• III. Le dialecte picard 1. La langue picarde devient dialecte

     

    III. La langue picarde devient dialecte

    1. Le dialecte picard

    Les milieux aristocratiques ont parlé français en Picardie au moins depuis le XIIIe siècle. Cependant, R. Anthony Lodge précise : « c'est en Picardie, en Wallonie et en Lorraine que la « parisianisation » rencontre la résistance la plus forte. Celle-ci ne s'explique pas seulement par l'indépendance politique dont ces régions avaient pu jouir (la Wallonie ne fut jamais vraiment absorbée par la France, et la Lorraine ne fut annexée qu'en 1766), mais surtout par le fait que leurs propres traditions locales d'écriture étaient profondément implantées (en particulier pour ce qui concerne le picard. »1

     

    Il y eut un tel mépris pour le patois, qu'une résistance cependant vit le jour, notamment avec le Félibrige : en fait, en condamnant les patois, la Révolution en fait des « signes reconnus et importants »2. Mais dans le nord, c'est l'évolution sociale et économique qui est la cause de la disparition des patois, puisqu'on est passé d'une société paysanne traditionnelle à une société industrielle. Et même si celle-là a trouver dans le patois l'esprit de communauté (c'est la langue des prolos comme l'a titré Libération), face au patronat, le jeu était fait. Néanmoins, c'est encore par le patois que les immigrés polonais, italiens, flamands, et même encore maghrébins, sont arrivés au français, à la mine, à l'usine ou sur les chantiers.

    « Contre les menaces multiples qui pèsent sur ce conservatoire de toutes les vertus, contre l'angoisse qui en résulte, voici donc l'exaltation du ciment linguistique qu'est le patois. Quand la chanson parle français, c'est pour mieux en signaler l'artifice et le mensonge, et quand elle s'écrit, elle ne fait que transposer son parler ; mieux, voici ses chœurs alternés : si le patron chante en français, les ouvriers répondent en patois, cette vieille langue picarde qu'abandonne précisément une bourgeoisie en voie de délocalisation ; et c'est un premier moyen d'affirmer une identité que de rester fidèle [au patois]. Ensuite, c'est insister sur une appartenance locale, insérée dans un espace restreint, la ville, le quartier (les sociétés populaires y trouvent leur dénomination), qui par ailleurs, ne se distingue pas des frontières de la communauté textile. Il n'est de voyage qu'intérieur, et l'allusion fréquente à la chronique locale fonde la compréhension et renforce la connivence. Un culture de renfermement sur un travail partagé, de repli sur l'espace vécu, de l'immédiateté et de la familiarité des événements ; voilà le moyen privilégié pour résister aux cassures de l'industrialisation et aux inconnues qu'elle charrie»3

    Amiens, au contraire, « qui se targuait d'être le cœur de la Picardie, se montra davantage encline à fonder son sentiment identitaire sur sa position privilégiée dans le royaume de France […]. Le picard, longtemps objet de dénigrement d'une classe de lettrés, ne se constitua pas comme support d'une identité. »4 Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis...

    La francisation de la Picardie est similaire à la latinisation de la péninsule italienne. Il ne s'agissait pas d'une volonté politique de la part de Rome, mais l'osque et l'ombrien, langue apparentées au latin (groupe italique), ont moins bien résisté que l'étrusque ou le grec. C'est principalement le succès économique de la région en question qui a permis l'expansion du latin. De même, en France, les langues d'oïl se sont fondu petit à petit dans le français, en l'influençant cependant plus ou moins, tandis que le basque, le breton ou l'alsacien ont résisté.

    Ainsi, si la zone sud de l'aire picarde a très vite été francisé (sauf dans la campagne), c'est du fait de sa proximité avec Paris, mais aussi parce qu'elle était limitrophe à l'aire champenoise (dont la langue d'oïl avait connu une évolution proche de celle des dialectes d'oïl du centre de la France), et encore parce qu'elle est depuis très longtemps française, au contraire de l'Artois et de l'ancien comté de Hainaut (en 1659) ou de la Flandre (qui deviendra la Flandre française, en 1667).

