• II. Le picard 9. Disparaît de la scène aux XVe-XVIIe siècles

     

     

    « Les formes picardes se maintinrent dans les œuvres littéraires avec une certaine vigueur tout au long du XIIIe siècle, du fait du prestige dont jouissaient les riches villes du nord, qui n'avaient pas grand-chose à envier à celui de Paris. Mais le XIVe siècle vit le déclin économique de ces villes, ce qui ne manqua pas d'avoir pour conséquence la domination désormais sans partage des normes parisiennes comme seules acceptables en littérature. »1

    À la fin du XIIIe siècle, éclatent plusieurs grèves (les takehans). M. Battard nous dit : « En 1280, toutes les villes de Flandre se révoltèrent contre leurs échevinages. Par politique, le comte Guy de Dampierre, heureux de créer des difficultés aux puissants lignages, donna raison aux insurgés contre les échevins. Or l'influence française était très grande en Flandre depuis Bouvines et s'était maintenue pendant tout le XIIIe siècle. Le roi de France, qui cherchait à annexer la Flandre à la couronne, soutint l'aristocratie échevinale. Les villes se scindèrent en deux camps : d'une part les « Leliaerts » (partisans des lys et des rois de France), d'autre part, les « Clauvaerts » (partisans de la dynastie locale, de klauwende leeuw, le lion à griffes, klauw en néerlandais).

    « Le 13 mai 1302, les métiers de Bruges donnèrent le signal de la révolte. A l'appel du tocsin sonnant au sommet du beffroi : « L’heure tintait à tes beffrois, morne et bourrue ; / Tisserands et foulons hurlaient, parmi tes rues ; / Ils exigeaient du pain. / Tes grands métiers chômaient ; leur vie était à vendre » (Emile Verhaeren, Jacques d'Artvelde, in Héros, 1908). Ils massacrèrent la garnison française qui occupait la ville et les patriciens dévoués aux Princes des lys : ce furent les Matines brugeoises. En 1336, Édouard III, qui veut obliger les villes flamandes à se tourner vers l'Angleterre, interdit l'exportation des laines anglaises vers la Flandre.

    L'exemple fut suivi dans la plupart des villes de Flandre. Peu de jours après, les échevins d'Ypres subissaient le même sort et au XIVe siècle, on célébrait encore à la chapelle de la halle une messe à leur intention la veille de la Saint-André, jour anniversaire de leur assassinat. La bataille de Courtrai en juillet 1302 où les milices des villes infligèrent aux troupes de Philippe-le-Bel un cuisant échec marqua l'abandon provisoire des prétentions françaises sur la Flandre et le triomphe général du commun. Une nouvelle période commençait : la période communale. »2

    « La révolution de 1302, qui aboutit, dans toutes les villes flamandes, au renversement des lignages et au triomphe des métiers, a exercé une véritable fascination sur le peuple des villes des autres principautés belges, et même de France et d'Angleterre. Les révolutions gantoises ont joué, dans l'Europe du XIVe et du XVe siècle, le même rôle symbolique que les soulèvement de Paris entre 1789 et 1848, dans celle du XIXe siècle. »3

    Encore en juin 1479, Louis XI assiégea Douai, mais échoua, et dès 1480, les bourgeois de Douai instituèrent une procession solennelle, en reconnaissance pour le patron de la ville, saint-Maurand. M. Battard pense que cela peut-être l'origine des fameuses fêtes de Gayant.4 Pour d'autres le gayant (géant en picard) représente Jehan Gélon, sire de Cantin, qui délivra la ville assiégée par les Normands. Cette version se rapproche de l'origine d'Allowyn, le Reuze (géant en flamand) de Dunkerque. Après avoir détruit et pillé les ports de la côte, des géants barbus venus de la Scandinavie auraient attaqué Dunkerque, mais ils échouèrent et laissèrent pour mort sur la plage leur chef, Allowyn. Celui-ci, aurait été converti par Saint-Éloi (évangélisateur de Dunkerque), et aurait aidé les villageois à fortifier la bourgade, qui résistera par la suite aux assaut des ses anciens compagnons.

