα (avec σ « grâce »), τσαμπρα (avec τσ et non τζ, « chambre »), Φλορας (avec α « Florent »), φρεμενούρος (avec ού « Frère mineur »), βλαντζίν (flanc), μίζαρον (linceul, de « mise à mort »)...

    On a donc vu qu'Erich Stüwe voit une claire influence picarde, mais note aussi parfois un mot au sonorité normande (Μαφρές, Mainfrei), italienne ; Mondry Beaudouin2 ne se prononce pas sur l'origine du dialecte français, alors que Gustav Meyer3 y voit une influence du vénitien ou génois (κάμπος, camp). Enfin R.M. Dawkins4 y voit une origine normande. Une étude récente de Jim Davy et Anna Panayotou5 semble mettre un point à cette question et affirme, qu'en accord avec les origines des dirigeants de cette principauté, le français qui a influencé le grec chypriote est celui du Poitou. Enfin quelques mots encore en usage aujourd'hui, cité par Erma Vassiliou6, pourrait avoir une origine dialectale : μούσκος, μουσκουρής (mousque, « garçon »), γραππώνω (agripper).

     

    De la même époque, on cite la Bulgarie, mais il ne semble pas en rester de témoignage. « La IVe Croisade, dont l'objectif lointain était les Lieux Saints, avait dégénéré en une expédition qui aboutit à la prise de Constantinople. Les Français, surtout originaires du Nord-Est (Flandre, Hainaut, Champagne), fondateurs d'un Empire latin d'Orient (1204-1261), pendant plus de cinquante ans furent aux prises avec les Grecs, et aussi avec les Bulgares. L'empereur Baudoin, fait prisonnier, mourut en Bulgarie. On peut se demander si ces contacts entre les chevaliers français et les Bulgares ont été féconds du point de vue linguistique. Il est possible que les Bulgares isolés aient pu entendre des mots français (noms d'armes, de vêtements, de monnaies, cris de guerre, etc.) et les retenir un certain temps. Le chroniquer de la IVe Croisade, Villehardoin, appelle ses compatriotes tantôt François, tantôt Francs. Or à Francs répond en vieux bulgare Фрѫзи qui a connu à cette époque une certaine actualité. Une période de rapports pacifiques entre Français et Bulgares suivit les guerres sanglantes du début. Un prince bulgare, le despote Slav, épouse la fille de l'empereur Henri, frère et successeur de Baudoin. Une complète incompréhension régnait entre les deux époux : « Elle n'entendait pas son langage et lui ne savait rien du sien » note le chroniqueur Henri de Valenciennes. Une princesse de langue française, introduite dans une petite cour provinciale, a pu exercer une certaine influence linguistique dans son entourage immédiat, mais cette influence n'a pu être ni forte ni surtout durable. D'autres mariages eurent lieu par la suite. L'empereur Henri donna sa nièce pour femme à Kalojan, roi de "Bougrie", et épousa lui-même la fille de ce dernier. Toutefois aucun document de l'époque ne permet de conclure que ces rapports aient eu des effets linguistiques. »7

     

    Citons encore l'histoire de la forteresse du Toron, actuellement située au sud du Liban, dans le village de Tibnine, centre de la seigneurie de Toron pendant les Croisades. Sur la route de Tyr à Damas, le Toron se situe dans la seigneurie de Toron dans le royaume de Jérusalem. Il fut construit par Hugues de Falkenberg en 1105 pour aider à la réduction de la ville de Tyr encore aux mains des Fatimides. Hugues de Falkenberg, ou de Fauquembergues, tué en 1106, prince de Galilée et de Tibérias est encore appelé Hugues de Saint-Omer, le fief de Fauquembergue appartenant à la dynastie des châtelains de Saint-Omer, il accompagna Baudouin de Boulogne en 1098 dans le comté d'Edesse (aujourd'hui Urfa, en Turquie à la frontière syrienne), puis à Jérusalem en 1101. À la mort de Hugues de Falkenberg, comme le château était sans défenses, l'émir Izz al-Mulk voulut s'en emparer, mais le roi Baudoin Ier inféoda celui-ci au seigneur Gervais de Bazoches qui mourut peu après, exécuté sur la place de Damas. Avant la première croisade, il était avoué de l'église de Mont-Notre-Dame et frère d'Hugues, seigneur de Bazoches-sur-Vesles, dans l'Aisne.

    Le château revint alors au seigneur Onfroy Ier de Toron et connu un destin classique, entre perte et reprise par les Croisés et les Arabes. Onfroy de Toron est un chevalier croisé, probablement un Italo-Normand, peut-être lié à la famille Hauteville, l’un de ses descendants se déclarant, au XVe siècle, issu de Tancrède de Hauteville, tandis que la mythologie familiale se donnait une origine danoise, c’est-à-dire viking.