     

    Au XXe siècle, les deux Guerres mondiales provoquent deux phénomènes contraires : d'un côté, c'est la prise de conscience de langues différentes parlées au sein de la population de France (parfois avec un racisme, comme le montre l'étymologie de baragouin5, parfois avec bonhomie, comme le montre celle de chtimi), et simultanément, ce regroupement de la population des régions différentes amène le déclin véritable du patois. La Picardie et le Nord de la France, seront les champs de bataille de la Première Guerre mondiale : la désorganisation générale, les démolitions et les déplacements de population porteront un coup dur également au picard.

    C'est l'achèvement final quand la radio et la télévision ne transmettra qu'en français sur tout le territoire. « L'usage du patois en Normandie et en Picardie est encore attesté de nos jours, et il se peut que l'ancienneté des contacts entre Paris et la Picardie, Paris et la Normandie, aient accoutumé les observateurs parisiens à les considérer comme des sous-variétés de français, alors que les dialectes de l'Est restaient à leurs yeux des entités relativement à part », précise R. Anthony Lodge.6 Déjà Victor Duruy en 1863, ministre de l'instruction publique de Napoléon III, semble adopter le point de vue traditionnel selon lequel le normand et le picard sont « fondamentalement français », alors que les patois de l'Est ne le sont pas.

    Lors de l'alphabétisation de masse, en Allemagne, il était clair que les deux langues ne se rejoindraient pas, le modèle latin étant trop éloigné linguistiquement, mais en France, on a voulu ne faire qu'une et même langue, parfaite comme le latin (comme essaie de le prouver La Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse par le poète français Joachim du Bellay en 1549), alors que cela est impossible et irréalisable.

    L'apprentissage du français standard invite à la disparition des particularités régionales (dans le cas des patois) et nationales (dans le cas des français de Belgique, de Suisse, de Québec...). D'après certaines études (groupe de recherche Valibel, à l'U.CL. en Belgique), la non-prise en compte de la langue de la région provoque une « béance ouverte », de « multiples fonctions, assumées autrefois par ces parlers, n'ont pas été relayées par la langue qui les avait phagocytés »7 provocant l'insécurité linguistique (ou conflit diglossique), voire même le silence pur et simple de celui ''qui a perdu sa langue'', ''qui ne trouve plus ses mots''. Claude Hagège évoque cette douleur du mutisme dû à la perte de la langue maternelle dans Halte à la mort des langues. L'étape finale d'érosion de la langue montre le linguiste désirant enregistrer un « ultime témoignage » d'informateurs âgés. Ces vieillards muets8, comme les appelle Claude Hagège, « ne sont plus capables de tenir un discours cohérent […] et balbutient des syllabes à peine compréhensibles ». « Ici, la blessure linguistique prend le visage d'une dramatique circularité. L'usager possède encore, sans doute, quelques souvenirs, mais sa langue est presque détruite, car il n'a plus personne avec qui l'employer. C'est la conscience même de ses insuffisances qui donne à son expression une forme quasi cataleptique ; et précisément, par un effet de retour, cette suspension entre la parole et le silence est, pour la langue à la dernière étape de son agonie, un signe de mort. »

    Mais un témoignage d'Henriette Walter, peut nous faire garder confiance, s'il n'est déjà pas trop tard : « J'entendais récemment, à Pézenas (Hérault), une dame de 76 ans parler très naturellement en patois languedocien avec son fils et je la félicitais d'avoir continué à le parler tout au long de sa vie.

    « ''Détrompez-vous, me dit-elle, je ne l'ai jamais parlé dans mon enfance. Seuls mes parents l'employaient entre eux. Je ne le parle en fait que depuis quelques années. Le déclic s'est produit brusquement lorsqu'une vieille amie d'enfance est revenue au pays et qu'elle m'a lancé pour rire quelques mots en patois. Spontanément, j'ai répondu en patois, et depuis, c'est dans cette langue que, par plaisir, nous avons pris l'habitude de nous parler.''

