• Atlas sonore des langues régionales de France

      

    Une même fable d'Ésope peut être écoutée et lue en français (en cliquant sur Paris) et dans une centaine de variétés de langues régionales (en cliquant sur les différents points de la carte)

    https://atlas.limsi.fr/

     

    Ce projet est le résultat de la collaboration de deux linguistes, chercheurs au CNRS : Philippe Boula de Mareüil et Albert Rilliard et d'un chercheur en visualisation d'information, Maître de conférences à l'Université Paris-Sud : Frédéric Vernier Tous droits reservés 2017: Laboratoire LIMSI UPR3251 - CNRS

     

    Un vrai régal à écouter et réécouter en picard et dans toutes les langues de France.

    Lille: Ch'vint d'amont pi ch'solel is calaudotte. Chacun i dijot qu'ch'étot li l'pu fort, pi à un momint is ont vu un voéïageur qu'i s'avanchot, infardélé din sin mantiau. Is s'sont mis d'acord qu'echti-là qu'i arivrot el premier à faire dessaker sin mantiau à ch'voéïageur i srot ravisé conme el pu fort. Adon, ech vint d'amont i s'a mis à soufler ed tout sin pu fort, mais au pu qu'i souflot, au pu qu'ech voéïageur i arsérot sin mantiau autour ed li, pi à l'parfin, ech vint d'amont i a arnonché à li faire dessaker. Adon ech solel il a keminché à briller, pi au bout d'un momint ech voéïageur, récaufé, il a arsaké sin mantiau. Ch'est conme cho qu'ech vint d'amont i a dû arconnoite qu'ech solel il étot el pu fort ed tous les deus.

    Amiens: Eche vint d'froèdure é pis ch'solé i s'accreutchoaite, èque chatchun i promettoait qu'ch'étoait li ch'pus fort, pis à un momint vlo qu'i voèyte un voèyageu qu'i s'avinche, intorsillé dins un long mintieu. I se sont intindus qu'èchti qu'arrivroait èl preume à foaire inlver sin mantieu à ch'voèyageu, a sro chtilo qu'o diroait qu'ch'est ch'pus fort. Adonc èche vint d'froèdure il o cminché à souffler tout ch'qu'i povoait, mais à plus qu'a souffloait, à plus qu'éch voèyageu i serroait ch'mantieu autour éde li, pis à l'fin des fins, èche vint il o ernonché à li foaire inlver. A ch'momint lo ch'solé il o cminché à pérouaite pis après un momint èche voèyageu l'étoait rékeufé, pis il o inlvé sin mantieu. A foait qu'èche vint d'froèdure il o té forché d'erconnoaite qu'èche solé l'étoait ch'pu fort des deux.


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    III. La langue picarde devient dialecte

    1. Le dialecte picard

    Les milieux aristocratiques ont parlé français en Picardie au moins depuis le XIIIe siècle. Cependant, R. Anthony Lodge précise : « c'est en Picardie, en Wallonie et en Lorraine que la « parisianisation » rencontre la résistance la plus forte. Celle-ci ne s'explique pas seulement par l'indépendance politique dont ces régions avaient pu jouir (la Wallonie ne fut jamais vraiment absorbée par la France, et la Lorraine ne fut annexée qu'en 1766), mais surtout par le fait que leurs propres traditions locales d'écriture étaient profondément implantées (en particulier pour ce qui concerne le picard. »1

     

    Il y eut un tel mépris pour le patois, qu'une résistance cependant vit le jour, notamment avec le Félibrige : en fait, en condamnant les patois, la Révolution en fait des « signes reconnus et importants »2. Mais dans le nord, c'est l'évolution sociale et économique qui est la cause de la disparition des patois, puisqu'on est passé d'une société paysanne traditionnelle à une société industrielle. Et même si celle-là a trouver dans le patois l'esprit de communauté (c'est la langue des prolos comme l'a titré Libération), face au patronat, le jeu était fait. Néanmoins, c'est encore par le patois que les immigrés polonais, italiens, flamands, et même encore maghrébins, sont arrivés au français, à la mine, à l'usine ou sur les chantiers.

    « Contre les menaces multiples qui pèsent sur ce conservatoire de toutes les vertus, contre l'angoisse qui en résulte, voici donc l'exaltation du ciment linguistique qu'est le patois. Quand la chanson parle français, c'est pour mieux en signaler l'artifice et le mensonge, et quand elle s'écrit, elle ne fait que transposer son parler ; mieux, voici ses chœurs alternés : si le patron chante en français, les ouvriers répondent en patois, cette vieille langue picarde qu'abandonne précisément une bourgeoisie en voie de délocalisation ; et c'est un premier moyen d'affirmer une identité que de rester fidèle [au patois]. Ensuite, c'est insister sur une appartenance locale, insérée dans un espace restreint, la ville, le quartier (les sociétés populaires y trouvent leur dénomination), qui par ailleurs, ne se distingue pas des frontières de la communauté textile. Il n'est de voyage qu'intérieur, et l'allusion fréquente à la chronique locale fonde la compréhension et renforce la connivence. Un culture de renfermement sur un travail partagé, de repli sur l'espace vécu, de l'immédiateté et de la familiarité des événements ; voilà le moyen privilégié pour résister aux cassures de l'industrialisation et aux inconnues qu'elle charrie»3

    Amiens, au contraire, « qui se targuait d'être le cœur de la Picardie, se montra davantage encline à fonder son sentiment identitaire sur sa position privilégiée dans le royaume de France […]. Le picard, longtemps objet de dénigrement d'une classe de lettrés, ne se constitua pas comme support d'une identité. »4 Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis...

    La francisation de la Picardie est similaire à la latinisation de la péninsule italienne. Il ne s'agissait pas d'une volonté politique de la part de Rome, mais l'osque et l'ombrien, langue apparentées au latin (groupe italique), ont moins bien résisté que l'étrusque ou le grec. C'est principalement le succès économique de la région en question qui a permis l'expansion du latin. De même, en France, les langues d'oïl se sont fondu petit à petit dans le français, en l'influençant cependant plus ou moins, tandis que le basque, le breton ou l'alsacien ont résisté.

    Ainsi, si la zone sud de l'aire picarde a très vite été francisé (sauf dans la campagne), c'est du fait de sa proximité avec Paris, mais aussi parce qu'elle était limitrophe à l'aire champenoise (dont la langue d'oïl avait connu une évolution proche de celle des dialectes d'oïl du centre de la France), et encore parce qu'elle est depuis très longtemps française, au contraire de l'Artois et de l'ancien comté de Hainaut (en 1659) ou de la Flandre (qui deviendra la Flandre française, en 1667).

     

    Au XXe siècle, les deux Guerres mondiales provoquent deux phénomènes contraires : d'un côté, c'est la prise de conscience de langues différentes parlées au sein de la population de France (parfois avec un racisme, comme le montre l'étymologie de baragouin5, parfois avec bonhomie, comme le montre celle de chtimi), et simultanément, ce regroupement de la population des régions différentes amène le déclin véritable du patois. La Picardie et le Nord de la France, seront les champs de bataille de la Première Guerre mondiale : la désorganisation générale, les démolitions et les déplacements de population porteront un coup dur également au picard.

    C'est l'achèvement final quand la radio et la télévision ne transmettra qu'en français sur tout le territoire. « L'usage du patois en Normandie et en Picardie est encore attesté de nos jours, et il se peut que l'ancienneté des contacts entre Paris et la Picardie, Paris et la Normandie, aient accoutumé les observateurs parisiens à les considérer comme des sous-variétés de français, alors que les dialectes de l'Est restaient à leurs yeux des entités relativement à part », précise R. Anthony Lodge.6 Déjà Victor Duruy en 1863, ministre de l'instruction publique de Napoléon III, semble adopter le point de vue traditionnel selon lequel le normand et le picard sont « fondamentalement français », alors que les patois de l'Est ne le sont pas.

    Lors de l'alphabétisation de masse, en Allemagne, il était clair que les deux langues ne se rejoindraient pas, le modèle latin étant trop éloigné linguistiquement, mais en France, on a voulu ne faire qu'une et même langue, parfaite comme le latin (comme essaie de le prouver La Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse par le poète français Joachim du Bellay en 1549), alors que cela est impossible et irréalisable.

    L'apprentissage du français standard invite à la disparition des particularités régionales (dans le cas des patois) et nationales (dans le cas des français de Belgique, de Suisse, de Québec...). D'après certaines études (groupe de recherche Valibel, à l'U.CL. en Belgique), la non-prise en compte de la langue de la région provoque une « béance ouverte », de « multiples fonctions, assumées autrefois par ces parlers, n'ont pas été relayées par la langue qui les avait phagocytés »7 provocant l'insécurité linguistique (ou conflit diglossique), voire même le silence pur et simple de celui ''qui a perdu sa langue'', ''qui ne trouve plus ses mots''. Claude Hagège évoque cette douleur du mutisme dû à la perte de la langue maternelle dans Halte à la mort des langues. L'étape finale d'érosion de la langue montre le linguiste désirant enregistrer un « ultime témoignage » d'informateurs âgés. Ces vieillards muets8, comme les appelle Claude Hagège, « ne sont plus capables de tenir un discours cohérent […] et balbutient des syllabes à peine compréhensibles ». « Ici, la blessure linguistique prend le visage d'une dramatique circularité. L'usager possède encore, sans doute, quelques souvenirs, mais sa langue est presque détruite, car il n'a plus personne avec qui l'employer. C'est la conscience même de ses insuffisances qui donne à son expression une forme quasi cataleptique ; et précisément, par un effet de retour, cette suspension entre la parole et le silence est, pour la langue à la dernière étape de son agonie, un signe de mort. »

    Mais un témoignage d'Henriette Walter, peut nous faire garder confiance, s'il n'est déjà pas trop tard : « J'entendais récemment, à Pézenas (Hérault), une dame de 76 ans parler très naturellement en patois languedocien avec son fils et je la félicitais d'avoir continué à le parler tout au long de sa vie.

    « ''Détrompez-vous, me dit-elle, je ne l'ai jamais parlé dans mon enfance. Seuls mes parents l'employaient entre eux. Je ne le parle en fait que depuis quelques années. Le déclic s'est produit brusquement lorsqu'une vieille amie d'enfance est revenue au pays et qu'elle m'a lancé pour rire quelques mots en patois. Spontanément, j'ai répondu en patois, et depuis, c'est dans cette langue que, par plaisir, nous avons pris l'habitude de nous parler.''

    « Comment expliquer cette aptitude à s'exprimer dans une langue entendue mais jamais pratiquée dans l'enfance, et qui surgit du fond de la mémoire d'une septuagénaire qui ne se savait pas bilingue ? »9

     

    Claude Hagège explore cette idée, dans Le Souffle de la langue10, notamment pour la Russie des tsars et plus tard au début du Communisme. « Les tsars ne s'étaient pas opposés aux entreprises des missionnaires, dont beaucoup tendaient à promouvoir, par l'évangélisation, les langues minoritaires ». De même, les bolcheviques voulaient « assurer la diffusion la plus large et la plus efficace de l'idéologie. » Il décida donc, pour promouvoir l'idéologie communiste, d'utiliser les langues du pays, et à partir de là, de créer des territoires plus ou moins autonomes. Cependant, dès les années 20-30, le bilinguisme se propagea et le langue russe finira par dominer, aidée en cela par la radio, puis la télévision, le service militaire et l'école.