    Les premiers croisés de la cinquième croisade arrivent en Palestine en 1217. Forcés d'attendre l'arrivée de la majeure partie du contingent, les croisés présents, dont Gauthier d'Avesnes, entreprennent plusieurs opérations militaires contre les territoires musulmans en Syrie, toutefois sans résultats notables. En revanche, ils contribuent surtout, sous la direction de Gauthier d'Avesnes, à la construction d'une puissante forteresse côtière sur un ancien site phénicien entre 1217 et 1218. Cette forteresse fut remise aux Templiers en 1220 et baptisée Château-Pèlerin, en hommage aux nombreux pèlerins chrétiens qui contribuèrent bénévolement à son édification, appelé aussi forteresse d'Atlit (nom village israélien qui se trouve à proximité), était une des plus grandes forteresses templières en Terre sainte, alors dans le royaume franc de Jérusalem. À proximité, la tour du Détroit (ou la Tour de Destroit) est érigée vers 1110, par Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer, entre Haïfa et Césarée pour la sécurité des pèlerins qui allaient à Jérusalem. Le dernier de ces chevaliers, était un chevalier flamand, Gaulois de nation et l'un des membres fondateurs de l’ordre du Temple en 1118. Il est présenté aussi comme issu de la famille des seigneurs de Saint-Omer : Guillaume Ier, seigneur de Saint-Omer, et son fils Hugues, participèrent à la première croisade en tant que vassaux de Robert II de Flandre. Hughes de Saint-Omer y aurait été alors remarqué comme étant un des meilleurs chevaliers du royaume de Jérusalem. Gautier de Saint-Omer fu prince consort de Galilée et de Tibériade (1159-1171).

    Forteresse franque d'Outre-Jourdain, appelée aussi Ahamant, la forteresse d'Amman, en Jordanie actuelle, fut donnée à l'ordre du Temple par Philippe de Milly quand il entra au Temple et en devint le maître en 1166. Philippe de Milly, appelé aussi Philippe de Naplouse, est le septième maître de l'Ordre du Temple de janvier 1169 au 3 avril 1171. Philippe de Milly, issu d'une famille originaire de Picardie, est né cependant au début du XIIe siècle à Naplouse, dans le royaume de Jérusalem, en tant que fils de Guy de Milly et d'Étiennette de Naplouse.

    Ces derniers éléments sont réellement cependant des détails de l'histoire, alors qu'aucune langue ne connaissaient encore un semblant de standardisation. D'autant plus que ces hommes ne représentent pas les plus belles pages de l'histoire. Laissons donc là ces chimères et tournons vers la période post-médiévale du picard.

     

     

    1 Erich Stüwe, Die französischen Lehnwörter und Namen in der mittelgriechischen Chronik von Morea, Rostock i. M., Druck von Carl Hinstorffs Hofbuchdruckerei, 1919, p.4-5. Traduction : Durant la quatrième croisade, des chevaliers français vinrent en Morée, en mai 1205, sous la conduite de Guillaume de Champlitte, frère du comte de Champagne, et conquirent la péninsule. À propos de l'origine géographique exacte de ces conquérants, on trouve peu d'indications générales, aussi bien dans les sources médiévales que dans les dernières études ; la seule information qu'on ait est la version aragonaise de la Chronique de Morée : des chevaliers de la Champagne, de la Bourgogne, d'Allemagne, de Normandie, de Bretagne et de Picardie allèrent avec Guillaume en Morée. En observant les noms des propriétaires des 12 fiefs partageant la Morée, nous remarquons que, à en juger par leur surnom, parmi ses propriétaires féodaux, de façon certaine, trois (Mons, Tournai, Lille) et, de façon très vraisemblable, deux (Bruyeres à savoir = Bruyeres-le-Châtel dans le départ. Seine-et-Oise avec son très vieux château, et Neuilly à savoir = Neuilly dans le départ. Seine-et-Oise, dans l'église duquel Fulco, le proclamateur de la 4e croisade, prêchait) sont originaires de la région dialectale du nord de la France ; l'élément du nord de la France était donc fortement représenté.

    2 Mondry Beaudouin, Étude du dialecte chypriote moderne et médiéval (1884).

    3 Gustav Meyer, Romanische Wörter im kyprischen Mittelgriechisch (in Jahrbuch für Romanische &Englische Sprache & Literatur (T3,Ser2, 1859).

    4 Richard McGillivray Dawkins, The vocabulary of the mediaeval Cypriot chronicle of Leontios Machairas, in Transactions of the Philological Society, 1925-30, p.300-330

    5 Jim Davy et Anna Panayotou, French loans in cypriot greek, in Chypre et la Méditerranée orientale. Formations identiaires, perspectives histoires et enjeux contemporains. Actes du colloque tenu à Lyon, 1997.

    6 French Loan Words in Cypriot Revisited (openjournals.library.usyd.edu.au)

    7 Ljubomir Vankov, Les éléments français en bulgare (Revue des études slaves, Année 1967, Volume 46, Numéro 46-1-4, pp. 109-125).


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