    Quoiqu'il en soit la symbolique est la même, commémorer la victoire sur l'ennemi, toujours plus grand et plus fort : les Normands ou le Roi de France. Cependant Douai savait ce qui l'attendait, car les bourgeois d'Arras, eux aussi, s'étaient révoltés contre Louis XI qui avait envahi l'Artois et le Hainaut ; ils avaient été terriblement châtiés, obligés de s’exiler. Des artisans des grandes villes comme Rouen, Lyon, Orléans, Troyes, Montferrand ou Évreux les remplacent à Arras. Le roi décide même de changer le nom de la ville : Arras devient Franchise pour signifier la grande liberté qu'il accorda à ces nouveaux habitants, bons sujets du rois (redevient Arras en 1485 sous Charles VIII). En 1477, Louis XI donne l'ordre de détruire le beffroi d'Armentières.

    En bref, dès le XIVe siècle, plusieurs de ces villes du nord furent le théâtre de troubles sociaux et d'affrontement avec les princes (laïcs ou ecclésiastiques, comme les évêques ou les abbés), autant de « tentatives d'échapper à leur tutelle pour instaurer des institutions urbaines (''conseils'' ou ''magistrats'') de plus en plus représentatives des grands groupes influents de la cité et qui traduisent la volonté des bourgeois à se gouverner en toute autonomie ».5

    Du XVe au XVIIe siècles, une dynastie annihilera les ambitions des rois de France dans le reste du Nord, les Bourguignons. Philippe-le-Bon (1396-1467) réunit en quelques décennies plusieurs principautés. Charles-Quint (1500-1558) en augmente le nombre pour former les « Dix-Sept provinces des Pays-Bas ». On doit aux Ducs de Bourgogne de fonder un organisme central, la Chambre du Conseil, en 1386 à Lille, puis à Malines et enfin à Bruxelles. Mais ils faut maintenant compter avec un rival sérieux, le royaume de France et la langue s'en ressent.

    De plus, le XVe siècle est secoué par plusieurs événements qui affaibliront les villes du Nord : la Peste (pensons à l'histoire du Saint-Cordon à Valenciennes ou aux Charitables de Béthune), la Réforme protestante et la Contre-Réforme (le sobriquet des habitants de La Gorgue et de Merville, ou la fête des Berlouffes à Wattrelos en rappellent le souvenir), et surtout la guerre de Cent Ans. En 1560, les « Dix-Sept provinces » éclatent en deux : les Provinces-Unies protestantes au nord et les Pays-Bas catholiques au sud, qui formèrent à partir de 1713 les Pays-Bas autrichiens. La centralisation culmine alors sous les Habsbourg autrichiens.

    Sous Louis XIV (1638-1715), les parties sud des Comtés de Hainaut et de Flandre sont conquises et rattachée à la France. Le reste finit par passer à l'Autriche (Pays-Bas autrichiens, 1714). La Picardie constitue les limites nord du Royaume de France. Le Roi Soleil étendra jusqu'à Lille les nouvelles frontières avec la prise de Lille en 1667. Par la diplomatie et par la guerre, il accroît sa puissance en Europe, en particulier contre les Habsbourg. Sa politique du « pré carré » cherche à agrandir et rationaliser les frontières du pays, protégées par une « ceinture de fer » (fortification des villes conquises par Vauban). A l'époque, Racine (1639-1699) doit réinventer la lingua franca en mêlant des mots italiens et espagnols à son français pour se faire comprendre à Uzès dans le Gars. Et Jean de la Fontaine (1621-1695), s'est perdu dans le Limousin (dans l'actuelle département de la Haute-Vienne) entre Bellac et Limoges, car il lui était impossible de comprendre les habitants qu'il rencontrait. Mais né et ayant grandi à Château-Thierry, et y gardant sa maison natale jusqu'en 1676, il ne dira que peu de mots sur le langage des paysans de son entourage. Lui-même n'utilisera que peu de mots d'origine picarde (on cite bachelette « jeune fille »), soucieux qu'il est de se faire comprendre du roi, dont il est le fidèle serviteur.