    La Révolution française a choisi, comme on l'a vu, une attitude contraire.

    La Suisse pratique quant à elle une politique fédéraliste, la Belgique s'y essaie avec plus de difficulté que l'Espagne.

     

    « Si un peuple vit sous ses propres lois, sa langue est utilisée dans toutes les manifestations de son existence nationale, et par conséquent, elle est en relation étroite avec sa culture, ce qui n'est pas le cas, en revanche, lorsqu'un pouvoir étranger opprime ce peuple, et le soumet à une aliénation linguistique permanente. »11

    Quand on voit la situation du luxembourgeois et du suisse alémanique, on peut penser que, gardant une indépendance, une culture de langue d'oïl aurait pu se maintenir en meilleure condition. Cependant quand on voit la situation du wallon et de l'arpitan en Suisse, on peut penser que cela n'aurait pas suffit, la pression de la norme de Paris dépassant même la frontière politique de la France.

    Une communauté en dehors de l'Europe n'aurait pas manqué également de développer un créole à base française d'un côté, mais également un attachement fort à la norme française, donc parisienne. Pensons au joual et au français du Québec.

    Rappelons la célèbre phrase : « une langue est un dialecte qui a réussi »... Ou encore celle-ci dont l'auteur est connu, puisqu'il s'agit du linguiste yiddish Max Weinreich : « une langue est un dialecte avec une armée et une flotte ».12

     

    En France, le mot des régions n’apparaît cependant dans la Constitution qu’en 2003. En 2005, un comité demande la re-nomination du département en Pays-Bas français. En 2010, le rapport Balladur propose une réforme territoriale faisant éclater certaines régions dont la Picardie.

    Dans cette optique, on peux penser aux avantages que cela pourraient concéder à la grande région, qui devient les Hauts-de-France. Une si grande région permettrait peut-être de réclamer plus de considération (comme le pense le journaliste Jacques Piraux) pour sa langue, enfin regroupé majoritairement en une seule région. Mais pour cela, il faudra qu'Amiens abandonne son statue de capitale de la Picardie administrative, car Lille est d'ors et déjà sentie comme future capitale, et voir l'Aisne disparaître dans la grande Champagne-Ardenne... On peut aussi penser revoir les frontières des départements, car comme le rappelle Olivier Engelaere, directeur de l'Agence pour le picard à Amiens : « Si la Picardie éclate en trois régions, le Nord, la Champagne-Ardenne et l’Île-de-France, on va encore un peu plus morceler le domaine linguistique picard. Il s'étend sur la Somme, le nord de l'Aisne et le nord de l'Oise ». Un référendum par canton pourrait faire apparaître les vœux des habitants. Mais la France n'est pas la Suisse, et on voit mal Paris laissait décider les habitants du canton de Bouresches sur l'avenir de l'Aisne... Et bien sûr, le Comité Balladur a également pour but la création d'un Grand Paris, mais aussi, nous promet-on, le renforcement des intercommunalités et cela, au moins dans son premier volet, sans révision de la Constitution. Or l'élargissement des intercommunalités en collectivités de plein exercice nécessite une modification de la loi fondamentale, avec toutes les répercutions électorales que cela aura. Les élus en place ne sont pas près à voir leur privilèges s'envoler si facilement. Pourtant à compter de 2016, cela devrait être fait. L'avenir nous confirmera son nom et sa capitale.

     

    1 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.170.

    2 Jean-Michel Eloy, Historiographie d'une langue minoritaire, le picard, et problématique générale de la langue, in Grenzgänge, Beiträge zu einer modernen Romanistik, Leipzig, 1995, p.60.

    3 Laurent Marty, Chanter pour survivre - Culture ouvrière, travail et techniques dans le textile à Roubaix, 1850-1914 (in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Année 1986, Volume 41, Numéro 1, pp. 79-81).

    4 Serge Lusignan, Diane Gervais, « Picard » et « Picardie », espace linguistique et structure sociopolitiques, août 2008, p.21 (http://www.u-picardie.fr/LESCLaP/spip.php?article250).

    5 Ce mot apparaît dans l'ouest de la France et s'est vulgarisé un siècle après la réunion de la Bretagne à la France ; il est en 1391 opposé à chrestian et françois et est appliqué à un habitant de Guyenne par un homme d'Ingré, Loiret (Dauzat, Festschrift für Ernst Tappolet, supra) ; prob. à l'orig. sobriquet désignant les Bretons, tiré de leur expression favorite « pain vin » entendue dans les auberges fr. ; cf. le nom de famille Painvin relevé par Dauzat dans Fr. mod., t. 17, p. 162, en Loire inférieure ; cf. aussi la chanson citée par le Dict. de bas-bret. de Villemarqué, p. XL dans Littré : Baragouinez, guas De basse Bretagne, Baragouinez, guas, Tant qu'il vous plaira. (CNRTL) Le mot s'est cependant vraiment popularisé au moment de la Première Guerre mondiale.

    6 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.264.

    7 Michel Francard, Le français en Wallonie, in Le français en Belgique, op. cit., p.237. C'est ce qu'évoque Aubry, curé de Bellevaux et président de l'Assemblée générale du duché souverain de Bouillon, dans sa réponse à l'abbé Grégoire (1792) : « Ce qui empêchera encore que le wallon ne périsse entièrement, c'est qu'il a des termes et des expressions qui plairont toujours par leur énergie et leur brièveté. » A la fin de son glossaire, il ajoute même que « les lettres u, g, i et ch, se prononcent à l'anglaise ; c'est de leur vraie prononciation que dépend la beauté de l'idiome » ! Mais comme on le sait, le wallon n'est plus transmis à la jeune génération depuis les années 60. Et Y.-M. Crinon (en 1904) appelait de ses voeux de garder le picard car, « un idiome est toujours le reflet d'âme et de culture d'un peuple. Il faudrait, pour le faire disparaître, modifier l'état psychologique, le degré de civilisation, les moeurs de ce peuple. Et quand il aurait disparu, le peuple aurait encore, pendant longtemps, beaucoup de peine à trouver, pour l'extériorisation de ses pensées les vocables et les locutions qui lui étaient chers et faciles. Il n'y aurait plus, dès lors, aucune corrélation entre la forme donnée à l'idée par le verbe et l'idée elle-même. Cette corrélation n'existe pas entre la pensée du picard et la syntaxe française à laquelle on l'oblige d'obéir. C'est pourquoi, pensant en picard, nous voulons parler le picard. » (Restons Picards, in La Picardie littéraire, 06-1904, p.237). Ce qui était présenti à l'époque est maintenant prouvé par le groupe de recherche Valibel.

    8 Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p.115 et suivantes.

    9 Henriette Walter, Le français d'ici, de là, de là-bas, JC Lattès, Paris, 1998, p.101.

    10 Claude Hagège, Le Souffle de la langue, Editions Odile Jacob, Paris, 1992, p. 217-221

    11 Claude Hagège, Le souffle de la langue, p.200, Editions Odile Jacob, Paris, 1992

    12 Dans la langue originale : A shprakh iz a dyalekt mit an armey un a flot.


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    En 1795, c'est l'occupation française dans les Pays-Bas autrichiens. « Si l'on excepte les vingts années d'occupation française (1794-1814), jamais, dans le cours de notre histoire, l'influence d'une puissance étrangère niveleuse ne s'est exercée en profondeur et n'a été acceptée sans résistance comme pendant la période romaine. »1

    Après la Révolution française, on passe d'un état féodal à un état bureaucratique (création de l'École normale supérieure le 3 brumaire an III / 24 octobre 1794, l'approbation de la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen de 1795, en préambule de la Constitution de l’an III fondant le Directoire, qui tire son nom des cinq Directeurs chargés du pouvoir exécutif, en 1804, promulgation du Code civil français), et on fait table rase : après le franc, les grammes, les litres, le calendrier, le culte de la raison, on décide qu'à la République une, il faut la langue une, et aussi les noms des villes, des rues sont changés, on demande la destruction du beffroi de Boulogne, à Tournai, on remplace l'aigle impérial par un bonnet phrygien, la couronne du sommet du beffroi d'Arras est cachée par une calotte de plomb, à Abbeville, la statue girouette de Guillaume III, comte de Ponthieu, est remplacé en 1794 par une girouette tricolore surmonté d'un bonnet rouge, à Saint-Quentin, les fleurs de lys de la façade de l'Hôtel de Ville sont martelées, à Compiègne, ville impériale, on détruit les sculptures (statue équestre de Louis XII, Charles VII et de Jeanne d'Arc, de Saint-Denis et de Saint-Louis, du cardinal Pierre d'Ailly et de Charlemagne) de la façade, de même à Aire-sur-la-Lys, le buste et les armes de Louis XV sont grattées...

    Illustrant l'importance des beffrois et des cloches dans le Nord de la France, évoquons l'histoire du géant Louis Séraphin de Noyelles-lez-Seclin, notable de son état, encore à la veille de la Révolution française. En 1771, la baron Louis Séraphin du Chambge, seigneur du village, apporte aux habitants une cloche destinée à l'hôtel échevinal récemment construit, même si celui-ci ne présente qu'un campanile et pas de véritable tour des cloches. Et depuis, chaque année, les habitants de la petite cité, suivent leur seigneur, édifié en géant, et fournissent la corde au sonneur. On ne sait cependant si cette tradition s'est maintenue durant la Révolution.

    En 1793, le service militaire est instauré. Le député François Lanthenas (1754-1799), présenta un projet de décret en 1792, dont le premier article précisait que l'enseignement public « sera partout dirigée pour que le français devienne en peu de temps la langue familière de tous. » Mais l'article 3 énonçait que « dans les contrées où l'on parle un idiome particulier, on enseignera à lire et à écrire en français » et que « dans toutes les autres parties de l'instruction, l'enseignement se fera en même temps dans la langue française et dans l'idiome du pays, autant qu'il sera nécessaire pour propager rapidement les connaissances utiles ».

    On agit donc pour mais aussi sur la langue : le 22 brumaire an II (12 novembre 1793), on interdit le vouvoiement, et le décret du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) ordonnait des instituteurs français dans les communes non francophones. Mais il faudra encore un siècle pour que cela puisse se réaliser, trop occupé qu'on était à couper des têtes. Par exemple, celle de Antoine-François Momoro, premier imprimeur de la liberté et inventeur présumé de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Quant à Nicolas de Condorcet, le philosophe et mathématicien qui rédige un projet de l'instruction publique en avril 1792, visant à créer un système hiérarchique, placé sous l'autorité d'hommes de savoir, qui agiraient comme des gardiens des Lumières et qui, indépendants du pouvoir, seraient les garants des libertés publiques. Le projet fut jugé contraire aux vertus républicaines et à l'égalité, livrant l'éducation de la Nation à une aristocratie de savants. La même année, il fut élu député de l'Aisne à la Convention nationale, avant de tomber en disgrâce et de mourir en prison de Bourg-l'Égalité (Bourg-la-Reine) en 1794 sans que les conditions de sa mort soit éclaircies (suicide, meurtre ou maladie). De même, l'inventeur de la première ébauche du calendrier républicain, Charles-Gilbert Romme, se suicidera « pour la République » avant d'être emmené à la guillotine.