    « Comment expliquer cette aptitude à s'exprimer dans une langue entendue mais jamais pratiquée dans l'enfance, et qui surgit du fond de la mémoire d'une septuagénaire qui ne se savait pas bilingue ? »9

     

    Claude Hagège explore cette idée, dans Le Souffle de la langue10, notamment pour la Russie des tsars et plus tard au début du Communisme. « Les tsars ne s'étaient pas opposés aux entreprises des missionnaires, dont beaucoup tendaient à promouvoir, par l'évangélisation, les langues minoritaires ». De même, les bolcheviques voulaient « assurer la diffusion la plus large et la plus efficace de l'idéologie. » Il décida donc, pour promouvoir l'idéologie communiste, d'utiliser les langues du pays, et à partir de là, de créer des territoires plus ou moins autonomes. Cependant, dès les années 20-30, le bilinguisme se propagea et le langue russe finira par dominer, aidée en cela par la radio, puis la télévision, le service militaire et l'école.

    La Révolution française a choisi, comme on l'a vu, une attitude contraire.

    La Suisse pratique quant à elle une politique fédéraliste, la Belgique s'y essaie avec plus de difficulté que l'Espagne.

     

    « Si un peuple vit sous ses propres lois, sa langue est utilisée dans toutes les manifestations de son existence nationale, et par conséquent, elle est en relation étroite avec sa culture, ce qui n'est pas le cas, en revanche, lorsqu'un pouvoir étranger opprime ce peuple, et le soumet à une aliénation linguistique permanente. »11

    Quand on voit la situation du luxembourgeois et du suisse alémanique, on peut penser que, gardant une indépendance, une culture de langue d'oïl aurait pu se maintenir en meilleure condition. Cependant quand on voit la situation du wallon et de l'arpitan en Suisse, on peut penser que cela n'aurait pas suffit, la pression de la norme de Paris dépassant même la frontière politique de la France.

    Une communauté en dehors de l'Europe n'aurait pas manqué également de développer un créole à base française d'un côté, mais également un attachement fort à la norme française, donc parisienne. Pensons au joual et au français du Québec.

    Rappelons la célèbre phrase : « une langue est un dialecte qui a réussi »... Ou encore celle-ci dont l'auteur est connu, puisqu'il s'agit du linguiste yiddish Max Weinreich : « une langue est un dialecte avec une armée et une flotte ».12

     

    En France, le mot des régions n’apparaît cependant dans la Constitution qu’en 2003. En 2005, un comité demande la re-nomination du département en Pays-Bas français. En 2010, le rapport Balladur propose une réforme territoriale faisant éclater certaines régions dont la Picardie.

    Dans cette optique, on peux penser aux avantages que cela pourraient concéder à la grande région, qui devient les Hauts-de-France. Une si grande région permettrait peut-être de réclamer plus de considération (comme le pense le journaliste Jacques Piraux) pour sa langue, enfin regroupé majoritairement en une seule région. Mais pour cela, il faudra qu'Amiens abandonne son statue de capitale de la Picardie administrative, car Lille est d'ors et déjà sentie comme future capitale, et voir l'Aisne disparaître dans la grande Champagne-Ardenne... On peut aussi penser revoir les frontières des départements, car comme le rappelle Olivier Engelaere, directeur de l'Agence pour le picard à Amiens : « Si la Picardie éclate en trois régions, le Nord, la Champagne-Ardenne et l’Île-de-France, on va encore un peu plus morceler le domaine linguistique picard. Il s'étend sur la Somme, le nord de l'Aisne et le nord de l'Oise ». Un référendum par canton pourrait faire apparaître les vœux des habitants. Mais la France n'est pas la Suisse, et on voit mal Paris laissait décider les habitants du canton de Bouresches sur l'avenir de l'Aisne... Et bien sûr, le Comité Balladur a également pour but la création d'un Grand Paris, mais aussi, nous promet-on, le renforcement des intercommunalités et cela, au moins dans son premier volet, sans révision de la Constitution. Or l'élargissement des intercommunalités en collectivités de plein exercice nécessite une modification de la loi fondamentale, avec toutes les répercutions électorales que cela aura. Les élus en place ne sont pas près à voir leur privilèges s'envoler si facilement. Pourtant à compter de 2016, cela devrait être fait. L'avenir nous confirmera son nom et sa capitale.