    Pourtant, un des rares récits qu'on enregistra sur ce sujet à cette époque, est quand un échevin d'Amiens harangua Louis XIV en picard.6 La bourgeoisie continuait donc de parler les langues d'oïl à l'époque. Encore en 1828, Vidocq (né à Arras, d'un boulanger) , dans ses Mémoires (Tome 1er, chap. 1) raconte comment il parvient, à Châlons, à s'attirer l'amitié d'un soldat « franc Picard » en lui parlant le « patois du pays ».

     

    L'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 (anecdotiquement précisons que la ville se situe en territoire picard, dans l'Aisne, et qu'il s'agit du plus ancien texte encore d'application en France), imposant l'exclusivité du français dans les documents relatifs à la vie publique du royaume de France, et faisant du français la langue officielle de l'administration, à la place du latin mais surtout à cette époque des autres langues du pays, n'a pas apporter de grand changement parmi la population. Le texte de cette ordonnance dit :

     

    « Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrests, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et escrits si clairement qu'il n'y ait ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu à demander interprétation.

    « Et pour ce que de telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d'ores en avant que tous arrests... soient prononcez, enregistrez et délivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement. »

     

    En 1451, le premier livre imprimé par Gutenberg est une grammaire latine, puis le premier livre imprimé en série est la Bible en latin. Le partage du savoir se fait de plus en plus par l'écrit dans une langue qui devra être comprise par le plus grand nombre. Même si le premier live imprimé en France est un livre en latin également (les Lettres du rhétoriqueur italien Gasparino Barzzizi (ou Gasparin de Bergame), composé en caractères romains et comportant encore des enluminures manuscrites. Suit déjà un Orthographia du même auteur, qui montre déjà bien le problème de la forme de la langue que l'on doit utiliser pour imprimer.  

    En 1476, le premier livre imprimé en France en langue française sont Les Chroniques de France d'un religieux de Saint Denis. Deux ans plus tard, Mélusine ou la noble histoire des Lusignan de Jean d'Arras (terminé en 1393), est le premier livre illustré imprimé en français (à Genève), avec le Miroir de rédemption de l’humain lignage.

    Le développement de l'imprimerie (création dès 1543 d'un imprimeur royal en France) imposa le dogme de l'unité de la langue (pour se faire comprendre, on demande à effacer les distinctions et on propage une norme), et l'unification ne se fera qu'au XVIIe siècle avec le « bon usage », dû notamment aux Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire (1647) de Vaugelas, manuel de savoir-vivre linguistique, utile surtout à ceux qui souhaitaient se faire accepter dans la bonne société. Le bon usage sera celui du roi, et pas celui du peuple ou de la province, bien sûr.

    D'où le manque de texte en picard entre les XVIe et XVIIe siècles.

     

    Le picard, comme le wallon, reprend vigueur au XVIIe-XVIIIe siècle, mais alors, comme dialecte, pour évoquer le terroir, le monde des paysans ou des ouvriers. On s'intéresse au régionalisme, Jean de Bimard, baron de La Bastie-Monsaléon (1703-1742), connaît l'auvergnat, le poitevin ou le gascon et se lamente d'avoir « presqu'entièrement oublié ce qu'on appelle le rouchy, c'est-à-dire le wallon ». D'autres comme Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781) s'intéresse au lorrain ou Henri-Joseph de Thomassin, seigneur de Mazaugues (1684-1743) au provençal. Grégoire d'Essigny fils obtient un prix en répondant à la question posé par l'Académie des Sciences, agriculture, commerce, belles-lettres et arts du département de la Somme le 16 août 1807 : « Quelle est l'origine de la Langue Picarde ? A-t-elle des caractères qui lui soient propres ? Quels sont ses caractères, ainsi que ses rapports avec les langues qui l'ont précédée, et avec celles qui ont subsisté et qui subsistent encore, notamment avec la Langue Romance ? »7 Le traité des Origines de la langue française du grammairien Gilles Ménage (qui polémiqua avec Vaugelas), écrit en 1650, considéré comme le premier grand dictionnaire étymologique du français, date de la même époque, et évoque la même préoccupation des origines.