    On débaptise un nombre considérable de villes, de rues pour faire disparaître :

    • les saints (Saint-Amand-les-Eaux : Elnon-Libre, Saint-Hilaire : Bon-Air, Saint-Maximin : Maximum, Saint-Omer : Morin-la-Montagne, Saint-Pol-sur-Ternoise : Pol ou Rernois-Libre, Saint-Rémy-au-Bois : L'Ami-de-la-Vertu, Saint-Quentin : Somme-Libre, Egalité-sur-Somme ou Linoi-sur-Somme, Saint-Acheul : Abladène, Saint-Valéry-sur-Somme : La Montagne-sur-Somme, Port-Somme ou Valéry-sur-Somme...),

    • les églises (Conchil-le-Temple : Conchil-sur-Authie, Dunkerque : Dunes-Libres, Thun-l'Évêque : Thun-l'Escault, Hesdin-l'Abbé : Hesdin-au-Bois, Vieille-Eglise : L'Indivisible, Vieil-Moutier : Prairie-la-Calique...),

    • les sires (Bailleul-Sir-Berthoult devient Bailleul-la-Liberté, Villers-Sir-Simon : Villers-la-Montagne...),

    • les rois et les reines (Gerberoy devient Gerbe-la-Montagne, Charleroi : Charles-sur-Sambre ou Libre-sur-Sambre, Roye : Avre-Libre...),

    • les seigneurs (Courcelles-le-Comte : Courcelles-la-Liberté, Avesnes-le-Comte : Avesne-l'Egalité, Dommartin : Liberté, La Comté : Rochelle-sur-Lawe...),

    • les provinces (Gouy-en-Artois devient Gouy-la-Loi, Fère-en-Tardenois : Fère-sur-Ourcq, Le Nouvion-en-Thiérache : Nouvion-le-Franc, Origny-en-Thiérache : Origny-sur-le-Thon...),

    • les marquises (Marquise devient Beaupré...),

    • les châteaux (Château-Thierry : Égalité-sur-Marne, Le Cateau-Cambrésis : Fraternité-sur-Selle, Solre-le-Château : Solre-Libre, Auxy-le-Château : Auxy-la-Réunion...)

    et tout ce qui s'y rapporte (Versailles sera Berceau-de-la-Liberté, Grenoble devient Grelibre)... ou simplement pour marquer le changement (Lyon devient Commune-affranchie, la Vendée prend le nom de Département-Vengé, la Savoie département du Mont-Blanc, Montreuil : Montagne-sur-Mer, Gravelines : Nord-Ouvert, Hesdin : Le Pelletier-sur-Canche, Lys-lez-Lannoy : Lannoy-du-Nord, Hénin-Liétard : L'Humanité, Ham : Sparte) ou encore pour punir (Marseille devient Ville-sans-Nom, Toulon fut rebaptisée Port-la-Montagne).

    L'histoire du nom de la ville de Condé est intéressante. La construction de la première ligne de télégraphie par le Citoyen Claude Chappe (1763-1805), allant de Paris aux frontières du nord, est décidée le 26 juillet 1793. En 1793, le général de l'armée du Nord Jean Nestor de Chancel, est commandant à la place de Maubeuge à Wattignies, et combat à Condé (en Hainaut) face aux Autrichiens. La ligne du télégraphe Paris - Lille, dont les travaux auront duré moins d'un an, est totalement opérationnelle à partir du 16 juillet 1794. Le 15 août marque une date historique puisque Chappe transmet, pour la première fois, un message officiel : la reprise du Quesnoy par les armées de la République. Il y a peu de monde à la Convention et ce n'est que la dépêche du 30 août 1794 qui provoque l'enthousiasme de l'assemblée. Lazare Carnot durant la séance du 13 fructidor an II de la Convention annonce : « Voici le rapport du télégraphe qui nous arrive à l'instant. Condé être restituée à la République. Reddition avoir eu lieu ce matin à 6 heures. » Henri-Marie-Joseph Gossuin, administrateur du Département du Nord, du fait que « l'armée du Nord ne cesse de bien mériter de la patrie », propose de changer le nom en Nord-Libre.

    Dans la même foulée, Vieux-Condé devient Vieux-Nord-Libre, Condé-sur-Suippe prend le nom de Rémy-sur-Suippe, Condé-sur-Aisne est Scevole-sur-Aisne, et Condé-en-Brie et Celles-les-Condé, ne formant qu'une seule commune, sont rebaptisées sous le nom de Vallon Libre. Très rapidement, la famille Chappe proposent l'extension de la ligne de Lille vers Dunkerque-Ostende (Dunkerque est atteint en 1798) et vers Bruxelles pour suivre les armées de la République. Puis Strasbourg via Metz (puis Huninge en 1799), et Brest via Saint-Malo sont mis en service en 1798.

    Dans les régions qui nous préoccupent, citons encore Boulogne-sur-Mer qui devient Port-de-l'Union, Compiègne qui honore la victime de Charlotte Corday en devenant Marat-sur-Oise, Guise qui devient Réunion-sur-Oise...

    Les noms de fleuves sont déjà appelés à la rescousse du manque d'imagination, comme pour les départements nouvellement créés. Afin de faire disparaître le souvenir des anciennes provinces, la Picardie est éclatée en Somme, Oise et Aisne, l'Artois et le Boulonnais deviennent le Pas-de-Calais, la Flandre (au XVIIIe siècle, deux intendances : Flandre maritime et Flandre wallonne) et le Hainaut se retrouve dans le Nord, et le Hainaut belge devient Jemmapes. Le comté de Valois (pagus Vadensis, pagus gaulois des Vadicasses, chef-lieu Vez) est à cheval sur l'Oise et l'Aisne, et une petite partie se retrouve en Seine-et-Marne. Les pays se retrouvent également éclatés en différents départements, ainsi la Thiérache est écartelée entre l'Aisne, le Nord, les Ardennes, et les départements de Jemmapes, et de Sambre-et-Meuse. On dénonce le fait que les départements charcute la Picardie en séparant Saint-Quentin de Péronne, Montreuil d'Abbeville et que la région n'englobe ni Arras, ni Cambrai. Plus tard, la Flandre et le Hainaut sera même coupé par la frontière belgo-française. Mais surtout, ce sont les noms géographiques qui remplacent les pays enracinés dans le terroir : Somme, Oise, Aisne, Pas-de-Calais (de passage, « détroit ») et Nord. A la création de la Belgique, en 1831, le pays renoue avec la tradition, ainsi la province de Hainaut reprend son nom et rappelle le comté de Hainaut, lui-même descendant du Pagus Hanoniensis (en néerlandais Henegouw), rappelant clairement qu'il s'étend le long de la Haine (un affluent de l'Escaut)2. De même, la Flandre occidentale et orientale en regard du Nord. C'est donc aussi un nom géographique mais inscrit dans l'histoire, au contraire de la Somme, l'Oise, l'Aisne et encore moins le Pas-de-Calais et le Nord. Il faudra attendre 1956 pour que les départements, par le regroupement en régions administratives, retrouvent leur nom historique de Picardie. Sauf le Nord-Pas-de-Calais, qui gardera son nom sans histoire. « Nous n’avons plus de provinces, et nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms » dit Grégoire dans son Rapport sur la destruction des patois. La Révolution française était tellement méfiante envers la province qu'on pensa scinder la France en carrés parfaits.

     

    Le Journal du Citoyen a choisi comme épigraphe la phrase de Voltaire : « Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. » L'article XI de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen affirme : « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme », mais la bonne communication est en français, pas en patois, que l'on a décidé d'éradiquer, comme il en ressort des questions 28, 29 et 30 de l'enquête de l'abbé Grégoire, stipulé ainsi : « Remarque-t-on qu'il se rapproche insensiblement de l'idiome français, que certains mots disparaissent, et depuis quand ? », « Quelle serait l'importance religieuse et politique de détruire entièrement ce patois ? » et « Quels en seraient les moyens ? ». D'ailleurs dans la Feuille villageoise, journal à destination de la campagne, on explique cette déclaration par un dialogue entre un paysan « qui ne l'[a] pas entendue. car il y a des mots qui sont au dessus de [sa] portée, car elle a été faite par des gens qui ont plus d'esprit que [lui] », et son Seigneur. Mais les deux intervenants parlent un français impeccable.

    Une réponse du Languedoc répond que « pour le détruire, il faudrait détruire le soleil, la fraîcheur des nuits, le genre d'aliments, la qualité des eaux, l'homme tout entier ». Mais ce genre de poésie lyrique n'a pas dû plaire. Par contre celui du Gers, département presque limitrophe du Languedoc déclare : « Nous ne voyons pas qu'il y ai le plus petit inconvénient à détruire notre patois. Ce ne peut être qu'infiniment avantageux. […] Nous ne tenons pas du tout à notre patois, on peut, quand on voudra, nous l'enlever, nous ne sourcillerons pas... »

    En 1794, l'abbé Grégoire présente à la Convention son Rapport sur la Nécessité et les Moyens d'anéantir les Patois et d'universaliser l'Usage de la Langue française, dit Rapport Grégoire. Le patois y désigne plutôt à la fois les langues non romanes : bas-breton, allemand (alsacien), basque, flamand, italien (corse)... ; et les langues autre qu'oïl (gascon, provençal, languedocien, rouergat, catalan, lyonnais, bressan...). Le reste de la population plutôt que de parler un patois (normand, picard, rouchi ou wallon, champenois, messin, lorrain, franc-comtois, bourguignon) parle un mauvais français : « au moins six millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu'un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu'en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n'excède pas trois millions, et probablement le nombre de ceux qui l'écrivent correctement est encore moindre. »

    Même ceux qui parle alsacien et corse sont dénigrés : « Au nombre des patois, on doit placer encore l'italien de la Corse, des Alpes-Maritimes, et l'allemand des Haut et Bas-Rhin, parce que ces deux idiomes y sont très-dégénérés. »

    Le rapport cite même les Américains en exemple, « chez qui tout le monde sait lire, écrire et parler la langue nationale. »

    C'est d'abord par une traduction que l'idée de la Révolution sera propagée (en flamand, allemand, breton...). Mais bientôt la volonté d'une école primaire commune et gratuite (rapport de Talleyrand de septembre 1791) amène la volonté d'une instruction, « dette véritable de la société envers ses membres », en français, « car le premier besoin social est la communication des idées et des sentiments ». Plus loin, « l'idée que nation et langue ne faisaient qu'un eut pour conséquence la tentative de réunir à l'intérieur des frontières de la France (par la force au besoin), les communautés francophones rattachées à des États étrangers, comme ce fut le cas en Belgique (1792) et en Suisse (1798). »3 En 1795, La France annexe les Pays-Bas autrichiens, et le Luxembourg devient le département des Forêts jusqu'en 1814. En 1800, la France récupère de l'Espagne le territoire américain de Louisiane pour trois ans, et en 1802, le Piémont est rattaché à la France. Comme le déclare Bertrand Barère (1755-1841), avocat méridional, élu à la Constituante, puis à la Convention, et l'un des orateurs les plus importants de la Révolution : « Chez un peuple libre la langue doit être une et la même pour tous », surtout quand on pense comme lui que « le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l'émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle italien et le fanatisme parles basque. » « C'est l'aggravation du danger contre-révolutionnaire, à l'intérieur et à l'extérieur, qui rend les langues locales tout à fait suspectes (en particulier les ''idiomes'' parlés dans les régions périphériques, tandis que les ''dialectes'' parlés à l'intérieur le paraissent beaucoup moins) et qui entraîne la mise à l'ordre du jour du français, ''idiome de la liberté''. En effet, les représentants en mission, systématiquement envoyés dans des régions autres que celles où ils avaient été élus, se plaignent de ce que leur mauvaise connaissance de la langue et des mœurs les empêche d'avoir sur les habitants de ces régions l'ascendant nécessaire. »4

    Puis secondant l'Ordonnance de Villers-Cotterêts, le 2 thermidor an II (20 juillet 1794), un décret exige que tous les actes publics ne pourront être écrits qu'en français, sur tout le territoire, on promulgue la terreur linguistique.