     

    1 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.170.

    2 Jean-Michel Eloy, Historiographie d'une langue minoritaire, le picard, et problématique générale de la langue, in Grenzgänge, Beiträge zu einer modernen Romanistik, Leipzig, 1995, p.60.

    3 Laurent Marty, Chanter pour survivre - Culture ouvrière, travail et techniques dans le textile à Roubaix, 1850-1914 (in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Année 1986, Volume 41, Numéro 1, pp. 79-81).

    4 Serge Lusignan, Diane Gervais, « Picard » et « Picardie », espace linguistique et structure sociopolitiques, août 2008, p.21 (http://www.u-picardie.fr/LESCLaP/spip.php?article250).

    5 Ce mot apparaît dans l'ouest de la France et s'est vulgarisé un siècle après la réunion de la Bretagne à la France ; il est en 1391 opposé à chrestian et françois et est appliqué à un habitant de Guyenne par un homme d'Ingré, Loiret (Dauzat, Festschrift für Ernst Tappolet, supra) ; prob. à l'orig. sobriquet désignant les Bretons, tiré de leur expression favorite « pain vin » entendue dans les auberges fr. ; cf. le nom de famille Painvin relevé par Dauzat dans Fr. mod., t. 17, p. 162, en Loire inférieure ; cf. aussi la chanson citée par le Dict. de bas-bret. de Villemarqué, p. XL dans Littré : Baragouinez, guas De basse Bretagne, Baragouinez, guas, Tant qu'il vous plaira. (CNRTL) Le mot s'est cependant vraiment popularisé au moment de la Première Guerre mondiale.

    6 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.264.

    7 Michel Francard, Le français en Wallonie, in Le français en Belgique, op. cit., p.237. C'est ce qu'évoque Aubry, curé de Bellevaux et président de l'Assemblée générale du duché souverain de Bouillon, dans sa réponse à l'abbé Grégoire (1792) : « Ce qui empêchera encore que le wallon ne périsse entièrement, c'est qu'il a des termes et des expressions qui plairont toujours par leur énergie et leur brièveté. » A la fin de son glossaire, il ajoute même que « les lettres u, g, i et ch, se prononcent à l'anglaise ; c'est de leur vraie prononciation que dépend la beauté de l'idiome » ! Mais comme on le sait, le wallon n'est plus transmis à la jeune génération depuis les années 60. Et Y.-M. Crinon (en 1904) appelait de ses voeux de garder le picard car, « un idiome est toujours le reflet d'âme et de culture d'un peuple. Il faudrait, pour le faire disparaître, modifier l'état psychologique, le degré de civilisation, les moeurs de ce peuple. Et quand il aurait disparu, le peuple aurait encore, pendant longtemps, beaucoup de peine à trouver, pour l'extériorisation de ses pensées les vocables et les locutions qui lui étaient chers et faciles. Il n'y aurait plus, dès lors, aucune corrélation entre la forme donnée à l'idée par le verbe et l'idée elle-même. Cette corrélation n'existe pas entre la pensée du picard et la syntaxe française à laquelle on l'oblige d'obéir. C'est pourquoi, pensant en picard, nous voulons parler le picard. » (Restons Picards, in La Picardie littéraire, 06-1904, p.237). Ce qui était présenti à l'époque est maintenant prouvé par le groupe de recherche Valibel.

    8 Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p.115 et suivantes.

    9 Henriette Walter, Le français d'ici, de là, de là-bas, JC Lattès, Paris, 1998, p.101.

    10 Claude Hagège, Le Souffle de la langue, Editions Odile Jacob, Paris, 1992, p. 217-221

    11 Claude Hagège, Le souffle de la langue, p.200, Editions Odile Jacob, Paris, 1992

    12 Dans la langue originale : A shprakh iz a dyalekt mit an armey un a flot.


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