     

    Dans un texte de 1657, par Sire Simon Leboucq, La très dure et douloureuse oppression que firent aucuns mauvais espritz aux religieuses du Quesnoy-le-Comte, on peut encore lire quelques picardismes tels que interroguèrent, Vallenchiennes, Mornifes (pour gifles), quantes, dimence, flambes, guarison... Mais on lit aussi déjà vive, grâce (mots du domaine de la religion), géolle, chasteau (mots du domaine de la vie civile).

     

    Sous l'Ancien Régime, c'est plutôt la religion qu'il convient de préserver (Édit de Nantes en 1598), et on évoque la dure répression des Protestants dans les Pays-Bas. « L'an 1569 avait commencé d'un manière sinistre pour la ville de Valenciennes : ses antiques et nombreux privilèges suspendus ; ses magistrats naturels émigrés ; son commerce anéanti ; les réunions interdites ; sa population de 50,000 âmes réduites à la moitié. »8

    Cependant on pense aussi à propager le français. Et les Picards y contribuent également, sept grammairiens (Bosquet, Bovelles, Cauchie, Dubois (dit Sylvius), du Wes, Meurier et Ramus) publient, entre 1531 et 1586, des traités sur la langue française.9

    Jacques Dubois (Jacobus Sylvius)(1478-1555) se fait grammairien dans son In linguam Gallicam Isagωge, una cum eiusdem Grammatica latino-gallica, ex hebræis, græcis et latinis authoribus (R. Estienne, Paris, 1531) : médecin et anatomiste, il est cependant un des premiers, dans ce que l'on dit la première grammaire de la langue française publiée en France (1531), à faire confronter les parlers de toute la France, idée d'où est sortie la grammaire comparée et la philologie moderne. Il entrevoit la distinction entre des doublets de la langue (mots savants récents et vieux mots populaires), et certaines de ces étymologies sont exactes, choses rares à l'époque. Il pense que « l'idéal était pour lui dans un français qui aurait été le moins irrégulier possible par rapport au latin. A-t-il à choisir entre plusieurs formes dialectales ? ce n'est pas sur l'usage français qu'il se fonde, mais sur l'usage latin. On pourrait croire que c'est parce qu'il est Picard qu'il préfère mi à moi ; c'est seulement parce qu'à ses yeux, comme à ceux d'Erasme, les Picards ont retenu plus fidèlement la prononciation latine. Que é, pour oi, vienne de Normandie ou d'ailleurs, peu lui chaut, du moment que estelle rappelle mieux stella que estoille. Ce critérium là est le vrai. Les Parisiens ont beau s'égayer aux dépens de la prononciation des provinces ; on parle bien quand on parle avec les latins, prefecte cum Latinis.10

    Autre précurseur, il semble que ce soit à Jacques Dubois, que l'on doit l'accent circonflexe pour sa langue (bien qu'il ait écrit en latin) : aî, eî, oî, oŷ, aû, eû, oû, diphthongom̃ notæ, vt maî, pleîn, moî, moŷ, caûſe, fleûr, poûr, id eſt maius, plenus, mihi, mei, cauſa, flos, pro (Traduction : « aî, eî, oî, oŷ, aû, eû, oû, sont les représentations des diphtongues, comme dans maî, pleîn, moî, moŷ, caûse, fleûr, poûr, c'est-à-dire, en latin, maius, plenus, mihi, mei, causa, flos, pro. »). On a certes remplacé le circonflexe par le tréma (dont Sylvius n'en est pas l'inventeur) pour noter les diphtongues. Mais c'est bien ce grammairien qui met le doigt sur un problème important ; il explique en effet qu'à son époque eu est une graphie ambiguë :

    - c'est soit [y] comme dans sûr, mûr, écrits ſeûr, meûr ;

    - soit [œ] comme dans cœur, sœur, écrits par Sylvius au moyen d'un accent circonflexe surmonté d'un macron, diacritique qu'on ne peut reproduire ici (on se contentera de séparer les deux diacritiques) : cêūr, ſêūr.