    En fait, une fois approuvé le fait que le patois est une déformation du français ou du français mal parlé, la plupart des acteurs se sentent indifférents à la disparition des patois. Certains s'en désolent pourtant, mais considèrent comme un progrès l'unification du pays, et donc de sa langue, afin de se forger une identité nationale uni-culturelle. Edmond Lecesne par exemple commence ses Observations sur le patois artésien avec cette constatation : « Les vieux idiomes de nos provinces, comme les vieilles mœurs de nos ancêtres, vont chaque jour en se perdant. C'est un bien sans doute, car au point de vue de l'unité nationale, il vaut mieux que tout le monde en France parle la même langue et suive les mêmes habitudes. Mais, en ne considérant que l'intérêt historique et ethnologique, il est peut-être fâcheux que les traditions du passé s'oblitèrent ainsi, et que bientôt on ne puisse plus distinguer le caractère et la physionomie des populations. »5

     

    Pour le sud occitan, il ne fait pas de doute que l'armée, l'école élémentaire, gratuite, laïque et obligatoire, de Jules Ferry (1881-1886) ont grandement entamées la vitalité de la langue, même si les curés se servaient du patois pour contrer l'influence de l'instituteur. On connaît bien l'histoire du symbole pratiqué dans les écoles pour stigmatiser les enfants à qui échappés un mot de patois. En Belgique, ce n'est qu'en 1918 que l'instruction primaire devient obligatoire, et c'est en 1920, qu'il devient obligatoire aux instituteurs de ne parlers que le français, même pendant les moments de récréation.

    « L'école laïque, gratuite et obligatoire, répond à ce but tout en permettant à une partie des enfants du peuple d'accéder à l'instruction et à la culture. Mais en même temps, elle diffuse profondément l'idée que les langues locales doivent être impitoyablement pourchassées comme obstacle à la connaissance du français. Les Instructions officielles aux enseignants en 1880 comme en 1923 iront systématiquement dans ce sens. »6 Le bilinguisme n'est pas à l'ordre du jour.

     

    Et l'élaboration d'une langue unique et uniforme continuent. « Les mêmes tendances se dégagent de la participation des Amiénois au Comité des travaux historiques mis sur pied par Guizot dans une volonté centralisatrice. Selon Charles-Olivier Carbonell, pour la période 1837-1873, la ville d'Amiens se classe première, devant Paris, Chartres, Beauvais, pour avoir soumis le plus grand nombre de mémoires au dit Comité. De même, la Somme fut le premier département en nombre de contributions à ce grand récit historique de la nation orchestré depuis Paris. »7 Évoquant la situation de l'utilisation du français en Flandre à la même époque, Dominique Willems parle « d'une forme de pouvoir d'une part, un moyen de promotion sociale d'autre part. »8 La situation présente peu de différences ici. Il s'agit de se différencier de la populace et de s'approcher du pouvoir.

     

    Mais pour asseoir le français comme langue, il fallait prouver son existence en tant que dialecte ancestral d'Île-de-France, dialecte dont descendrait le français. Pour cela, on se base sur quelques témoignages, dont celui de Conon de Béthune, bien connu :

     

    « La roïne n'a pas fait que cortoise

    Qui me reprist, ele et ses fius, li rois.

    Encor ne soit me parole franchoise,

    Si le puet on bien entendre en franchois

    Ne chil ne sont bien apris ne cortois,

    Qui m'ont repris, se j'ai dit mos d'Artois

    Car je ne fui pas nouris à Pontoise. »

    « La reine n'a pas agi "courtoisement"

    Qui me reprit, avec son fils le roi.

    Bien que ma parole ne soit pas d'Île-de-France,

    On peut ainsi la comprendre en français.

    Et ceux-ci ne sont ni bien élevés ni courtois,

    Qui m'ont repris quand j'ai usé de mots d'Artois

    Car je n'ai pas été élevé à Pontoise. »

     

    Puis on cherche dans les archives de la région centrale. Mais elles n'existent pratiquement pas, on les suppose alors disparues. De même les textes littéraires, dont il ne subsisterait que des manuscrits normands, picards... On recherche donc le patois de la région. Mais alors que Littré considérait déjà le fait que le patois soit très proche du français contemporain comme un indice de sa disparition, Paul Passy, étude le Patois de Sainte-Jamme (Seine-et-Oise) comme descendant du francien au titre du fait qu'il soit très proche du français, ce qui explique qu'il se soit conservé !

    Le mot francien apparaît en 1889 : « Prenant prétexte de l'ouvrage de H. Suchier, G. Paris impose en 1889 le nom de "francien" qui ne correspond ni à une désignation, ni même à une province du moyen-âge puisque, à peu près au même moment, A. Longnon démontre que l’Île-de-France est une création tardive du pouvoir royal, coalescence de fiefs disparates réalisée au XVIe siècle. [...] De fait, "francien" occupe, et justifie a posteriori, cette antécédence du français qui les romanistes devaient supposer, pour des raisons de configuration épistémologique et de représentation socio-historique, au principe de la langue que la République entreprend de diffuser par l'obligation scolaire. »9

    La langue française, certifiée de son ancienneté à l'époque, au même titre que les autres patois descendant du latin, peut alors s'imposer, encore et toujours comme langue unique d'enseignement. On corrige même les textes médiévaux, bourrés de fautes et de dialectalismes : « Que le manuscrit comporte le moindre trait dialectal et il est jugé "mauvais", "moins bon" par les philologues contemporains de G. Paris : en une ère de pénalisation des langues régionales, la variation doit être gommée. Lorsque la "faute" apparaît, les éditeurs s'indignent : ce copiste ne connaît rien, il est paresseux ou ignare. Qu'en est-il, après la loi Deixonne ? La tradition veille toujours. Dans le même mouvement d'uniformisation, on corrige aussi au XIXe siècle les occurrences ne correspondant pas à l'image qu'avaient les éditeurs de la langue médiévale orale et écrite. Si certaines pratiques tendent à s'estomper dans les éditions depuis un demi-siècle, notamment dans la mouvance de J. Bédier, on en relève encore des traces. »10

    Edmond Lecesne11, qu'on a déjà évoqué regrettant que les traditions du passé se perdent, est un bon exemple de cette dévalorisation du patois. Co (chat), catiau (château) sont pris pour des mots corrompus. Il dit de chimentière (cimetière), qu'il est dénaturé, et qu'il est féminin, car « on dit aller à la chimentière » (alors qu'il dit plus loin que « au, à la devient al pour le masculin comme pour le féminin, la transcription plus correcte serait donc « aller al chimentière », ne permettant pas de conclure ainsi si le mot est masculin ou féminin). Pour codron, il dit : la syllabe chau a été changée en co par abréviation. Cloquer (clocher) est mal prononcé, comme esquerviche est une mauvaise prononciation d'écrevisse. Gayan est géant corrompu. Gva est la contraction de cheval, hirchon est le mot défiguré pour hérisson, eau est défiguré en iau comme dans tous les mots terminés en eau (de là épautrer « écraser » vient de é- et de peau). Mande est une mauvaise prononciation de manne, comme marichau pour maréchal(-ferrant), riou et braiou avec la syllabe finale en -ou pour rendre le son plus expressif, c'est le -o- est supprimé dans moi, toi et c'est le -i- qui est supprimé dans je diro, nière est le mot défiguré pour nerf, de même pichon, et païèle, quien, soualle (seigle), raquer (cracher). Vac (vache) et vir (voir) sont des abréviations.

    Maguette est un imitatif du cri des chèvres, comme oquer pour le sens de mordre ou renacler (renifler), raviser est de la même famille que visage...

    Affligé est un mot pris pour un autre (« estropié »), cacher (« chercher ») est un mot détourné de sa véritable acceptation...

    « Traner. Trembler (traîner) ; i trane el fieuf : il tremble de la fièvre. Ce mot s'emploie aussi pour indiquer qu'une chose doit bientôt arriver : i trane del neiche : il y aura de la neige. Enfin on dit d'une femme enceinte : alle trane, elle traîne. » (p.348). L'auteur fait donc remonter la forme picarde traner « trembler » à « traîner ». « Jou. - Est ordinairement le signe de l'interrogation é jou ? est-ce que ? pu jou ? Puis-je ? sé jou ? sais-je jou qu'il est sot ? est-ce qu'il est fou ? » (p.351) Là, il confond jou « je » et chou « ce ».

    Acater est un reste de vieux français. Inter est soit un mot corrompu ou un reste du latin. El serait un défaut de prononciation ou un réminiscence de l'espagnol qui dit aussi el, et de là se change « logiquement » en del, comme dans l'italien (dell pour della), et au, à la en al, l'italien dit de même allo, alla, l'aspiration fréquente ch pour c serait une influence germanique, nou fé « non par la foi » où est un mot espagnol conservé, santa fé, et oui da, vient de « oui par Notre Dame »...

    L'auteur fait des rapprochement avec l'anglais (louche de lunch ?, tème (« de bonne heure ») est rapproché de temps et de time, chipoter = marchander, en anglais cheap signifie « bon marché », watier (« épier ») vient de wait en anglais, mais warder (« garder ») est vieux français, u et dia (« à droite et à gauche en parlant aux chevaux », à hue et à dia) dont u vient d'un vieux mot saxon, chu cheval... Il précise tout de même qu'on de doit pas attacher grande importance aux étymologies proposées, et lorsqu'il hésite sur une étymologie, c'est indiquer par un point d'interrogation. On n'en trouve malheureusement pas beaucoup et on est porté à croire qu'il est sûr de lui sur beaucoup de points !

    De même, on lit dans La Situation agricole d'un Canton du pas-de-Calais : « Ce patois n'est d'ailleurs pas une langue à proprement parler, ce n'est que le français mal prononcé : la formation en est très simple, d'une façon générale. On prononce in diphtongues an et en ; on mouille les l ordinaires dans beaucoup de cas et on durcit presque toujours les l mouillées ; on chuinte les c et on durcit les ch ; de sorte que l'on a cha au lieu de ça, chelle-la au lieu de celle-là, ekelle au lieu d'échelle, ka au lieu de chat, solel pour soleil et pouyette pour poulette ; ajoutez-y des accentuations différentes suivant les communes et pour dire chat vous arrivez à ka, kaô, kaou, kéa. Naturellement le patois de chaque paroisse paraît parfaitement ridicule à la voisine, et c'est en riant à gorge déployée qu'un habitant de Cambrin accueille un Douvrinois, qui lui parle son langage. Il y a de vieilles formes françaises qui sont restées dans le patois : ainsi j'étais, qui s'écrivait j'étois jadis, se prononce j'étos et l'on a la conjugaison j'étos, t'étos, il étot, n's étotes, v's étotes, ils ètotent. Les Espagnols ont habité longtemps le pays, et y ont laissé des mots tel que rio, que l'on emploie couramment pour signifier ruisseau. D'autres mots d'origine germanique s'y reconnaissent facilement : par exemple, tache signifiait poche ; il n'est pas jusqu'au mot daine, c'est-à-dire par terre, que l'on ne pourrait rattacher au mot anglais down de même signification. »12

    Toutes ces idées (mots corrompus, facilité de prononciation, mélange de langues diverses, pas de règles, archaïsmes et inventions, fausses dévotions religieuses) resteront gravées longtemps dans les mémoires, et feront déprécier le patois, la langue non subtile « pour des intelligences restreintes » nous dit Edmond Lecesne (p.341). Il donne comme commentaires sur les interjections : « ces expressions, qui ont été probablement les premières formes du langage humain, sont très-usitées en Artois. » On ne sait ce que pense vraiment l'auteur, mais c'est assez sous-entendu pour le comprendre... Idem quand il dit que les expressions qu'i dit, que j'dis, savez-vous ? « ont toutes probablement pour but de donner à l'orateur le temps de recueillir le fil de ses idées » (p.351). Loin de nous de demander à cet auteur d'anticiper les avancées de la linguistique actuelle, mais on voit bien ici les clichés qui étaient appliqués alors à la population paysanne et ouvrière : « le patois n'est que de l'ignorance, tandis que l'argot est de la pourriture » (p.354). Même s'il précise que « certaines locutions qui sont passées dans les usages de la conversation, et qu'on rencontre non seulement dans la bouche des gens du peuple, mais aussi dans cette de personnes plus instruites ». Et il ajoute encore « cela est d'autant plus étonnant que le campagnard artésien est essentiellement intelligent » (p.353).

    Il est même pris à son propre jeu, quand il critique l'emploi de finir pour « terminer » en citant « rien n'est encore défini, me disait un professeur de grammaire », sans se rendre compte que le professeur, employait le mot définir (établir avec précision, formuler un concept).

    On le voit, d'une part, on regrette le patois sans vraiment de remord, les préoccupations, et elles sont nombreuses, sont ailleurs. D'autre part, une politique plus qu'hostile ne peut que provoquer une disparition jusqu'à peau de chagrin. Peau de chagrin que l'on ne cessera de regarder dans nos mains en train de se déliter, sans trop savoir qu'en faire... La langue devient dialecte.

     

    1 Henri Laurent, Notre histoire, in Encyclopédie belge, La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1933, p.27.

    2 « Quantité d'entre eux ont passé leur nom aux régions qu'ils traversent, aux peuples qui les habitent, aux localités qui s'élèvent sur leurs bords » (Godefroid Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, Volume II, Livre Troisième, Appendice IV un peu d'hydronymie, in Mémoires couronés, vol. 48, 1895, p.96 ; cf. Foersteman, Die Deutschen Ortsnamen, p.135). Les Révolutionnaires ont poussés ce raisonnement à son paroxysme.

    3R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.280.

    4 M. Giacomo, La politique à propos des langues régionales : cadre historique (in Langue française, N°25, 1975. p.19).

    5 Edmond Lecesne, Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874, p.321.

    6 M. Giacomo, La politique à propos des langues régionales : cadre historique (in Langue française, N°25, 1975. p.21).

    7 Serge Lusignan, Diane Gervais, « Picard » et « Picardie », espace linguistique et structure sociopolitiques, août 2008, p.21 (http://www.u-picardie.fr/LESCLaP/spip.php?article250), citation de Charles-Olivier Carbonell, Histoire et historiens. Une mutation idéologique des historiens français 1865-1885, Toulouse, p.208.

    8 Dominique Willems, Le français en Flandre, in Le français en Belgique, Duculot, Louvain-la-Neuve, 1997, p.265.

    9 Gabriel Bergounioux, Le francien (1815-1914) : la linguistique au service de la patrie, in Mots, juin 1989, N°19, p.34-35.

    10 Dominique Lagorgette, Quel ancien français pour quels étudiants ? Pour une didactique de la langue médiévale, in Médiévales, Grammaires du vulgaire 45, automne 2003, p. 119-134 (http://medievales.revues.org/641). Louis-Georges Tin remarque le même phénomène pour les textes évoquant des relations ne répondant plus à la moral d'aujourd'hui : «  Dès lors, l'occultation fut la première technique utilisée. Il suffisait de reléguer aux oubliettes les œuvres les plus dérangeantes. Mais on pouvait quand même pas jeter au bûcher tout le corpus gréco-romain. Une deuxième technique s'offrait alors aux pédagogues : la mutilation. C'était d'ordinaire le fait des éditions expurgés, ad usum delphini. C'est ainsi que Sapho, Anacréon, Pindare, Catulle, Virgile, Horace, Tibulle, Martial, etc. fusent aseptisés de manière à présenter un visage plus conforme, c'est-à-dire plus hétérosexuel. Troisième technique : la falsification. Elle consistait non pas à occulter ni à mutiler le texte, mais à le modifier. Souvent, il suffisait de changer quelques détails, le genre des pronoms personnels par exemple, et le problème était réglé...
    C'est ainsi, par exemple, que furent transmis les poèmes de Michel-Ange. Pendant soixante ans, ses héritiers cachèrent les manuscrits. Enfin, le texte fut publié, mais les sonnets amoureux adressés à son amant Tammaso dei Cavalieri furent tronqués, ou alors l'identité du destinataire fut neutralisée ou féminisée. Ainsi, le vers « Je suis prisonnier d'un cavalier armé » devint « Je suis prisonnier d'un cœur armé de vertu ». Et ce n'est qu'en 1897 qu'un érudit allemand, Karl Frey, examinant le manuscrit, put finalement rétablir le texte original. L'oeuvre de Michel-Ange fut donc tour à tour occultée, tronquée et falsifiée. Bel exemple de thérapie sexuelle
    post mortem. » (Louis-Georges Tin, L'invention de la culture hétérosexuelle, Éditions Autrement, 2008, p.178-79).

    11 Edmond Lecesne, Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874.

    12 M. Yan Keravie, in La Réforme sociale, 20e année, Série 4, 1900, p.59.


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    « Les formes picardes se maintinrent dans les œuvres littéraires avec une certaine vigueur tout au long du XIIIe siècle, du fait du prestige dont jouissaient les riches villes du nord, qui n'avaient pas grand-chose à envier à celui de Paris. Mais le XIVe siècle vit le déclin économique de ces villes, ce qui ne manqua pas d'avoir pour conséquence la domination désormais sans partage des normes parisiennes comme seules acceptables en littérature. »1

    À la fin du XIIIe siècle, éclatent plusieurs grèves (les takehans). M. Battard nous dit : « En 1280, toutes les villes de Flandre se révoltèrent contre leurs échevinages. Par politique, le comte Guy de Dampierre, heureux de créer des difficultés aux puissants lignages, donna raison aux insurgés contre les échevins. Or l'influence française était très grande en Flandre depuis Bouvines et s'était maintenue pendant tout le XIIIe siècle. Le roi de France, qui cherchait à annexer la Flandre à la couronne, soutint l'aristocratie échevinale. Les villes se scindèrent en deux camps : d'une part les « Leliaerts » (partisans des lys et des rois de France), d'autre part, les « Clauvaerts » (partisans de la dynastie locale, de klauwende leeuw, le lion à griffes, klauw en néerlandais).

    « Le 13 mai 1302, les métiers de Bruges donnèrent le signal de la révolte. A l'appel du tocsin sonnant au sommet du beffroi : « L’heure tintait à tes beffrois, morne et bourrue ; / Tisserands et foulons hurlaient, parmi tes rues ; / Ils exigeaient du pain. / Tes grands métiers chômaient ; leur vie était à vendre » (Emile Verhaeren, Jacques d'Artvelde, in Héros, 1908). Ils massacrèrent la garnison française qui occupait la ville et les patriciens dévoués aux Princes des lys : ce furent les Matines brugeoises. En 1336, Édouard III, qui veut obliger les villes flamandes à se tourner vers l'Angleterre, interdit l'exportation des laines anglaises vers la Flandre.

    L'exemple fut suivi dans la plupart des villes de Flandre. Peu de jours après, les échevins d'Ypres subissaient le même sort et au XIVe siècle, on célébrait encore à la chapelle de la halle une messe à leur intention la veille de la Saint-André, jour anniversaire de leur assassinat. La bataille de Courtrai en juillet 1302 où les milices des villes infligèrent aux troupes de Philippe-le-Bel un cuisant échec marqua l'abandon provisoire des prétentions françaises sur la Flandre et le triomphe général du commun. Une nouvelle période commençait : la période communale. »2

    « La révolution de 1302, qui aboutit, dans toutes les villes flamandes, au renversement des lignages et au triomphe des métiers, a exercé une véritable fascination sur le peuple des villes des autres principautés belges, et même de France et d'Angleterre. Les révolutions gantoises ont joué, dans l'Europe du XIVe et du XVe siècle, le même rôle symbolique que les soulèvement de Paris entre 1789 et 1848, dans celle du XIXe siècle. »3

    Encore en juin 1479, Louis XI assiégea Douai, mais échoua, et dès 1480, les bourgeois de Douai instituèrent une procession solennelle, en reconnaissance pour le patron de la ville, saint-Maurand. M. Battard pense que cela peut-être l'origine des fameuses fêtes de Gayant.4 Pour d'autres le gayant (géant en picard) représente Jehan Gélon, sire de Cantin, qui délivra la ville assiégée par les Normands. Cette version se rapproche de l'origine d'Allowyn, le Reuze (géant en flamand) de Dunkerque. Après avoir détruit et pillé les ports de la côte, des géants barbus venus de la Scandinavie auraient attaqué Dunkerque, mais ils échouèrent et laissèrent pour mort sur la plage leur chef, Allowyn. Celui-ci, aurait été converti par Saint-Éloi (évangélisateur de Dunkerque), et aurait aidé les villageois à fortifier la bourgade, qui résistera par la suite aux assaut des ses anciens compagnons.

    Quoiqu'il en soit la symbolique est la même, commémorer la victoire sur l'ennemi, toujours plus grand et plus fort : les Normands ou le Roi de France. Cependant Douai savait ce qui l'attendait, car les bourgeois d'Arras, eux aussi, s'étaient révoltés contre Louis XI qui avait envahi l'Artois et le Hainaut ; ils avaient été terriblement châtiés, obligés de s’exiler. Des artisans des grandes villes comme Rouen, Lyon, Orléans, Troyes, Montferrand ou Évreux les remplacent à Arras. Le roi décide même de changer le nom de la ville : Arras devient Franchise pour signifier la grande liberté qu'il accorda à ces nouveaux habitants, bons sujets du rois (redevient Arras en 1485 sous Charles VIII). En 1477, Louis XI donne l'ordre de détruire le beffroi d'Armentières.