    Or, cette ambiguïté sera, plus tard, bel et bien levée au moyen du circonflexe (seur → sûr). Sylvius avait tout de même ouvert la porte aux réflexions sur la manière d'utiliser des signes auxiliaires pour bien écrire.11

    Antoine Cauchie, dans sa Grammatica gallica (1586), met en garde ses élèves des fautes originaires de la province natale (même si lui-même laisse passer quelques picardismes). On est alors au XVIe siècle. Les auteurs de la Pléiade, à la même époque, auront, comme on l'a vue, une autre attitude vis-à-vis des parlers de Province.

    Cependant Pasquier disait à Ramus (Pierre de La Ramée (1515-1572) dit Petrus Ramus, logicien et philosophe français, né à Cuts, en Picardie, vers 1515 et d'origine modeste, fils de laboureur, qui s'enfuit à l'âge de huit ans à Paris) : « Ceux qui mettent la main à la plume prennent leur origine de divers païs de la France, et est malaisé qu'en nostre prononciation il ne demeure toujours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre païs. Je le voy par effect en vous, auquel quelque longue demeure qu'ayez faite dans la ville de Paris, je recognois de jour à autre plusieurs traits de vostre picard, tout ainsi que Pollion recognoissoit en Tite-Live je ne scçay quoy de son padouan. »12

    Ferdinand Brunot ne trouvera à citer semondre (« inviter à ; réprimander, sermonner »), qui à la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent est conjugué nous semondons (alors que les grammairiens donnent nous semonons, mais c'est la forme de Ramus qui l'emporte), et pour enfreindre, nous enfreindons (et c'est la forme des autres grammairiens qui est employé : nous enfreignons).13

    Citons encore Laurent Chifflet (1598-1658), qui fit sa carrière aux Pays-Bas, en grand partie à Anvers. On lui doit plutôt une méthode de langue : Essay d'une parfaite Grammaire de la langue françoise où le lecteur trouvera, en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, et de plus élégant, en la pureté, en l'orthographe, et en la prononciation de cette langue, Anvers, Jacques van Meurs, 1659.

    Encore dernièrement le système Feller (picard et wallon) a tenu compte de la Réforme de l'orthographe de 1901, qui consistait à la suppression des géminés (gramaire), et à la généralisation des finales en -s, en supprimant les pluriel en -x (religieus, chevaus), le -t- a toujours la valeur -t- (attencion, réfleccion), la valeur du -emm- (prudamant)... Mais aussi Jean-S. Barès, a composé une Gramaire françaize, à partir de cette réforme. Comme quoi le Picard aura toujours une longueur d'avance en ce qui concerne les innovations.

     

    La langue des conversations de la Cour et des salons en France au XVII-XVIIIe siècles devait servir à forger la langue littéraire. Or pour paraître plus noble, cette langue devait s'éloigner de la langue de la populace des environs de Paris. Anecdotiquement, on note encore dans les années 1960-70 des grammairiens de la langue française d'origine belge (Maurice Grevisse, Armand Bottequin, Joseph Deharveng, G.-O. D'Harvé, Joseph Hanse, André Goosse...). Jean-Marie Klinkenberg14 y voit une forme de complexe d'infériorité, comparable à n'en point douter à celle qu'a pu connaître les Picards un siècle plus tôt. Pour vaincre cette « insécurité linguistique », il leurs était nécessaire de « pincer leur français » pour se rapprocher du « bon usage » de Paris.

    C'est ainsi que la langue des salons pris parfois des tournures dialectales mais n'appartenant pas aux caractéristiques des dialectes du centre de la France : picard, champenois, oïl de l'ouest... Une preuve de plus que si le francien a existait, il a très vite été englouti par les influences diverses. Le français est les dialectes d'oïl du centre (orléanais, mannais...) influencé par les autres dialectes d'oïl d'abord, puis d'oc, et enfin d'autres langues européennes, parfois par l'intermédiaire de ces dialectes : mots néerlandais par le picard ou le wallon, mots allemands par le lorrain ou le champenois, mots italiens par le franco-provençal ou le provençal, mots espagnols et basques par le gascon et le béarnais, mots anglais et scandinaves par le normand, mots breton par les dialectes de l'ouest, etc.