    En bref, dès le XIVe siècle, plusieurs de ces villes du nord furent le théâtre de troubles sociaux et d'affrontement avec les princes (laïcs ou ecclésiastiques, comme les évêques ou les abbés), autant de « tentatives d'échapper à leur tutelle pour instaurer des institutions urbaines (''conseils'' ou ''magistrats'') de plus en plus représentatives des grands groupes influents de la cité et qui traduisent la volonté des bourgeois à se gouverner en toute autonomie ».5

    Du XVe au XVIIe siècles, une dynastie annihilera les ambitions des rois de France dans le reste du Nord, les Bourguignons. Philippe-le-Bon (1396-1467) réunit en quelques décennies plusieurs principautés. Charles-Quint (1500-1558) en augmente le nombre pour former les « Dix-Sept provinces des Pays-Bas ». On doit aux Ducs de Bourgogne de fonder un organisme central, la Chambre du Conseil, en 1386 à Lille, puis à Malines et enfin à Bruxelles. Mais ils faut maintenant compter avec un rival sérieux, le royaume de France et la langue s'en ressent.

    De plus, le XVe siècle est secoué par plusieurs événements qui affaibliront les villes du Nord : la Peste (pensons à l'histoire du Saint-Cordon à Valenciennes ou aux Charitables de Béthune), la Réforme protestante et la Contre-Réforme (le sobriquet des habitants de La Gorgue et de Merville, ou la fête des Berlouffes à Wattrelos en rappellent le souvenir), et surtout la guerre de Cent Ans. En 1560, les « Dix-Sept provinces » éclatent en deux : les Provinces-Unies protestantes au nord et les Pays-Bas catholiques au sud, qui formèrent à partir de 1713 les Pays-Bas autrichiens. La centralisation culmine alors sous les Habsbourg autrichiens.

    Sous Louis XIV (1638-1715), les parties sud des Comtés de Hainaut et de Flandre sont conquises et rattachée à la France. Le reste finit par passer à l'Autriche (Pays-Bas autrichiens, 1714). La Picardie constitue les limites nord du Royaume de France. Le Roi Soleil étendra jusqu'à Lille les nouvelles frontières avec la prise de Lille en 1667. Par la diplomatie et par la guerre, il accroît sa puissance en Europe, en particulier contre les Habsbourg. Sa politique du « pré carré » cherche à agrandir et rationaliser les frontières du pays, protégées par une « ceinture de fer » (fortification des villes conquises par Vauban). A l'époque, Racine (1639-1699) doit réinventer la lingua franca en mêlant des mots italiens et espagnols à son français pour se faire comprendre à Uzès dans le Gars. Et Jean de la Fontaine (1621-1695), s'est perdu dans le Limousin (dans l'actuelle département de la Haute-Vienne) entre Bellac et Limoges, car il lui était impossible de comprendre les habitants qu'il rencontrait. Mais né et ayant grandi à Château-Thierry, et y gardant sa maison natale jusqu'en 1676, il ne dira que peu de mots sur le langage des paysans de son entourage. Lui-même n'utilisera que peu de mots d'origine picarde (on cite bachelette « jeune fille »), soucieux qu'il est de se faire comprendre du roi, dont il est le fidèle serviteur.

    Pourtant, un des rares récits qu'on enregistra sur ce sujet à cette époque, est quand un échevin d'Amiens harangua Louis XIV en picard.6 La bourgeoisie continuait donc de parler les langues d'oïl à l'époque. Encore en 1828, Vidocq (né à Arras, d'un boulanger) , dans ses Mémoires (Tome 1er, chap. 1) raconte comment il parvient, à Châlons, à s'attirer l'amitié d'un soldat « franc Picard » en lui parlant le « patois du pays ».

     

    L'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 (anecdotiquement précisons que la ville se situe en territoire picard, dans l'Aisne, et qu'il s'agit du plus ancien texte encore d'application en France), imposant l'exclusivité du français dans les documents relatifs à la vie publique du royaume de France, et faisant du français la langue officielle de l'administration, à la place du latin mais surtout à cette époque des autres langues du pays, n'a pas apporter de grand changement parmi la population. Le texte de cette ordonnance dit :

     

    « Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrests, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et escrits si clairement qu'il n'y ait ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu à demander interprétation.

    « Et pour ce que de telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d'ores en avant que tous arrests... soient prononcez, enregistrez et délivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement. »

     

    En 1451, le premier livre imprimé par Gutenberg est une grammaire latine, puis le premier livre imprimé en série est la Bible en latin. Le partage du savoir se fait de plus en plus par l'écrit dans une langue qui devra être comprise par le plus grand nombre. Même si le premier live imprimé en France est un livre en latin également (les Lettres du rhétoriqueur italien Gasparino Barzzizi (ou Gasparin de Bergame), composé en caractères romains et comportant encore des enluminures manuscrites. Suit déjà un Orthographia du même auteur, qui montre déjà bien le problème de la forme de la langue que l'on doit utiliser pour imprimer.  

    En 1476, le premier livre imprimé en France en langue française sont Les Chroniques de France d'un religieux de Saint Denis. Deux ans plus tard, Mélusine ou la noble histoire des Lusignan de Jean d'Arras (terminé en 1393), est le premier livre illustré imprimé en français (à Genève), avec le Miroir de rédemption de l’humain lignage.

    Le développement de l'imprimerie (création dès 1543 d'un imprimeur royal en France) imposa le dogme de l'unité de la langue (pour se faire comprendre, on demande à effacer les distinctions et on propage une norme), et l'unification ne se fera qu'au XVIIe siècle avec le « bon usage », dû notamment aux Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire (1647) de Vaugelas, manuel de savoir-vivre linguistique, utile surtout à ceux qui souhaitaient se faire accepter dans la bonne société. Le bon usage sera celui du roi, et pas celui du peuple ou de la province, bien sûr.

    D'où le manque de texte en picard entre les XVIe et XVIIe siècles.

     

    Le picard, comme le wallon, reprend vigueur au XVIIe-XVIIIe siècle, mais alors, comme dialecte, pour évoquer le terroir, le monde des paysans ou des ouvriers. On s'intéresse au régionalisme, Jean de Bimard, baron de La Bastie-Monsaléon (1703-1742), connaît l'auvergnat, le poitevin ou le gascon et se lamente d'avoir « presqu'entièrement oublié ce qu'on appelle le rouchy, c'est-à-dire le wallon ». D'autres comme Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781) s'intéresse au lorrain ou Henri-Joseph de Thomassin, seigneur de Mazaugues (1684-1743) au provençal. Grégoire d'Essigny fils obtient un prix en répondant à la question posé par l'Académie des Sciences, agriculture, commerce, belles-lettres et arts du département de la Somme le 16 août 1807 : « Quelle est l'origine de la Langue Picarde ? A-t-elle des caractères qui lui soient propres ? Quels sont ses caractères, ainsi que ses rapports avec les langues qui l'ont précédée, et avec celles qui ont subsisté et qui subsistent encore, notamment avec la Langue Romance ? »7 Le traité des Origines de la langue française du grammairien Gilles Ménage (qui polémiqua avec Vaugelas), écrit en 1650, considéré comme le premier grand dictionnaire étymologique du français, date de la même époque, et évoque la même préoccupation des origines.

     

    Dans un texte de 1657, par Sire Simon Leboucq, La très dure et douloureuse oppression que firent aucuns mauvais espritz aux religieuses du Quesnoy-le-Comte, on peut encore lire quelques picardismes tels que interroguèrent, Vallenchiennes, Mornifes (pour gifles), quantes, dimence, flambes, guarison... Mais on lit aussi déjà vive, grâce (mots du domaine de la religion), géolle, chasteau (mots du domaine de la vie civile).

     

    Sous l'Ancien Régime, c'est plutôt la religion qu'il convient de préserver (Édit de Nantes en 1598), et on évoque la dure répression des Protestants dans les Pays-Bas. « L'an 1569 avait commencé d'un manière sinistre pour la ville de Valenciennes : ses antiques et nombreux privilèges suspendus ; ses magistrats naturels émigrés ; son commerce anéanti ; les réunions interdites ; sa population de 50,000 âmes réduites à la moitié. »8

    Cependant on pense aussi à propager le français. Et les Picards y contribuent également, sept grammairiens (Bosquet, Bovelles, Cauchie, Dubois (dit Sylvius), du Wes, Meurier et Ramus) publient, entre 1531 et 1586, des traités sur la langue française.9

    Jacques Dubois (Jacobus Sylvius)(1478-1555) se fait grammairien dans son In linguam Gallicam Isagωge, una cum eiusdem Grammatica latino-gallica, ex hebræis, græcis et latinis authoribus (R. Estienne, Paris, 1531) : médecin et anatomiste, il est cependant un des premiers, dans ce que l'on dit la première grammaire de la langue française publiée en France (1531), à faire confronter les parlers de toute la France, idée d'où est sortie la grammaire comparée et la philologie moderne. Il entrevoit la distinction entre des doublets de la langue (mots savants récents et vieux mots populaires), et certaines de ces étymologies sont exactes, choses rares à l'époque. Il pense que « l'idéal était pour lui dans un français qui aurait été le moins irrégulier possible par rapport au latin. A-t-il à choisir entre plusieurs formes dialectales ? ce n'est pas sur l'usage français qu'il se fonde, mais sur l'usage latin. On pourrait croire que c'est parce qu'il est Picard qu'il préfère mi à moi ; c'est seulement parce qu'à ses yeux, comme à ceux d'Erasme, les Picards ont retenu plus fidèlement la prononciation latine. Que é, pour oi, vienne de Normandie ou d'ailleurs, peu lui chaut, du moment que estelle rappelle mieux stella que estoille. Ce critérium là est le vrai. Les Parisiens ont beau s'égayer aux dépens de la prononciation des provinces ; on parle bien quand on parle avec les latins, prefecte cum Latinis.10

    Autre précurseur, il semble que ce soit à Jacques Dubois, que l'on doit l'accent circonflexe pour sa langue (bien qu'il ait écrit en latin) : aî, eî, oî, oŷ, aû, eû, oû, diphthongom̃ notæ, vt maî, pleîn, moî, moŷ, caûſe, fleûr, poûr, id eſt maius, plenus, mihi, mei, cauſa, flos, pro (Traduction : « aî, eî, oî, oŷ, aû, eû, oû, sont les représentations des diphtongues, comme dans maî, pleîn, moî, moŷ, caûse, fleûr, poûr, c'est-à-dire, en latin, maius, plenus, mihi, mei, causa, flos, pro. »). On a certes remplacé le circonflexe par le tréma (dont Sylvius n'en est pas l'inventeur) pour noter les diphtongues. Mais c'est bien ce grammairien qui met le doigt sur un problème important ; il explique en effet qu'à son époque eu est une graphie ambiguë :

    - c'est soit [y] comme dans sûr, mûr, écrits ſeûr, meûr ;

    - soit [œ] comme dans cœur, sœur, écrits par Sylvius au moyen d'un accent circonflexe surmonté d'un macron, diacritique qu'on ne peut reproduire ici (on se contentera de séparer les deux diacritiques) : cêūr, ſêūr.

    Or, cette ambiguïté sera, plus tard, bel et bien levée au moyen du circonflexe (seur → sûr). Sylvius avait tout de même ouvert la porte aux réflexions sur la manière d'utiliser des signes auxiliaires pour bien écrire.11

    Antoine Cauchie, dans sa Grammatica gallica (1586), met en garde ses élèves des fautes originaires de la province natale (même si lui-même laisse passer quelques picardismes). On est alors au XVIe siècle. Les auteurs de la Pléiade, à la même époque, auront, comme on l'a vue, une autre attitude vis-à-vis des parlers de Province.

    Cependant Pasquier disait à Ramus (Pierre de La Ramée (1515-1572) dit Petrus Ramus, logicien et philosophe français, né à Cuts, en Picardie, vers 1515 et d'origine modeste, fils de laboureur, qui s'enfuit à l'âge de huit ans à Paris) : « Ceux qui mettent la main à la plume prennent leur origine de divers païs de la France, et est malaisé qu'en nostre prononciation il ne demeure toujours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre païs. Je le voy par effect en vous, auquel quelque longue demeure qu'ayez faite dans la ville de Paris, je recognois de jour à autre plusieurs traits de vostre picard, tout ainsi que Pollion recognoissoit en Tite-Live je ne scçay quoy de son padouan. »12

    Ferdinand Brunot ne trouvera à citer semondre (« inviter à ; réprimander, sermonner »), qui à la troisième personne du pluriel de l'indicatif présent est conjugué nous semondons (alors que les grammairiens donnent nous semonons, mais c'est la forme de Ramus qui l'emporte), et pour enfreindre, nous enfreindons (et c'est la forme des autres grammairiens qui est employé : nous enfreignons).13

    Citons encore Laurent Chifflet (1598-1658), qui fit sa carrière aux Pays-Bas, en grand partie à Anvers. On lui doit plutôt une méthode de langue : Essay d'une parfaite Grammaire de la langue françoise où le lecteur trouvera, en bel ordre, tout ce qui est de plus nécessaire, de plus curieux, et de plus élégant, en la pureté, en l'orthographe, et en la prononciation de cette langue, Anvers, Jacques van Meurs, 1659.

    Encore dernièrement le système Feller (picard et wallon) a tenu compte de la Réforme de l'orthographe de 1901, qui consistait à la suppression des géminés (gramaire), et à la généralisation des finales en -s, en supprimant les pluriel en -x (religieus, chevaus), le -t- a toujours la valeur -t- (attencion, réfleccion), la valeur du -emm- (prudamant)... Mais aussi Jean-S. Barès, a composé une Gramaire françaize, à partir de cette réforme. Comme quoi le Picard aura toujours une longueur d'avance en ce qui concerne les innovations.

     

    La langue des conversations de la Cour et des salons en France au XVII-XVIIIe siècles devait servir à forger la langue littéraire. Or pour paraître plus noble, cette langue devait s'éloigner de la langue de la populace des environs de Paris. Anecdotiquement, on note encore dans les années 1960-70 des grammairiens de la langue française d'origine belge (Maurice Grevisse, Armand Bottequin, Joseph Deharveng, G.-O. D'Harvé, Joseph Hanse, André Goosse...). Jean-Marie Klinkenberg14 y voit une forme de complexe d'infériorité, comparable à n'en point douter à celle qu'a pu connaître les Picards un siècle plus tôt. Pour vaincre cette « insécurité linguistique », il leurs était nécessaire de « pincer leur français » pour se rapprocher du « bon usage » de Paris.

    C'est ainsi que la langue des salons pris parfois des tournures dialectales mais n'appartenant pas aux caractéristiques des dialectes du centre de la France : picard, champenois, oïl de l'ouest... Une preuve de plus que si le francien a existait, il a très vite été englouti par les influences diverses. Le français est les dialectes d'oïl du centre (orléanais, mannais...) influencé par les autres dialectes d'oïl d'abord, puis d'oc, et enfin d'autres langues européennes, parfois par l'intermédiaire de ces dialectes : mots néerlandais par le picard ou le wallon, mots allemands par le lorrain ou le champenois, mots italiens par le franco-provençal ou le provençal, mots espagnols et basques par le gascon et le béarnais, mots anglais et scandinaves par le normand, mots breton par les dialectes de l'ouest, etc.

     

     

    1 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.180-181.

    2 M. Battard, Beffrois, Halles, Hôtels de Ville dans le Nord de la France et la Belgique, Brunet, Arras, 1948, p.57-58.

    3 Henri Laurent, Notre pays, Notre histoire, in Encyclopédie belge, La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1933, p.32.

    4 M. Battard, Beffrois, Halles, Hôtels de Ville dans le Nord de la France et la Belgique, Brunet, Arras, 1948, p.90.

    5 Hervé Hasquin, La Wallonie : d'où vient-elle ?, in Wallonie, Atouts et références d'une Région, Gouvernement wallon, Editions Labor, 1995, p.27.

    6Albert Dauzat, Histoire de la langue francaise, Payot, Paris, 1930, p.545.

    7 Serge Lusignan & Diane Gervais (« Picard » et « Picardie », espace linguistique et structure sociopolitiques, août 2008, p.20 (http://www.u-picardie.fr/LESCLaP/spip.php?article250)) qualifient l'approche de Grégoire d'Essigny comme une « dévalorisation du picard, accord avec l'idéal d'une langue nationale, collaboration au projet d'histoire comparée des langues à la mode des milieux érudits de son époque. »

    8 Arthur Dinaux, Chronique Valenciennoise. Barbe Hollande, in Archives historiques et littéraires du nord de la France et du midi de la Belgique, Tome II, 1832, p.49

    9 Cf. Colette Demaiziere, La Grammaire française au XVIe siècle, les grammairiens picards, Honoré Champion, collection "Bibliothèque littéraire de la Renaissance", Paris, 2008. Il est curieux de voir comme les Picards cherchent à être "plus royalistes que le roi". Comparativement, E. Tonnelat précise pour l'allemand au XVIIe siècle : "Il est frappant de constater que l'une de ces sociétés [de puristes], la Deutsch-gesinnte Gesellschaft, est fondé en territoire bas-allemand, à Hambourg. Son promoteur, le poète Philipp von Zesen, rêve de faire adopter par l'ensemble des Allemands un vocabulaire parfaitement arrêté, où tous les mots aient des formes rigoureusement déterminées, et qui ne doive rien aux langues étrangères, pas même – et c'est là un escès évident – aux langues anciennes. Quant au bas-allemand que parlent les Hambourgeois ou les paysans des environs, ce n'est pour lui qu'un patois dont il faut souhaiter la prompte disparition." Au XVIIIe siècle encore, "Gottsched [...] originaire de Königsberg, c'est-à-dire d'un pays où la population parlait un dialecte bas-allemand, ce dialecte [qui] lui paraissait barbare. Venu de bonne heure à Leipzig, il y avait trouvé une sorte d'académie locale, la Deutschübende poetische Gesellsschaft, dont il n'avait pas tardé à devenir l'âme. Il s'était proposé de faire de cette société saxonne la législatrice du bon usage pour l'Allemagne entière, comme l'était en France l'Académie fondée par Richelieu. [...] C'est dire que, comme l'avait déjà fait Schottel et quelques autres théoriciens plus obscurs, il déclarait la guerre aux dialectes. Mais son intransigeance était plus grande encore que celle de Schottel." (E.Tonnelat, Histoire de la langue allemande, CAC (Collection Armand Colin), Paris, 6e édition, 1962, p.151-52 & 163-64).

    10 Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française : le XVIe siècle, 1905, p.137.

    11 Source / http://fr.wikipedia.org/wiki/Accent_circonflexe_en_français.

    12 Cité par Kristoffer Nyrop, Grammaire historique de la langue française, 1899, I. Phonétique, p.34.

    13 Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française : le XVIe siècle, 1905, p.355.

    14 Petites mythologies belges, Bruxelles, éditions Labor/Espace de Libertés, collection "Liberté j'écris ton nom", 2003, édition revue et considérablement augmentée, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009, p.54.   


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    Les régions conquises par les Croisées (Grèce, Bulgarie, Levant) :

    Un petit retour dans l'histoire sera ici nécessaire pour expliquer ce phénomène de l'emprunt de ce dialecte grec au picard. Après la quatrième croisade (1205-1210), Guillaume de Champlitte (originaire de Champagne) fonda la principauté d'Achaïe (partie ouest de la péninsule du Péloponnèse ou Achaïe) et prit le titre de « Guillaume Ier, prince d'Achaïe ». La Chronique de Morée (« Τὸ Χρονικὸν τοῦ Μορέως », XIVe siècle) relate la conquête franque et une partie de l'histoire de la principauté.

    Dans les noms de lieu, on remarque quelques faits : Siderocastro (Σιδηρόκαστρο, environ de Patras) est appelé Castel-de-Fer ou Chastel-de-Fer. On note aussi parfois une inversion adj.+nom : Négrepont (Egripos/΄Εγριπος qu'on nomme maintenant L'Eubée/Εύβοια), Clermont/Κλερμόν (Chlemoutsi/Χλεμούτσι ou Chloumoutsi/Χλουμούτσι)... On a aussi un lieu qui se nomme Saint-Omer, du nom des châtelain possesseur d'un fief (Guillaume Ier de Saint-Omer (°1055, †1128), ou Hoston de Saint-Omer), nom gardé également par les Grecs pour donner Santameri (Σανταμέρι).

    D'autres fiefs appartenait à des seigneurs picards : Nicli ou Tégée, Τεγέα (Guillaume Ier de Morlay, seigneur de Morlay, Boufflers et Campigneulles, en Ponthieu).

    À partir de 1300 environ, les Angevins deviendront suzerain de Morée (ainsi que de Chypre), Charles Ier de Sicile et les Lusignans jusqu'au XVe s. (vers 1430), date de la conquête par les Byzantins.

    Erich Stüwe a étudié l'influence française dans le moyen-grec de cette chronique et précise : « Während des vierten Kreuzzuges kamen im Mai 1205 unter Wilhelm von Champlitte, dem Bruder des Grafen von der Champagne, französische Ritter nach Morea und eroberten die Halbinsel. Ueber die genauere Heimat dieser Eroberer ist im allgemeinen sowohl in den mittelalterlichen Quellen als auch in den neueren Darstellungen wenig zu finden; Auskunft gibt uns nur eine Stelle in der aragonischen Fassung der Chronik von Morea: Ritter aus der Champagne, Burgund, Deutschland, der Normandie, der Bretagne und der Pikardie zogen mit Wilhelm nach Morea. Betrachten wir die Namen der Inhaber der 12 Lehen, in die Morea eingeteilt wurde, so bemerken wir, daß, nach ihrem Beinamen zu schließen, 3 dieser Lehnsträger sicher (Mons, Tournai, Lille), 2 weitere mit großer Wahrscheinlichkeit (Bruyeres wohl = Bruyeres-le-Châtel im Depart. Seine-et-Oise mit sehr altem Schloß, und Neuilly wohl = Neuilly im Depart. Seine-et-Oise, an dessen Kirche Fulco, der Verkünder des 4. Kreuzzuges, predigte) aus dem Norden des französischen Sprachgebiets stammten; das nordfranzösische Element war also stark vertreten. »1

    Voyons donc quels sont ces éléments picardisants dans cette chroniques et d'autres de cette époque :

    • καστελλανίου (châtellenie), σκιβουρία (eskiverie), Καρλος (Charles), φίε (fieu), καπερούν (chaperon), κιβιτάνος (kievetain, afr. chieftain), πιληρή (pilori), λοκέτ (loquet), φούρκα (fourche), καρίς (char, « wagon »), καντζιλέρης (chancelier), ροστέλλι et ριστέλλο (rostel, « grille du casque »), κάμπος (camp)...

    On note également les caractéristiques linguistiques suivantes :

    • réduction des diphtongues : oi > ο/ω/οι (κλόστρην, cloître ; κοτεφρωνος, Godefroy ; ροίνες, reine) ; ai est rendu pas α (μάστρος, maître ; κουμερσάρις, commissaire ; γτουάριν, douaire) ; au > αυ/α (Άιυάτ, Hainaut ; Γατιέρις, Gautier) ; ie > ι (κιβιτάνος, kievetain), ãi > α (Μαφρές, Mainfrei), e en hiatus disparu (Ντζας, Jean ; Ντζαυιτα, Jeannette ; Βιλαρντουη, Villhardouin) ; eau > έα (Ζαμπέα, Isabeau) ;

    • confusion entre en/an : κομεντούρις (comandour) (le cas est cependant rare et en est généralement rendu par α) ;

    • ch > τζ : βίτζε- (vice-), καντζιλέρης (chancelier), πρίντζης (prince) ;

    • le -t final : κούρτη (curt) ; ῥεσπίτ (respit) ;

    • modification du l > υ (affaiblissement)/ρ (rhotacisme) : ταύλα, τάβλα (taule « table »), κουμερσάρις (commissaire) ;

       

    Mais tout le monde n'est pas d'accord sur les origines des mots français en grec chypriote.

    La tradition francophone a d'ailleurs continué sur l'île et on note encore quelques mots qui seraient d'origine française, mais cette fois-ci du français standard : γράσα (avec σ « grâce »), τσαμπρα (avec τσ et non τζ, « chambre »), Φλορας (avec α « Florent »), φρεμενούρος (avec ού « Frère mineur »), βλαντζίν (flanc), μίζαρον (linceul, de « mise à mort »)...

    On a donc vu qu'Erich Stüwe voit une claire influence picarde, mais note aussi parfois un mot au sonorité normande (Μαφρές, Mainfrei), italienne ; Mondry Beaudouin2 ne se prononce pas sur l'origine du dialecte français, alors que Gustav Meyer3 y voit une influence du vénitien ou génois (κάμπος, camp). Enfin R.M. Dawkins4 y voit une origine normande. Une étude récente de Jim Davy et Anna Panayotou5 semble mettre un point à cette question et affirme, qu'en accord avec les origines des dirigeants de cette principauté, le français qui a influencé le grec chypriote est celui du Poitou. Enfin quelques mots encore en usage aujourd'hui, cité par Erma Vassiliou6, pourrait avoir une origine dialectale : μούσκος, μουσκουρής (mousque, « garçon »), γραππώνω (agripper).

     

    De la même époque, on cite la Bulgarie, mais il ne semble pas en rester de témoignage. « La IVe Croisade, dont l'objectif lointain était les Lieux Saints, avait dégénéré en une expédition qui aboutit à la prise de Constantinople. Les Français, surtout originaires du Nord-Est (Flandre, Hainaut, Champagne), fondateurs d'un Empire latin d'Orient (1204-1261), pendant plus de cinquante ans furent aux prises avec les Grecs, et aussi avec les Bulgares. L'empereur Baudoin, fait prisonnier, mourut en Bulgarie. On peut se demander si ces contacts entre les chevaliers français et les Bulgares ont été féconds du point de vue linguistique. Il est possible que les Bulgares isolés aient pu entendre des mots français (noms d'armes, de vêtements, de monnaies, cris de guerre, etc.) et les retenir un certain temps. Le chroniquer de la IVe Croisade, Villehardoin, appelle ses compatriotes tantôt François, tantôt Francs. Or à Francs répond en vieux bulgare Фрѫзи qui a connu à cette époque une certaine actualité. Une période de rapports pacifiques entre Français et Bulgares suivit les guerres sanglantes du début. Un prince bulgare, le despote Slav, épouse la fille de l'empereur Henri, frère et successeur de Baudoin. Une complète incompréhension régnait entre les deux époux : « Elle n'entendait pas son langage et lui ne savait rien du sien » note le chroniqueur Henri de Valenciennes. Une princesse de langue française, introduite dans une petite cour provinciale, a pu exercer une certaine influence linguistique dans son entourage immédiat, mais cette influence n'a pu être ni forte ni surtout durable. D'autres mariages eurent lieu par la suite. L'empereur Henri donna sa nièce pour femme à Kalojan, roi de "Bougrie", et épousa lui-même la fille de ce dernier. Toutefois aucun document de l'époque ne permet de conclure que ces rapports aient eu des effets linguistiques. »7

     

    Citons encore l'histoire de la forteresse du Toron, actuellement située au sud du Liban, dans le village de Tibnine, centre de la seigneurie de Toron pendant les Croisades. Sur la route de Tyr à Damas, le Toron se situe dans la seigneurie de Toron dans le royaume de Jérusalem. Il fut construit par Hugues de Falkenberg en 1105 pour aider à la réduction de la ville de Tyr encore aux mains des Fatimides. Hugues de Falkenberg, ou de Fauquembergues, tué en 1106, prince de Galilée et de Tibérias est encore appelé Hugues de Saint-Omer, le fief de Fauquembergue appartenant à la dynastie des châtelains de Saint-Omer, il accompagna Baudouin de Boulogne en 1098 dans le comté d'Edesse (aujourd'hui Urfa, en Turquie à la frontière syrienne), puis à Jérusalem en 1101. À la mort de Hugues de Falkenberg, comme le château était sans défenses, l'émir Izz al-Mulk voulut s'en emparer, mais le roi Baudoin Ier inféoda celui-ci au seigneur Gervais de Bazoches qui mourut peu après, exécuté sur la place de Damas. Avant la première croisade, il était avoué de l'église de Mont-Notre-Dame et frère d'Hugues, seigneur de Bazoches-sur-Vesles, dans l'Aisne.

    Le château revint alors au seigneur Onfroy Ier de Toron et connu un destin classique, entre perte et reprise par les Croisés et les Arabes. Onfroy de Toron est un chevalier croisé, probablement un Italo-Normand, peut-être lié à la famille Hauteville, l’un de ses descendants se déclarant, au XVe siècle, issu de Tancrède de Hauteville, tandis que la mythologie familiale se donnait une origine danoise, c’est-à-dire viking.

    Les premiers croisés de la cinquième croisade arrivent en Palestine en 1217. Forcés d'attendre l'arrivée de la majeure partie du contingent, les croisés présents, dont Gauthier d'Avesnes, entreprennent plusieurs opérations militaires contre les territoires musulmans en Syrie, toutefois sans résultats notables. En revanche, ils contribuent surtout, sous la direction de Gauthier d'Avesnes, à la construction d'une puissante forteresse côtière sur un ancien site phénicien entre 1217 et 1218. Cette forteresse fut remise aux Templiers en 1220 et baptisée Château-Pèlerin, en hommage aux nombreux pèlerins chrétiens qui contribuèrent bénévolement à son édification, appelé aussi forteresse d'Atlit (nom village israélien qui se trouve à proximité), était une des plus grandes forteresses templières en Terre sainte, alors dans le royaume franc de Jérusalem. À proximité, la tour du Détroit (ou la Tour de Destroit) est érigée vers 1110, par Hugues de Payns et Godefroy de Saint-Omer, entre Haïfa et Césarée pour la sécurité des pèlerins qui allaient à Jérusalem. Le dernier de ces chevaliers, était un chevalier flamand, Gaulois de nation et l'un des membres fondateurs de l’ordre du Temple en 1118. Il est présenté aussi comme issu de la famille des seigneurs de Saint-Omer : Guillaume Ier, seigneur de Saint-Omer, et son fils Hugues, participèrent à la première croisade en tant que vassaux de Robert II de Flandre. Hughes de Saint-Omer y aurait été alors remarqué comme étant un des meilleurs chevaliers du royaume de Jérusalem. Gautier de Saint-Omer fu prince consort de Galilée et de Tibériade (1159-1171).

    Forteresse franque d'Outre-Jourdain, appelée aussi Ahamant, la forteresse d'Amman, en Jordanie actuelle, fut donnée à l'ordre du Temple par Philippe de Milly quand il entra au Temple et en devint le maître en 1166. Philippe de Milly, appelé aussi Philippe de Naplouse, est le septième maître de l'Ordre du Temple de janvier 1169 au 3 avril 1171. Philippe de Milly, issu d'une famille originaire de Picardie, est né cependant au début du XIIe siècle à Naplouse, dans le royaume de Jérusalem, en tant que fils de Guy de Milly et d'Étiennette de Naplouse.

    Ces derniers éléments sont réellement cependant des détails de l'histoire, alors qu'aucune langue ne connaissaient encore un semblant de standardisation. D'autant plus que ces hommes ne représentent pas les plus belles pages de l'histoire. Laissons donc là ces chimères et tournons vers la période post-médiévale du picard.

     

     

    1 Erich Stüwe, Die französischen Lehnwörter und Namen in der mittelgriechischen Chronik von Morea, Rostock i. M., Druck von Carl Hinstorffs Hofbuchdruckerei, 1919, p.4-5. Traduction : Durant la quatrième croisade, des chevaliers français vinrent en Morée, en mai 1205, sous la conduite de Guillaume de Champlitte, frère du comte de Champagne, et conquirent la péninsule. À propos de l'origine géographique exacte de ces conquérants, on trouve peu d'indications générales, aussi bien dans les sources médiévales que dans les dernières études ; la seule information qu'on ait est la version aragonaise de la Chronique de Morée : des chevaliers de la Champagne, de la Bourgogne, d'Allemagne, de Normandie, de Bretagne et de Picardie allèrent avec Guillaume en Morée. En observant les noms des propriétaires des 12 fiefs partageant la Morée, nous remarquons que, à en juger par leur surnom, parmi ses propriétaires féodaux, de façon certaine, trois (Mons, Tournai, Lille) et, de façon très vraisemblable, deux (Bruyeres à savoir = Bruyeres-le-Châtel dans le départ. Seine-et-Oise avec son très vieux château, et Neuilly à savoir = Neuilly dans le départ. Seine-et-Oise, dans l'église duquel Fulco, le proclamateur de la 4e croisade, prêchait) sont originaires de la région dialectale du nord de la France ; l'élément du nord de la France était donc fortement représenté.

    2 Mondry Beaudouin, Étude du dialecte chypriote moderne et médiéval (1884).

    3 Gustav Meyer, Romanische Wörter im kyprischen Mittelgriechisch (in Jahrbuch für Romanische &Englische Sprache & Literatur (T3,Ser2, 1859).

    4 Richard McGillivray Dawkins, The vocabulary of the mediaeval Cypriot chronicle of Leontios Machairas, in Transactions of the Philological Society, 1925-30, p.300-330

    5 Jim Davy et Anna Panayotou, French loans in cypriot greek, in Chypre et la Méditerranée orientale. Formations identiaires, perspectives histoires et enjeux contemporains. Actes du colloque tenu à Lyon, 1997.

    6 French Loan Words in Cypriot Revisited (openjournals.library.usyd.edu.au)

    7 Ljubomir Vankov, Les éléments français en bulgare (Revue des études slaves, Année 1967, Volume 46, Numéro 46-1-4, pp. 109-125).


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