     

     

    1 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.180-181.

    2 M. Battard, Beffrois, Halles, Hôtels de Ville dans le Nord de la France et la Belgique, Brunet, Arras, 1948, p.57-58.

    3 Henri Laurent, Notre pays, Notre histoire, in Encyclopédie belge, La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1933, p.32.

    4 M. Battard, Beffrois, Halles, Hôtels de Ville dans le Nord de la France et la Belgique, Brunet, Arras, 1948, p.90.

    5 Hervé Hasquin, La Wallonie : d'où vient-elle ?, in Wallonie, Atouts et références d'une Région, Gouvernement wallon, Editions Labor, 1995, p.27.

    6Albert Dauzat, Histoire de la langue francaise, Payot, Paris, 1930, p.545.

    7 Serge Lusignan & Diane Gervais (« Picard » et « Picardie », espace linguistique et structure sociopolitiques, août 2008, p.20 (http://www.u-picardie.fr/LESCLaP/spip.php?article250)) qualifient l'approche de Grégoire d'Essigny comme une « dévalorisation du picard, accord avec l'idéal d'une langue nationale, collaboration au projet d'histoire comparée des langues à la mode des milieux érudits de son époque. »

    8 Arthur Dinaux, Chronique Valenciennoise. Barbe Hollande, in Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique, Tome II, 1832, p.49

    9 Cf. Colette Demaiziere, La Grammaire française au XVIe siècle, les grammairiens picards, Honoré Champion, collection "Bibliothèque littéraire de la Renaissance", Paris, 2008. Il est curieux de voir comme les Picards cherchent à être "plus royalistes que le roi". Comparativement, E. Tonnelat précise pour l'allemand au XVIIe siècle : "Il est frappant de constater que l'une de ces sociétés [de puristes], la Deutsch-gesinnte Gesellschaft, est fondé en territoire bas-allemand, à Hambourg. Son promoteur, le poète Philipp von Zesen, rêve de faire adopter par l'ensemble des Allemands un vocabulaire parfaitement arrêté, où tous les mots aient des formes rigoureusement déterminées, et qui ne doive rien aux langues étrangères, pas même – et c'est là un escès évident – aux langues anciennes. Quant au bas-allemand que parlent les Hambourgeois ou les paysans des environs, ce n'est pour lui qu'un patois dont il faut souhaiter la prompte disparition." Au XVIIIe siècle encore, "Gottsched [...] originaire de Königsberg, c'est-à-dire d'un pays où la population parlait un dialecte bas-allemand, ce dialecte [qui] lui paraissait barbare. Venu de bonne heure à Leipzig, il y avait trouvé une sorte d'académie locale, la Deutschübende poetische Gesellsschaft, dont il n'avait pas tardé à devenir l'âme. Il s'était proposé de faire de cette société saxonne la législatrice du bon usage pour l'Allemagne entière, comme l'était en France l'Académie fondée par Richelieu. [...] C'est dire que, comme l'avait déjà fait Schottel et quelques autres théoriciens plus obscurs, il déclarait la guerre aux dialectes. Mais son intransigeance était plus grande encore que celle de Schottel." (E.Tonnelat, Histoire de la langue allemande, CAC (Collection Armand Colin), Paris, 6e édition, 1962, p.151-52 & 163-64).

    10 Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française : le XVIe siècle, 1905, p.137.

    11 Source / http://fr.wikipedia.org/wiki/Accent_circonflexe_en_français.

    12 Cité par Kristoffer Nyrop, Grammaire historique de la langue française, 1899, I. Phonétique, p.34.

    13 Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française : le XVIe siècle, 1905, p.355.

    14 Petites mythologies belges, Bruxelles, éditions Labor/Espace de Libertés, collection "Liberté j'écris ton nom", 2003, édition revue et considérablement augmentée, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009, p.54.   


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :