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     II. La variété d'oïl devient la langue picarde
    1. Langue de statue haut 
     
            Sous le règne de Philippe VI de France, certaines sources (charte de 1350 de Charles de Montmorency, trêve de Leulinghem en 1383 notamment) citent les populations de langues de France, de Picardie, d'autres langues d'oïl et de langues d'oc. La Picardie se trouvant individualisée d'après sa langue. Au XVIIIe siècle, l'abbé Carlier, historien et agronome originaire de l'Oise, envisage une tripartition linguistique de la France en langue d'oc, langue d'oïl et langue picarde.
            Le grand philologue Gustave Fallot, dans ses Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de ses dialectes au XIIIe siècle, dit : « Les trois dialectes principaux étaient donc, au XIIIe siècle, le normand, le picard et le bourguignon ; toutes les provinces de la langue d'oïl, sans exception, parlaient un de ces trois dialectes, ou tout au moins un langage qui se rattachait, par des caractères principaux, avec quelques différences secondaires, à l'un de ces trois dialectes. »1 On retrouve donc ici la partition en dialectes septentrionaux (picard, wallon, normand et anglo-normand), orientaux et centre-méridionaux (bourguignon, lorrain, champenois et orléanais, francien) et occidentaux (normand méridional, oïl de l'ouest avec le gallo, le poitevin-saintongeais...).
            Édouard Bourciez, dans son Précis historique de phonétique française (1900) dit : « Ces dialectes, dont les limites ont toujours été un peu flottantes, et auxquels on a conservé les noms de nos anciennes provinces, étaient : 1° au Nord-Est, le picard et le wallon ; 2° à l'Est, le champenois, le lorrain, le franc-comtois, le bourguignon ; 3° à l'Ouest, le saintongeais, le poitevin, l'angevin ; 4° au Nord-Ouest, le normand ; 5° au Centre enfin, dans le bassin moyen de la Seine et la région d'entre Seine et Loire, le dialecte de l'Île-de-France. »
            « L'ancien français n'est pas une langue uniforme : il comprend plusieurs dialectes très importants, illustrés par des œuvres littéraires, et dont quelques-uns présentent entre eux de grandes différences : les dialectes wallons et lorrains, qui ont plusieurs traits communs ; le normand, l'anglo-normand écrit en Angleterre jusqu'au XIVe siècle, et le picard ; le bourguignon ; le champenois ; le francien, ou dialecte de l'Île de France ; c'est de ce dernier qu'est sortie, après de nombreuses transformations, la langue française moderne ; c'est le francien, tel qu'il existait aux XIe-XIIIe siècles, qui sera principalement l'objet de cette étude. »2
            Pierre Guiraud cite plusieurs divisions dialectales : le Centre (autour du francien, dialecte de l'Île-de-France et source du français moderne, groupe l'orléanais, le bourbonnais, le champenois) ; le Nord avec le picard (Picardie, Artois), le haut-normand, le wallon ; l'Est (lorrain, bourguignon, franc-comtois) ; l'Ouest (le bas-normand, gallo, angevin, maine) ; et le Sud-Ouest (poitevin, saintongeais, angoumois).3
            Pour Louis de Baecker cependant « les dialectes principaux de la langue d'oïl sont :

    - Le normand qui comprend les sous-dialectes parlés dans la Bretagne, le Perche, le Maine, l'Anjou, le Poitou et la Saintonge ; 

    - Le picard qui comprend les sous-dialectes parlés dans la Picardie, l'Artois, la Flandre, le Hainaut, le Bas-Maine, la Thiérache et le Rhételois4

    - Le bourguignon qui comprend les sous-dialectes parlés dans le Nivernais, le Berry, l'Orléanais, la Touraine, le Bas-Bourbonnais, l’Île-de-France, la Champagne, la Lorraine et la Franche-Comté. 

            « Le dialecte picard était le plus important, parce qu'il était l'idiome de l’Île-de-France, de la cour et de la capitale. C'est de lui qu'est sortie la langue française actuelle, la langue de Paris, des classes élevées, de la littérature, de la science, de la politique et de l'enseignement public de la France. »5 

            Mais cet auteur, originaire de Saint-Omer, n'est peut-être pas des plus objectifs. Gustave Fallot cependant dit quant à lui « le dialecte bourguignon [...] est celui de l'est et du centre de la France. C'est proprement le langage du cœur de France et le vrai langage français. »6

            Si on suit Jacques Allières7, on remarque que les dialectes centre-méridionaux (dont fait partie l'orléanais), les dialectes occidentaux (Touraine, Anjou, Maine, pays Gallo, Basse-Normandie) sont le plus proche de ce qu'on a appelé le francien. Mais nous pensons qu'il a imputé beaucoup de trait du bourguignon au lorrain (notamment le maintien du w- germanique) alors que d'après la carte, ces deux langues ne sont pas limitrophes.

            Pour ce qui nous concerne, remarquons que le normand septentrional, mais surtout le picard et la wallon sont regroupés.

            Jusqu'à Philippe le Bon, qui constituera les Pays-Bas bourguignons, les territoires du Nord-Ouest de l'Europe ne sont que de langue picarde ou flamande. On parle les dialectes centraux au Sud de cette zone, et wallon à l'Est : dans le marquisat de Namur (achat en 1421), dans le Brabant (acquit avec le Limbourg par la mort sans postérité du second fils d'Antoine de Brabant, Philippe de Saint-Pol en 1430), au Luxembourg (acheté en 1441), et dans la Principauté de Liège (où règne un de ses protégés). 
    • le picard est d'un usage généralisé dans les chancelleries du Nord, dans les administrations communales urbaines depuis Beauvais jusqu'à la frontière linguistique du flamand et du wallon, et parfois au-delà (Gand, Bruges, Ypres, Namur, Ciney...), jusqu'au Levant.
    • le picard au moyen-âge est une langue commune littéraire avec une écriture normalisée
    • le lieu d’écriture explique souvent le choix d’une scripta, mais la personne également. Au plan linguistique, la circulation des personnes peut faire vivre parfois un état de langue loin de son terroir d’origine.8
     Cela laisse à penser que la langue avait connu un certain privilège, un statue haut, et même un semblant de codification. « La question du traitement différent de c dans ces deux positions (ka- et tse- / tsie- : kampioen, kameel, kanselier, capeel ou tsapeel (chapeau), tsaerter et rarement carter, marisauchie (maréchaucie), Tsarel (Charles), Tsampenois (Champenois),Tsaertereus (Chartreus), sier (chiere), koets (couche), rots, brootse, roke, broke, hanke...) a déjà été soulevée par les romanistes. M. Tobler admet le double traitement, M. Sichier le nie, M. Beetz également. Et ce qui semble donner raison aux deux derniers, c'est que les patois actuels ne distinguent pas deux développements différents de c d'après la voyelle qui suit. M. Beetz dit : « Undenkbar ist es, dass man auf unserem Gebiete z. B. früher cher und heuteker sprechen konnte »9. Pourtant nos mots sont là, qui disent le contraire. D'ailleurs, ne pourrait-on pas admettre que, dans le domaine du picard, aussi bien que plus tard en France, une langue générale se soit répandue et ait effacé des différences qui existaient entre les différents parlers ? »10Tous les styles de langues sont illustrées et nous les explorerons maintenant dans cet ordre :
    • le style d'affaire,
    • le style littéraire,
    • le style ecclésiastique.
      
    1 Gustave Fallot, Recherches sur les formes grammaticales, Imprimerie royale, 1839, p.15. Charles Joret, dans Le C dans les langues romanes, fait le même découpage : « Le dialecte parlé avec quelques différences au centre du royaume, dans l'Ile-de-France, l'Orléanais, la Touraine, la Champagne, la Bourgogne et désigné parfois sous le nom de dialecte bourguignon, et comme tel opposé au picard et au normand. » De même Georges Frédéric Burguy et Friedrich Diez.
    2 Joseph Anglade, Grammaire élémentaire de l'ancien français, Armand Colin, Paris, 1934, p.5.
    3 Pierre Guiraud, Patois et dialectes français, Que sais-je ? N°1285, PUF, Paris, 1978, p.35.
    4 De Rethel, ville du Sud-Ouest du département des Ardennes, à la limite nord de la Champagne à 37 km de Reims, aux portes des Ardennes.
    5 Louis de Baecker, Grammaire comparée des langues de la France, C. Blériot, Paris, 1860, p.53.
    6 Gustave Fallot, Recherches sur les formes grammaticales, Imprimerie royale, 1839, p.19.
    7 Jacques Allières, La Formation de la langue française, Que sais-je ? N°1907, PUF, Paris, 1996, p.117.
    8 Serge Lusignan, La langue voyageuse. Le picard et la famille d’Estrées au XIIIe siècle.
    9 Traduction libre : Il est impensable que, par exemple, dans les régions qui nous intéressent, on ait prononcé anciennement cher et actuellement ker.
    10 Salverda de Grave, Les mots dialectaux en néerlandais, in Romania XXX, 1901, p.104.

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    On peut dire que le français et le picard sont des « langues sœurs » (Alain Dawson dit même « langues siamoises »). Elles sont en effet très proches l'une de l'autre. Ainsi, au début des contacts entre les deux langues (XIIe-XIIIe siècles), le français emprunté au picard généralement en gardant la forme originale (crevette, bouquet...).

    « Les dialectes du premier groupe sont voisins du français non seulement par l'accentuation mais encore par le système de leurs sons qui, en général, ont tous leur équivalent en français. Il en résulte que les mots de ces dialectes peuvent être transportés en français sans modification. C'est ce qui est arrivé pour les mots empruntés au picard : bouquet, camus, caillou, écaille, hagard, trique, troquer, etc. Ces emprunts sont des emprunts auditifs et phonétiques, mais comme l'image verbale auditive des mots empruntés présentait tous les caractères apparents de l'image verbale d'un mot français, elle n'a subi aucune modification. »1

    Cependant le phénomène de l'épenthèse vocalique du picard et du français est différent (par exemple « je me souviens » donne en français populaire : j' me souviens ; en français picardisant : je m' souviens). Cette distinction permet à Julie Auger et Anne-José Villeneuve2 de prétendre que le picard est différent du français sur les plans grammatical et phonologique, et de dire que cette distinction, en plus d'un lexique distinct, différencie le picard du français, ce qui peut lui donner le statut de langue.

    Paris devient centre commercial et administratif durant le XIIIe siècle, provoquant des déplacements de population entre les provinces et la capitale. Mais plus tard, quand le français devient langue du royaume (XIVe-XVe siècles), quand il emprunte les mots au picard, il les francise (jaser sur gasercauchemar surcauquemar, la toile ou soie batiste, est une forme moderne due à un rapprochement populaire avec le nom propre Baptiste prononcé Batisse (c'est donc une forme hypercorrecte par fausse régression pour batisse, batiche en picard)... Les mots empruntés au provençal (aubado > aubade), à l'italien (cartoccio > cartouche), à l'espagnol (anchoa > anchois), à l'allemand (Blockhaus > blocus), et au début à l'anglais (riding-coat > redingote) subissent les mêmes transformations. Encore en français, le mot carcan, du lat. carcan(n)um, également attesté dans le domaine anglais aux XIIe et XIIIe s., est d'origine inconnue. La répartition des formes charchan / carchan ne permet pas de leur attribuer une origine géographique précise. Les formes en cha- sont peut-être dues à une hyperfrancisation à partir des formes en ca- considérées comme normanno-picardes, nous renseigne le TLFi.  

    Mais inversement, le picard a aussi commencé à corriger les formes picardisantes et a fini par être absorbé par le français, pour devenir du français régional. « C'est dans ce français régional, toujours varié et parfois inattendu, que survit en partie la diversité des dialectes d'antan. »3 Fernand Carton et Denise Poulet dans leur Dictionnaire du français régional du Nord-Pas-de-Calais (1991) appellent de leurs vœux d'« employer ces mots évocateurs d'un riche passé, aussi précieux que de vieilles pierres. » Cependant Brunot évoque les efforts des grammairiens pour purifier la langue de la province. « L'entreprise témoigne de l'importance croissante du français régional en regard du patois qui agonise, ou même commence à être embaumé par l'érudition locale. »4

     

    « Déjà Quesne de Béthune se plaint d'avoir vu ses vers méprisés à la cour d'Alis de Champagne, veuve de Louis VII, parce qu'ils étaient faits dans son idiome natal :

     

    « Que mon langage ont blasmé li Francois

    Et mes chancons, oyant les Champenois,

    Et la comtesse encoir, dont plus me poise. »

     

    « Ainsi à la fin du XIIe siècle, le picard passait pour grossier aux oreilles françaises ; par contre nous voyons au siècle suivant l'un des trouvères du nord les plus connus, Adenès li Roi, exalter le dialecte de l’Île-de-France, qu'on apprenait déjà, nous dit-il, jusqu'en "pays tyois", et faire un mérite de la connaître aux principaux personnages de son poème, qui

     

    « Surent près d'aussi bien le francois de Paris

    Com se ils fussent nés el bour a Saint-Denis. »

     

    « Comment n'aurait-on pas dès lors été tenté d'adopter dans la patrie d'Adenès cet idiome, que les étrangers eux-mêmes s'empressaient d'apprendre ? Le moment de la décadence du picard aussi était venu ; au siècle suivant, ce dialecte, délaissé par les écrivains du temps, tombait à son tour à l'état de patois ; le français proprement dit, élevé peu à peu au-dessus des idiomes voisins, devenait définitivement dans tout le royaume la langue commune de la poésie et de la grande littérature ; c'est de lui que se servait déjà le rouchi Froissard, sans doute pour être plus sûr de plaire à ses auditeur et à ses lecteurs si divers d'origine ; c'est lui qu'on employait depuis longtemps presqu'exclusivement en Normandie, et désormais au Nord, comme bientôt au Sud de la Loire, le dialecte de l’Île-de-France fut le seul dans lequel écrivit tout auteur qui ambitionna d'être lu. C'était la conséquence à la fois politique et littéraire de la réunion sous un même sceptre des diverses provinces de la France, et de la popularité des trouvères et des écrivains qui, pendant la seconde moitié du XIIe siècle et tout le XIIIe siècle, s'étaient servis de cet idiome. »5

    Comme on le disait, la Picardie était partie prenante avec la maison royale de France. Déjà en 768, Charlemagne est couronné à Noyon. Le Noyonnais devient Comté sous l'égide royal en 987. Le Laonnois est conquis par les Capétiens dès 988, Louis IV y est sacré en 940. Laon était résidence royale, comme le Senlisis en 987, où les Capétiens résident fréquemment . Philippe Auguste y crée un bailliage.

    La majeur partie de la Picardie devient française sous Philippe Auguste : l'Amiénois du XIIe au XIVe siècle, l'Artois en 1180, le Vermandois en 1186, le Boulonnais en 1196, le Valois en 1214, le Comté de Clermont en 1218, la Frandre wallonne en 1297.

    Mais en 1435, le premier traité d'Arras donne les « villes de la Somme » (Saint-Quentin, Amiens, Doullens, Montreuil, Rue, Saint-Valéry, Le Crotoy, Crèveceur-en-Cambrésis, Mortagne) aux comtes de Flandre et d'Artois. En 1464, Louis XI les rachète pour 400 000 écus et les cède l'année suivante à Charles le Téméraire. En 1482, le deuxième traité d'Arras annexe le Ponthieu à Louis XI, après avoir été ballotté entre l'Angleterre et la France, l'Espagne et les ducs de Bourgogne. Le Beauvaisis devient française en 1452. L'Artois passe par mariage dans la maison comtoise de Bourgogne. Le Cambrésis après avoir été français redevient bourguignon en 1479. Le Soissonnais est un comté héréditaire qui revient aux Bourbons-Vendôme en 1487.

    Les Habsbourgs se déchire alors l'Artois et le Hainaut. Le Boulonnais, après une intermède anglaise de 1544 à 1550, devient français à partir de cette date. Le traité des Pyrénées (1659) donne l'Artois ainsi que Le Quesnoy, Avesnes et Landrecies à la France. Le traité de Nimègue (1679) donne Aire, Saint-Omer et l'Ostrevent (région de Bouchain et de Douai) à la France. La Flandre est démantelée par les traités précédent et celui d'Utrecht (moins Furnes, Ypres et Menin, qui resteront belges).

     

    Au XVIIIe siècle, on trouve les mots populaire (margoulette), des mots d'argots (berlue) qui entre dans les dialectes et notamment le picard.

    Au XIXe siècle, le patois est donc de plus en plus francisé. Hécart indique pour plusieurs mots que ceux-ci ne sont dit que par ceux qui croient parler français. On rencontre donc des mots picards prononcés à la française : rendage, rencharger, émoucher, nochère, tachon (pour « tache »), naveau (pour « navet »), sucarte (pour « sucrerie »), pois de sucre (pour « haricots verts »)... Ou encore des mots corrigés mais toujours mal prononcés : ormoire, diape, bénesse, tabier ou tabélier, quètefois, je poudrais...

     

     

    A XXe siècle, les dénominations sont hiérarchisées selon un rapport de prestige/stigmatisation en quatre niveaux6 :

    •  bon français

    • « vrai » patois, ancien, prestigieu

    • patois francisé

    • français écorché, déformé.

     

    On corrige donc son mauvais français7, comme les Belges ont dû pincer leur français.

    C'est peut-être d'abord les mots en ga- et en w-, en minorité, qui sont corrigés (sauf gambe, gambette que le français argotique a emprunté au picard ou wassingue qui est d'origine flamande) : ainsi gane, gaune n'est déjà plus référencé par Louis Vermesse ou Pierre Legrand dans leur Dictionnaires du patois de Lille. Et Marie-Madeleine Duquef, dans son Ammassoér(Dictionnaire picard-français français-picard), précise « peu usité, jon-ne plus courant. » Et si dans ce dictionnaire et chez Louis Vermesse, on trouve bien warde, warder, watieu/watiau (mais aussi gatieu), ces mots ne sont pas repris par Pierre Legrand. Mais tous conservent wigner, wingner, wainer, wainier avec des sens allant de « grincer, pleurnicher, grogner, crier » ou « miauler ». Ainsi pour un mot ne trouvant pas d'équivalent français (guigner n'a pas le même sens), la signification se perd, certainement en même temps que l'emploie du mot. Et si gattesemble encore connu dans le sud de l'aire picarde, il ne se conserve dans le nord que sous sa forme francisé « jatte », tout en accédant au statue de régionalisme : F.Carton et D.Poulet précisent : « Toute espèce de bol ou de tasse (sens plus étendu qu'en français commun) ; contenu de ces récipients. En picard du sud-ouest, gratte (sic, certainement coquille pour gatte) « terrine à lait » a gardé le g du latin gabata. » C'est même sous cette forme francisé (zatte, zjatte, soepezjatte, bolzjatte) que le flamand occidental l'a emprunté avec le sens étendu qu'il a dans le nord de la France de tasse. Dans les Agréables Conférences de deux Paysans de Saint-Ouen et de Montmorency, on lira également reguetter pour rewétier.

    Enfin ce sont les mots en ca- et que- qui disparaissent :catieu/catiau est référencé par Marie-Madeleine Duquef mais pas par Pierre Legrand. En effet, il fait partie du vocabulaire employé par les premières personnes à avoir adopté le français (les bourgeois) mais capiau reste, mais chez Pierre Legrand avec le sens synecdochique d'homme, ainsi que vaque pour vache, qui sont des termes populaires et de la vie de tous les jours.8

    Puis les mots en /l/ pour l'équivalent français /j/ : boutèle, famile, et on dit guernoulle et plus raine, mot ancien-français et picard proprement dit.

    Mucher se conserve car l'équivalent français ne se dit plus (musser), drache car il est d'origine flamande, mais cauchesdisparaît en même temps que les chaussesMettre à l'huche perd peu à peu sont sens de mettre à la porte pour signifier mettre à la poubelle.

     

    Le Glossaire roman-latin du XVe siècle (ms. de la Bibliothèque de Lille) retient encore les formes picardes mousque, mousche, mouche as quiens, et broque sans char (« broche sans chair »), mocheron de candeille (« bout de chandelle »)... et par sur-correction hace (pour « hache »)...

     

    Au XXe siècle, on fini par faire de la sur-correction : on dirapatyince pour « patience », cholrette pour « collerette », ouchanchon pour canchon, « chanson » ; déjà de longue date, on corrigea dans l'aire picarde « Autriche » en Autrice et « personne » en persondemenger, minger, mainger... est probablement une fusion des formes picarde (miyer, mengnier) et française (manger)...

     

    Voici également une liste de quelques mots, dont on peut être sûr qu'ils auront subi l'influence du français :

    • l'article la est un emprunt au français : la France (pour el Franche), dans des expressions comme à la fin...

    • l'a. fr. nive (ca 1350, Gilles Li Muisis) relevé dans les domaines du nord et du nord-est (encore chez Hécart), se rattachant au lat. nivere a été remplacé parneiche (« neige »).

    • Carl-Theodor Gossen remarque déjà au XIIIe siècle, l'expression Nostre-Seigneur à côté de la forme picarde signeur, et mon seigneur pour m'signeur, ainsi que ma damepour m'dame, et le mot chevalier (qui n'apparaît jamais sous la forme kevalier), eschievin apparaît très tôt à côté de eskievin, de même que chier (cher), despeechier, enpeechier, dieminches (dimanche)...

    • le même auteur pense que le -c- des chartes de Douai devait se prononcer [ts] ou [s], notamment dans les termes ecclésiastiques comme graceincarnation, mais aussidecembreexception...

    • Eduard Hrkal note les formes (je) mènerai, (je) tiendrai, (je) vodrai, influence des formes françaises (je) mènerai, (je) tiendrai, (je) voudrai...

    • diaule a laissé sa place à des formes comme djap, diale, djeble, par rapprochement avec le français « diable ». De même tape et non plus taule pour « table ».

    • raison et non rajonsaison et non sajon, sont des emprunts au français.

    • facteur, mineur, seigneur où le -r de prononce également.

    • gazon, gaine, guérir au lieu de wazon, waine, wérir qu'on attendrait.

    • roue, couler, escouer (secouer) sont des emprunts au français (quand reue, queuler, esqueuer sont attendus.

    • les mots en -aire (du lat. arius) sont d'origine française savante (en picard et français, la forme populaire est -ier, garnier (grenier), censier, journalier...) : calvaire, notaire, vétérinaire...

    • les mots en -ance (lat. antia) sont d'origine française : obligeance, obéissance...

    • les mots en -ie (lat. ia) sont d'origine française : maladie, folie...

    • les mots en -ise (lat. itia) sont d'origine française : bêtise, sottise, friandise...

    • les mots en -oir (lat. orius) sont d'origine française : trottoir, comptoir...

    • mainger (menger se trouve déjà dans Aucassin et Nicolette, cependant) au lieu de maquer ou mier, qui se dit encore cependant, Marie-Madeleine Duquef précise : « manger gloutonnement, mais employé très souvent sans aucune idée péjorative.

    • de même beaucoup de mot en français -ndr- (< N(E)R) devrait présenter la forme -nr-, mais ils présentent -nt- :cainde (et crainne) pour craindre (< *CREMERE), plainde (etplainne) pour plaindre (< PLANGERE). Alors que veinde (etveinne) pour vendre (<VENDERE), preinde (et preinne) pourprendre (< PRENDERE), sont bien une formation picarde logique.

       

    Louis Brébion9 signale les dernières évolutions du picard, certaines étant conditionnées par l'influence française :

    • A la fin du XIVe siècle, l'ancienne déclinaison à deux cas disparaît dans notre dialecte. Il y avait déjà un siècle qu'elle n'existait plus en français.

    • L'ancienne diphtongue ué,  persiste dans la plus grande partie du département du Nord, mais passe à eu comme en français en Artois et en Picardie.

    •  suivi d'une consonne persistante passe à wa (écrit oi) en Artois, mais reste intact en Picardie.

    • final fermé devient ouvert en Artois et en Picardie.

    • Après ch et j, i en hiatus disparaît à peu près partout, sauf dans certains patois des environs de Lille.

    •  passe à  en Picardie.

    • Les diphtongues  et  persistent en général quand elles sont accentuées mais se réduisent peu à peu à et euouverts quand elle sont atones.

    • Sauf quelques exceptions, les consonnes finales deviennent muettes ; certaines l'étaient déjà au moyen âge.

    • Les consonnes finales suivies d'un muet passent souvent de la sonore à la sourde correspondante, ce qu'on n'observe dans l'ancienne langue que pour les consonnes finales.

    • Le passé défini et l'imparfait du subjonctif deviennent hors d'usage. Sauf pour une certaine classe de verbes, le subjonctif est remodelé sur l'indicatif présent, avec adjonction d'une terminaison je prononcée che.

    • fermé final passe à ou en Picardie.

    • En s'affaiblit en in dans la Picardie, ce qui n'a lieu, en règle générale, que pour en atone dans la partie septentrionale de notre région.

    • Par suite de métathèse, re devient er et même ar.

    • Les voyelles devant et deviennent nasales ; comme en français, en se nasalisant passe à eu ouvert et à è.

    • A la finale, et combinées avec une consonne précédente, tombent. Il y a même une tendance à ne conserver que la première consonne des groupes finaux.

    • Le groupe nle se réduit à ne.

    • Un euphonique est introduit entre m et et un entre etséparées par un muet.

    • Devant un en hiatus, la gutturale est passée à la dentale correspondante dans certains pays ; dans d'autres pays, c'est la dentale qui, dans la même position, est passée à la gutturale correspondante.

     

    « Il est très difficile au milieu des contradictions du langage individuel, plus ou moins profondément altéré par l'incessante infiltration du français – de trouver une résultante qui donne la règle véritable du vieux langage ».10 On est loin de l'avis de Edmond Lecesne qui affirmait « le plus souvent dans ce jargon, le caprice tout seul a fait toutes les lois. »11

     

    Une paysannerie au XVIIIe siècle, communiquée à la Société de Senlis en 1876 par le comte de Longpérier-Grimoard, nous donne un aperçu du patois dans la région nord de Paris12 :

     

    A Monseigneur le Président du Metz. Seigneur de Marchémoret.

     

    « Monseigneur,

    « Je prenons la liberté de nous présenter aux pieds de votre Grandeur, pour vous prier d'Empêcher que je mourrions trétous. La mortalité à Marchémoret. Et j'ont opinion qu'elle provient des Exhalaisons de L'ieau de vostre Etang, qui sous vostre Respect pûe comme de la charogne. Deffunt le père Clément nous a dit à queucun que du temps de monsieur Duprat qui étoit notre seigneur comme vous. Et grand Chandellier de france, les habitants mourrions a tas, que les médecins avons dit, tant qu'on aurés un Etang, vous serés trétous malades. Et pis vous mourrés, ils ont partis En bande ils l'avons dit à monsieur Duprat, qui étoit un bon seigneur comme vous. Et qui leur a dit mes enfants pis qu'ainsi est, je ne veux pas qu'on mourriés, Vla de l'argent, comblés l'étang.

    « Vous devez Monseigneur trouver tout cela Ecrit dans vos papiers En parchemin, je vous prions de les lire, Et par après dire à Dupuit qu'il arrâche La maudite Bombe qui arrêtte touttes les yeaux.

    « J'ont souleur que monsieur nostre curé tombe malade Et pis qu'il meurt. Je perdrions nostre père. Je sommes bénaize qu'and je le voyons. Et pis qu'and il va à Dammartin ou il raspire un bon air, et ou mademoiselles ses soeurs le mitigeons. J'ons Espérance MONSEIGNEUR que vôtre grandeur qui est bonne comme le bon pain, Et bien charitable nous octroyera nostre prière je prierons le bon Dieu pour vous, pour monsieur vostre garçon, pour monsieur le Marquis, pour Mesdames leurs ménagères Et tous leurs biaux Enfant ».

     

     

    Les formes originale de conjugaisons sont évincées pour faire place à celle du français. Voyons les différentes conjugaisons des verbes être, avoir et chanter :

    • les formes anciennes sont de G. F. Burguy, Grammaire de la langue d'oïl ou Grammaire des dialectes français aux XIIe et XIIIe siècles, L. A. Kittler (Leipzig), Ch. Reinwald (Paris), 1853),

    • les formes du picard du Nord sont d'Alain Dawson,

    • les formes du picard d'Amiens et du Vimeu sont de Ches Diseux et René Debrie,

    • les formes du picard du Borinage sont de P. Roland, Premier essai de grammaire boraine (in Langues & dialectes Tome 1, 1891)(-eu- = [ø] comme dans feu ; -ë- = , P. Roland donne l'explication suivante : « e muet français , mais que l'on entend comme si l'on prononçait la diphtongue eu d'une manière très brève, mais moins accentué qu'en français », p.367).

     

     

     

    Anciennement

    (XIIe-XIIIe s.)

    Actuellement

    (picard du Nord)

    Actuellement

    (Amiens - Vimeu)

    Actuellement

    (borain)

    INFINITIF

    iestre

    (i)ète, ièsse

    ête

    ette

    PARTICIPE

    Présent :

    Passé :

     

    estant

    estet, este

     

    étant, 'tant

    étè, 'tè

     

    étant

    (é)té

     

    estant

    esté, stë

    IMPÉRATIF

     

    sois

    soie(n)mes

    soiommes

    seuche, sô

    seuchons, soïons

    seuchezs, soïez

    fus

    fuchons

    fuchez, fucheu

    ///

    ///

    ///

    INDICATIF

    Présent

     

    jou sui, suis

    tu ies,

    il est,

    no sommes, soumes

    vo iestes, estes

    il sont

    ej su

    t' es

    i(l) est

    (n)os sonmes, sin-, sons, estons

    (v)os ètes, estez

    is sont

    ej sus

    t' es

    il est

    os sonme

    os êtes

    i sont

    dju sû

    t'es

    il est

    nos stons

    vos stë

    i sont

    INDICATIF

    Imparfait

     

    jou estoie

    tu estoies

    il estoit

    no estie(n)mes, estiomes

    vo esties

    il estoient

    j' étô

    t' étôs

    i(l) étôt

    (n)os étônme, ét(y)inme

    (v)os étôte, ététe

    is étôtte, étônte

    j' étoais, étouos

    t' étoais, étouos

    il étoait, étouot

    os étoème/étwanme

    os étoète

    is étoaite

    dju sto

    tu sto

    il é

    nos stennes

    vos stétes

    i éte

    INDICATIF

    Parfait défini

    Passé simple

    jou fui

    tu fus

    il fut, fu

    no fumes, fusmes

    vo fustes

    il furent

    ej fu

    te fus

    i fut

    (n)os funme, fute

    (v)os fute

    is futte, furte

    (n'est plus usité comme en picard du Nord)

    (n'existe pas, en borain)

    INDICATIF

    Futur simple

     

    jou serai

    tu seras

    il serat, sera

    no serom(m)es

    vo seres

    il seront

    ej srai, j' étrai

    te sras, étras

    i sra, étra

    (n)os srons, étrons

    (v)os srez, étrés

    is sront, étront

    éj srai

    tu sros, sreus

    i sro

    os srons

    os srez, sreu

    i sront

    dju sarai

    tu saras

    il sara

    nos sarons

    vos sarë

    i saront

    COND.

    présent

     

    jou seroie

    tu seroies

    il seroit

    no serie(n)mes

    vo series

    il seroient

    ej srô, j' étrô

    te srôs

    i srôt

    (n)os srônme, sr(y)inme

    (v)os srôte, sréte

    is srôtte, srônte

    éj sroais, srouos

    tu sroais, srouos

    i sroait, srouot

    os sroème/srwanme

    os sroète

    i sroaite

    dju saro

    tu saros

    i saro

    nos sarennes

    vos sarétes

    i saroote

    SUBJ.

    Présent

     

    que jou soie

    que tu soies

    que il soit

    que no soie(n)mes, soiom-

    que vo soies

    que il soient

    qu' ej seuche, sôche

    qu' te seuches, sôches

    qu' i seuche, sôche

    qu' (n)os seuchonche, soïonche

    qu' (v)os seuchéche, soïéche

    qu' is seuchtte, sôchtte

    qu' èj seuche

    équ tu seuches

    qu' i suuche

    qu' os soèyonche

    qu' os soèyèche

    qu' i seuchte

    que dju seusse

    que tu seusse

    qu' i seusse

    que nos seusse

    que vos seusse

    qu' i seusstë

    SUBJ.

    Imparfait

     

    que jou fuis(s)e, fuse,

    que tu fuisses, fuses

    que il fuist, fust

    que no fu(is)siemes

    que vo fuissies, fusies

    que il fuissent, fusent

    qu' ej fuche

    qu' te fuches

    qu' i fuche

    qu' (n)os fuchonche

    qu' (v)os fuchéche

    qu' is fuchtte

    qu' èj fuche

    équ tu fuches

    qu' i fuche

    qu' os fuchonche

    qu' os fuchèche, -uche

    qu' i fuchte

    que dju fusse

    que tu fusses

    qu' i fusse

    que nos fusse

    que vos fusse

    qu' i fusstë.

     

     

     

     

     

    Anciennement

    (XIIe-XIIIe s.)

    Actuellement

    (picard du Nord)

    Actuellement

    (Amiens - Vimeu)

    Actuell.

    (borain)

    INFINITIF

    avoir, aveir

    avoir

    avoér

    awo, avou, avoi

    PARTICIPE

    Présent :

    Passé :

     

    aiant

    eut, éu, eu

     

    aïant, avant

    (i)eu, aïu

     

    ayant

    yeu

     

    avant

    oïu

    IMPÉRATIF

     

    aie

    aiemes, aienm-, aiom-

    aies

    euche, aie

    euchon, aïons

    euchés, aïez

    euche, aie

    uchon, ayons

    uchés, ayez

    euss'

    ayons

    eusë

    INDICATIF

    Présent

     

    jou ai

    tu as

    il at, a

    no avomes, avommes

    vo aves

    il ont

    j' a, j' ai

    t' as

    i(l) a

    (n)os avons, aons, ons

    (v)os avez, aez, ez

    is ont

    j' ai

    t' os, eus

    il o

    os avons, aveu

    os avez

    is ont

    dj' ai

    t' as

    il a

    nos avons

    vos ave

    il ont

    INDICATIF

    Imparfait

     

    jou avoie

    tu avoies

    il avoit

    no avie(n)mes, aviomes

    vo avies

    il avoient

    j' avô

    t' avôs

    i(l) avôt

    (n)os avônme, av(y)inme

    (v)os avôte, avéte

    is avôtte, avônte

    j' avoais, avouos

    t' avoais, avouos

    il avoait, avouot

    os avoème/avwanme

    os avoète

    is avoaite

    dj' awo

    t' awos

    il awo

    nos avennes

    vos avétes

    il avoete

    INDICATIF

    Parfait défini

    Passé simple

    jou éui, eue, euch

    tu éu(i)s, eus

    il éu(i)t, eut

    no éu(i)mes, eumes

    vo éu(i)stes, eustes

    il éu(i)rent, eurent

    j' u

    t' us

    i(l) ut

    (n)os unme, ute

    (v)os ute

    is utte, urte

    (n'est plus usité comme en picard du Nord)

    (n'existe pas, en borain)

    INDICATIF

    Futur simple

     

    jou aurai

    tu auras

    il aura(t)

    no aurom(m)es

    vo aures

    il auront

    j' arai

    t' aras

    i(l) ara

    (n)os arons

    (v)os arez

    is aront

    j' érai

    t' éros, éreus

    il éro

    os érons

    os érez, éreu

    is éront

    dj' arai

    t' aras

    il aro

    nos arons

    vos arez

    il aront

    COND.

    présent

     

    jou auroie

    tu auroies

    il auroit

    no aurie(n)mes

    vo auries

    il auroient

    j' arô

    t' arôs

    i arôt

    (n)os arônme, ar(y)inme

    (v)os arôte, aréte

    is arôtte, arônte

    j' éroais, érouos

    t' éroais, érouos

    il éroait, érouot

    os éroème/érwanme

    os éroète

    is éroaite

    dj' aro

    t' aros

    il aro

    nos arennes

    vos arétes

    il aroete

    SUBJ.

    Présent

     

    que jou aie

    que tu aies

    que il ait

    que no aie(n)mes, aiomes

    que vo aies

    que il aient

    qu' j' euche

    qu' t' euches

    qu' i(l) euche

    qu' (n)os euchonche, aïonche

    qu' (v)os euchéche, aïéche

    qu' is euchtte

    qu' j' ai

    èqu' t' ais

    qu' il ait

    qu' os ayonche

    qu' os ayèche, ayeuche

    qu' is euchte

    que dj' avisse

    que t' avisses

    qu' il avisse

    que nos avisse

    que vos avisse

    qu' il avisstë

    SUBJ.

    Imparfait

     

    que jou éu(i)sse

    que tu éu(i)sses

    que il éu(i)st, eust

    que no éu(i)ssiemes

    que vo éu(i)ssies

    que il éu(i)ssent

    (n'est plus usité, identique au subjonctif présent)

    qu' j' euche

    èqu' t' euche

    qu' il euche

    qu' os uchonche

    qu' os uchèche, ucheuche

    qu' is euchte

    que dj' eusse

    que t' eusses

    qu' il eusse

    que nos eusse

    que vos eusse

    qu' il eusstë

     

     

     

     

     

    .ement

    (XIIe-XIIIe s)

    Actuell.

    (picard du Nord)

    Actuell.

    (Amiens - Vimeu)

    Actuell.

    (borain)

    INFINITIF

    cantier

    canté

    canté

    canté

    PARTICIPE

    Présent :

    Passé :

     

    cantant

    cantiet, cantie

     

    cantant

    canté

     

    cantant

    canté

     

    cantant

    cantë

    IMPÉRATIF

     

    sois

    soie(n)mes

    soiommes

    cante

    cantons

    cantez

    cante

    cantons

    cantez, canteu

    cante

    contons

    cantez

    INDICATIF

    Présent

     

    jou cant

    tu cantes

    il cantet, cante

    no cantomes, -tommes

    vo cantes

    il cantent

    ej cante

    te cante

    icante

    (n)os cantons

    (v)os canteez

    is cant(t)e

    éj cante

    tu cantes

    il cante

    os cantons

    os cantez

    i cantent/cant'te

    dje cante

    tu cantes

    il cante

    nos cantons

    vos cantë

    il canttë

    INDICATIF

    Imparfait

     

    jou cantoie, cantoe

    tu cantoies

    il cantoit

    no cantiemes, -tiomes

    vo canties

    il cantoient

    ej cantô

    te cantôs

    i cantôt

    (n)os cantônme, -t(y)inme

    (v)os cantôte, cantéte

    is cantôtte, cantônte

    éj cantoais, cantouos

    tu cantoais, cantouos

    il cantoait, cantouot

    os cantoème/cantwanme

    os cantoète

    is cantoaite

    dju cantos

    tu cantos

    il cantot

    nos cantinnes

    vos cantétes

    il cantinntë

    INDICATIF

    Parfait défini

    Passé simple

    jou cantai

    tu cantas

    il cantat, canta

    no cantames, -tasmes

    vo cantastes

    il canterent

    ej canti

    te cantis

    i cantit

    (n)os cantinme, cantite

    (v)os cantite

    is cantitte, cantirte

    (n'est plus usité comme en picard du Nord)

    (n'existe pas, en borain)

    INDICATIF

    Futur simple

     

    jou canterai

    tu canteras

    il canterat, cantera

    no canterommes

    vo canteres

    il canteront

    ej cantrai

    te cantras

    i cantra

    (n)os cantrons

    (v)os cantrez

    is cantront

    éj canterai

    tu canteros, cantereus

    i cantero

    os canterons

    os canterez, cantereu

    i canteront

    dju cantrai

    tu cantras

    il cantra

    nos cantrons

    vos cantrez

    il cantront

    COND.

    présent

     

    jou canteroie

    tu canteroies

    il canteroit

    no canteriemes

    vo canteries

    il canteroient

    ej cantrô

    te cantrôs

    i cantrôt

    (n)os cantrônme, -tr(y)inme

    (v)os cantrôte, cantréte

    is cantrôtte, cantrônte

    éj canteroais, canterouos

    tu canteroais, canterouos

    i canteroait, canterouot

    os canteroème/canterwanme

    os canteroète

    i canteroaite

    dju cantros

    tu cantros

    il cantrot

    nos cantrinnes

    vos cantrétes

    il cantrinntë

    SUBJ.

    Présent

     

    que jou cante

    que tu cantes

    que il cantet, cante

    que no cantiemes, -omes

    que vo canties

    que il cantent

    qu' ej cante

    qu' te cantes

    qu' i cante

    qu' (n)os cantonche

    qu' (v)os cantéche

    qu' is cant[t]e

    qu' èj cante

    équ tu cantes

    qu' i cante

    qu' os cantonche

    qu' os cantèche

    qu' i cantèchte/cant'te

    que dje cantisse

    que tu cantisses

    qu'il cantisse

    que nos cantisses

    que vos cantisse

    qu'il cantisse

    SUBJ.

    Imparfait

     

    que jou cantasse

    que tu cantasses

    que il cantast

    que no cantassiemes

    que vo cantassies

    que il cantassent

    qu' ej cantôche

    qu' te cantôches

    qu' i cantôche

    qu' (n)os cantonche

    qu' (v)os cantéche

    qu' is cantôchtte

    (n'est plus usité comme en picard du Nord)

    ///

     

    Pilar Hélène Surgers, concernant la conjugaison en ch'timi dit : « conjugaisons et terminaisons se sont simplifiées. Les verbes aujourd'hui, dans la langue parlée, se conjuguent au présent pratiquement comme en français, mais toujours des terminaisons en ô pour l'imparfait – j'savô, tu pouvô, il, elle avô, nous mangô, vous faisô, ils, elles prenô – et le futur, - j'saurô, t'aurô, il, elle viendrô, nous pourô, vous voudrô, ils, elles prendrô – employés de préférence. Oubliés passé simple et conditionnel. »13 On voit que les terminaisons -omes, -ote et -otte des personnes du pluriel sont écorchées, et qu'on préfère la terminaison -ô pour le l'imparfait (effectivement en -o) et le futur (originellement en -ai, -a ou -o).

    Ainsi, même si, comme le précise Jacques Allières, « la vitalité du dialecte et des échanges inter-dialectaux s'est encore manifestée au début de ce siècle par l'emprunt du picard rescapé(pour réchappé) lors de la catastrophe minière de Courrières (Pas-de-Calais) en 1906 »14, c'est bien le picard qui emprunte en masse au français et non plus l'inverse. En ch'timi, il ne reste plus grand chose de ces conjugaisons, sauf peut-être la terminaison « bizarre » en -tte, rendu célèbre par la blague raconté dans le Nord : celle de Toto à qui la maîtresse demande de citer trois vers du premier groupe. « Louter, péter, crotter ! » répond Toto sans hésiter, car « Min père i m'dit toudi : i nda qu'is loutte des masons, is n' paitte po leu loïé, pi is crotte eque cha va durer ! »

     

    Le patois devient petit à petit français régional en se perdant complètement.15 Mais on verra aussi de plus en plus de sur-correction du picard, jusqu'à l'excès. On appelle alors ce phénomène l'hyperpicard, caractérisé par la propension à rajouter des ch et des in partout. Ce mauvais picard est aussi appelé ledravie ou dravière (bouillie faite de céréale et de légumineuse pour le bétail). Comme la scripta intégrant des traits français, le but de la dravie peut aussi être consciemment la volonté d'être compris du public (ici l'exemple du film Bienvenue chez les Chtiest symptomatique). Fernand Carton précise à ce sujet : « Le mélange de langues assume une fonction ludique dont l’intérêt scientifique n’est pas moindre que la fonction proprement communicative du langage. Comme le sabir chez Molière, le « chtimiphone » n’emploie les traits picards que dans des situations de connivence, pour se faire plaisir et pour amuser. Cette sorte de « désordre linguistique » peut être délibéré et plaisant, comme Léon le montre pour la phonostylistique. A cela s’ajoute le fait que le rapport à la qualité de la langue s’est modifié au tournant du siècle, notamment chez les jeunes. La chtimania a atténué le complexe idiomatologique : non seulement ceux qui aiment parler chti ont moins honte, mais ils sont rebelles à toute forme de standardisation, que certains jugent vulgaire. Mais si le film a amusé les non-nordistes, la déstandardisation caricaturale du parler de certains acteurs a agacé des picardisants. »16

     

     

    1 Léonce Roudet, Phonétique des mots français d'emprunt, p.252, in Revue de philologie française, 22e année, 1908.

    2 L'épenthèse vocalique en picard et en français, in Etudes de linguistique gallo-romane, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2012, p.87-101.

    3 Henriette Walter, Le français dans tous les sens, Le livre de Poche, Paris, 1996 (Robert Laffont, 1988), p.163.

    4 Ferdinand Bruno, Histoire de la langue française des origines à 1900. 6, La langue post-classique, Armand Colin, Paris, 1933, p.1242.

    5 Charles Joret, Le C dans les langues romanes, A. Franck, Paris, 1874, pp.292-293.

    6 Fernand Carton, Mots et expressions qualifiant le mélange des langues en picard et en flamand de France, Dialectologia et Geolinguistica , Volume 18 (1), Editions Walter de Gruyter, 2010, p.48.

    7 Pour un aperçu de ce phénomène, cf. Pierre Guiraud, Patois et dialectes français, Que sais-je ? N°1285, PUF, Paris, 1978, p.77-78.

    8 C'est ce qu'à montré le dialectologue Antonin Duraffour, dans Trois phénomènes de nivellement phonétique en Francoprovençal (Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, t.27, Paris, 1927, p. 68-80) pour le traitements des sons (l° -a final, inaccentué, précède de palatale > [i]/[j] (écrit en français) ; 2° c(+ a) > [ɕ]/[ts] ([ʃ] en français; 3° ū accentué > [u] ([y] en français)) qui paraissent caractéristiques du franco-provençal. « Au cours de trois générations actuellement encore représentées, ces caractères singuliers se sont progressivement, et sous des influences diverses, effacés, pour rapprocher le parler d'un type commun, le type français. » Dans une famille, il remarque que « le père et la mère ont un itrès nettement articulé les trois jeunes gens, et leur soeur cadette, ne l'ont plus. » Les parents disent par exemple vachi mégri, les enfants vache maigre. « Une jeune fille, aujourd'hui jeune femme, de Vaux-Fevroux a quitté pendant quelque temps son hameau, quelque peu maussade, pour séjourner à Lagnieu où elle avait des cousines ; elle a pris à ce contact, entre autres élégances, le [ʃ] de la « capitale » ; elle est rentrée chez elle, les relations avec les cousines ont continué, [ʃ] est demeuré, il a plu à quelques jeunes filles de là-haut qui fréquentaient dans la maison, et c'est ainsi que, dans le milieu des jeunes femmes patoisantes de Vaux-Fevroux, il a supplanté [ɕ]/[ts][ɕ]/[ts] est maintenu par les hommes. Quant aux enfants, ils parlent... français. » Pour le [u], « la phase préliminaire du processus à décrire serait donc la suivante : on apprend à prononcer [y], tant bien que mal, dans des mots d'emprunt, imposés en quelque sorte par le français. »

    9 Louis Brébion, Étude philologique sur le Nord de la France (Pas-de-Calais, Nord, Somme), H. Champion, Paris, 1907, p.182-183.

    10 Daniel Haigneré, Le patois boulonnais comparé avec les patois du nord de la France, grammaire, vol. 1, 1901, p.26.

    11 Edmond Lecesne, Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874, p.325.

    12 Cité par Ferdinand Brunot et Alexis François, Histoire de la langue française des origines à 1900. 6, La langue post-classique, Armand Colin, Paris, 1933, p.1243

    13 Pilar Hélène Surgers, Les Gens du Nord et la Ch'ti-attitude, Editions Alphée – Jean-Paul Bertrand, Monaco, 2008, p.37

    14 Jacques Allières, La Formation de la langue française, Que sais-je ? N°1907, PUF, Paris, 1996, p.119.

    15 Le même phénomène peut se rencontrer actuellement en allemand, par exemple, où les mots d'origine française, entre autres, subissent l'influence de l'anglais : Picknick, emprunté au français prend très rapidement l'orthographe anglicisante picnic. Le sens de Charakter, également venu du français, élargit son sens par la signification anglaise de « personnage fictif ». La prononciation de Detail s'anglicise également. 

    16 Fernand Carton, Mots et expressions qualifiant le mélange des langues en picard et en flamand de France, Dialectologia et Geolinguistica , Volume 18 (1), Editions Walter de Gruyter, 2010, p.47.


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    Signalons qu'on note une influence espagnole, datant de la domination de la région durant les XVIe et XVIIe siècle, sous Charles Quint (né à Gand) et Philippe II d'Espagne. On a beaucoup discuté de la portée de celle-ci. Joseph Hécart compare souvent les mots picard aux mots espagnols, plus rarement italien (pais, espagnol pais, prononcez païs comme en Rouchi ; briber, mendier, espagnol bribar, mendier), notamment avec leur phonétisme et orthographe proches (péquer, espagnol pescar ; mouquer, espagnol moquear), et fait même remonter des mots à celui-ci (capon, le Rouchi paraît venir directement de l'espagnol ; écaper, de l'espagnol escapar ; bué, bœuf. De l'espagnol buey plutôt que du latin bos ou plus directement du celtique bw qui a la même signification. L'italien dit également bue). Enée-Aimé Escallier va encore plus loin et donne pour espagnol : rio (ruisseau), cabo (poisson à grosse tête), glaine, galène (poule), camisole, saquer, toquer, quér (tomber), rencoin, rincoin (recoin), patagons (monnaie, pièce d'argent), gayan (géant d'osier traditionnel de Douai)... Sigart donne plumion comme espagnol. Edmond Lecesne se demande « si cette transposition de l'é avant l provient d'un défaut de prononciation ou d'une réminiscence de l'espagnol qui a aussi l'article el ; el dorado. »1

    On a pensait (l'étymologiste néerlandais Vercouillie notamment) à une influence espagnole du mot estam(i)ento « assemblée » pour le terme estaminet. La Nation Belge du 29 février 1940 pense que le mot estaminet viendrait de l'espagnol esta un minuto, "demeurer une minute", pour l'endroit où l'on passe en hâte boire un verre. Mais il serait d'origine wallonne de la frontière est : staminée est formé avec le suffixe -ata ; il signifie d'abord l'auge avec ses poteaux, puis toute la charpente, enfin, l'étable des vaches. Nous présumons donc que le staminé était une salle avec un ou plusieurs stamons, peut-être en bois à l'origine comme dans l'étable. Le mot a passé sans changement de l'Est-wallon à l'Ouest, parce que, dans l'Ouest, staminé étant isolé de sa famille, n'y était pas senti comme un suffixe. Le rouchi, lui, a pu transcrire le mot avec une finale -et, parce que, ayant l'habitude bien connue de prononcer -é ce que le français écrit -et, il a réciproquement écrit -et ce qu'il entendait prononcer -ê. Enfin cette graphie du rouchi explique bien que le français n'ait pas estaminai : il a emprunté la transcription au rouchi ou au picard et il prononce -et bref par analogie. Aucune difficulté par rapport au flamand, que le mot lui vienne du Hainaut ou du Brabant wallon ou de la province de Liège.2

    Mais l'influence est faible (Jules Herbillon l'a étudié dans Éléments espagnols en wallon et dans le français des anciens Pays-Bas, 1961), et ne concerne en fait pas la prononciation, mais quelques mots éparses :

    • niola (ñola), les nieulles à Armentières. Manifestation traditionnelle, la Fête des Nieulles a lieu tous les ans au mois de septembre. On le retrouve dans croquignole (sur le verbe croquer) et dans cougnole (variante de cougnou, sur cunoieus, petit coin). A Saint-Omer, se trouvait la rue del Mieulle, (aujourd'hui rue Fermentel) dont le nom viendrait des mieulles, qui désignait, selon Jules Corblet « les pâtisseries en forme de pain d'autel, ornées de signes religieux et diversement coloriées, qu'on vendait au XIIIe siècle, dans l'intérieur des églises de Saint-Omer, le jour des grandes fêtes » ;

    • gniot, niot, de niño (d'après Sigart) ;

    • escavèche (marinade de poisson), de escabecho (d'après Sigart) ;

    • remoulade : peut-être dérivé des formes picarde et wallonne ramorache « raifort » (1528), ramonache, ramonasse « radis noir », rouchi remola « raifort gris », « radis noir » et ramolos « raifort », au suff. -asse s'étant substitué -ade, suffixe courant dans les termes culinaire (cf. salade, orangeade, marmelade) ; ces formes picardes seraient empruntées à l'italalien ramolaccio, latin armoracea « raifort sauvage », qui aurait été transmis par les cuisiniers italiens exerçant dans les régions sous domination espagnole et qui de là aurait pénétré les langues des pays avoisinants, Belgique, Luxembourg, Flandre.3

    • épinard : l'arabe isfināg, asfānāh, isfānāh a donné le latin spinac(h)ia. De là descendent le portugais espinafre, l'espagnol espinaca, et le catalan espinac (d'où sont issus le néerlandais spinazie, et anglais spinach), l'ancien-provençal spinarch, espinarc d'où vient le picard espinarde, espinart (le suffixe -ard est typique du picard). Le français enfin le lui emprunte sous la forme épinard. Et pour finir l'allemand l'emprunte au dialecte du français du Nord en disant Spinat.

    • faraud, emprunté à l'espagnol faraute, d'abord « messager de guerre, interprète », puis « celui qui récitait le prologue d'une comédie », d'où « faraud », l'espagnol étant emprunté au fr. héraut*, de *heriwald, *hariwald « héraut », proprement « chef d'armée », composé de *hari « armée » et de *wald « qui règne » ;

    • flamenco, mot espagnol attesté depuis 1870 au sens de « gitan » probablement choisi pour désigner les gitans parce qu'ils étaient venus des Flandres, flamenco « originaire des Flandres » (XVIe s.) étant lui-même emprunté au néerlandais flaming. L'affirmation d'Hipólito Rossy ou Carlos Almendro selon laquelle nous devons le mot flamenco à la musique polyphonique de l’Espagne au XVIe siècle qui s’est accentuée avec les Pays-Bas, c’est-à-dire, avec les anciennes Flandres, n’a toujours pas été vérifiée. Cette théorie fut également défendue, bien que nuancée, par le voyageur romantique George Borrow et par Hugo Schuchard, entre autres. Selon ces écrivains-là, on croyait dans le passé, que les Gitans étaient d’origine germanique. Cela explique pourquoi ils auraient pu être appelés Flamencos.

    • agozile, argousil, argousin : concubin ; drôle, vaurien, méchant ; de l'espagnol alguazil, « soldatesque mercenaire au service du roi d’Espagne » (de l'arabe al wasîr « garde »). Mais le mot était aussi employé en français "par plaisanterie" pour désigner les exempts et les archers de la police française (« M. le lieutenant de police accompagné de ses alguazils », Charles Collé, Journal historique ou Mémoires littéraires, I, 93, août 1749). Il est une injure encore courante dans le nord de la France : espèce d'agozile, tête d'agozile, ch' l agozile de X, echl' agozile-lo (algozzino, algozirio, algonziro en italien également, « lieutenant de justice », emprunté à l'ancien sicilien, donné comme méridionalisme) ;

    • hace : torche, flambeau (Hainaut), qui est l'espagnol hacha (d'après Brébion)4.

    • liston : « ruban en soie ou de fil de plusieurs couleurs » (d'après Hécart) de liston « ruban, galon ».

    • albran (aussi en wallon) : de albardan, « fainéant » ;

    • alborote : « sédition, émeute » (d'après Hécart) ;

    • caracole : « escargot, coquillage, escalier tournant » ; caracol signifie « escargot » en espagnol, semble procéder de l'ancien occitan, du latin coculium croisé avec scarabaeus ;

    • cape : emprunté au XVIe siècle à l'espagnol, de même origine que chape, et ses superposé à la forme normanno-picarde cape. Le syntagme sous cape est une adaptation du type ancien-français sous chape « secrètement, à part » (encore dans Molière, Tartuffe, acte I, scène 1), ancien picard desous cape (qu'on lit chez Gautier d'Arras, Ille et Galéron), sos cape (qu'on trouve chez Philippe Mouskês).

    • méquéne :

    Wallon, meskène, « servante » ; Hainaut, méquéne, « servante » ; provençal mesquin, « chétif, misérable, faible, délicat » ; catalan mesqui, espagnol mezquino, portugais mesquinho, itallien meschino. L'ancien-français meskin. meskine, meschin, meschine, « jeune garçon, jeune fille, serviteur, servante ». La série des sens est : pauvre, chétif, puis jeune garçon, jeune fille, considérés comme faibles par l'âge, et, par suite, serviteur, servante. Le sens actuel de mesquin se déduit facilement du sens étymologique ; mais il est singulier qu'il n'y en ait aucune trace dans les anciens textes. (Littré).

    Dans le dialecte bruxellois, on pense aussi à mokke, moukkel, pour désigner une « jeune femme », de l'espagnol mujer. Il rejoindrait alors mouquère, emprunté à l'arabe algérien au milieu du XIXe siècle, lui-même venant de mujer.

    De même l'arabe miskin, maskin (« pauvre ») a donné mezquino « pauvre, indigent » en espagnol et meschino (« pauvre, chétif ») en italien, et de l'une des deux langues, il est passé en français au XVIIe siècle en mesquin, -ine, dans le sens de « qui manque de grandeur », et « chiche, ladre ». Mais Godefroy l'enregistre déjà en XIIIe siècle (autant chez les troubadours que chez les trouvères) sous la forme meschin,- ine (le -ch- devant -i- pouvant donner le son /k/), dans le sens de « jeune homme, jeune fille » et (en prédominance chez les Trouvères de Picardie) « femme attachée au service d'une autre, servante ». Le mot s'est conservé en wallon (meschène) et en picard (méquaine, méquine) dans le sens de « servante », et plus rarement dans le sens de « meuble servant à tenir la vaisselle ». En Picardie, Marie-Madeleine Duquef donne pour métchin-ne le sens de « méchine, épouse, servante », sans plus de précision, mais on peut penser que par l'équivalent méchine, on a voulu le marquer comme vieilli.

    Auguste Scheler, dans son Dictionnaire d'étymologie française d'après les résultats de la science moderne, dit pour mesquin : vfr. meschin, it. meschino, esp. mezquino, serf, pauvre, misérable. D'après Diez de l'arabe meskin, m.s. A l'appui de cette dérivation arabe, dit M. Grandgagnage, on peut remarquer que le plus ancien passage de la moyenne latinité où mischinus ait certainement le sens : homme lige ou serf, a été écrit en Aragon en 1131. Le mot s'est donc introduit en Europe par l'Espagne. De la première acception "pauvre, chétif" s'est dégagée celle de "petit" (de là, les subst. vfr. meschin, petit garçon, meschine, petite fille) et enfin pour le féminin, celle de servante (cp. le mot fille), acception propre surtout à l'it. meschina et au wall. meskene, rouchi méquéne. - Chevallet dérive meschine de l'all. magd, fille, servante, dimin. Mädchen ; cela n'a aucune vraisemblance. Le néerl. meisken, meisje (à Bruxelles j'entends dire masken) n'a rien de commun avec notre mot ; c'est un diminutif de meid (all. maid, formé de magd, par la résolution du g en i), jeune fille. Dér. Mesquinerie.

    • amigo (français de Belgique) :

    Au XVIe-XVIIe siècle, les soldats Espagnols, en garnison à Bruxelles, confondant vrunte (vroente en bruxellois, « cachot ») et vriente (« ami »), désignaient la vrunte par la traduction espagnol de vriend, amigo. Cette appellation lui est restée, et la vrunte straat s'appelle rue de l'amigo. Cependant au milieu du XVIIIe siècle, la rue est désignée comme la rue de la Vrunte, à la fin du siècle, la rue de l'Ami. En 1851, la rue devient par arrêté communal, la rue de l'Amigo. Pendant 1914-1918, la plaque bilingue dit Vroendestraat, et en 1955 Vruntstraat.

    Mais le romaniste Lucien-Paul Thomas y voit plutôt une origine dialectale : migot (ou migoe) est un mot picard-wallon, désignant le « lieu où l'on garde les fruits jusqu'à maturité ». Le mot est masculin ou féminin, l'article « le » et « la » étant identique en picard, le. Dans le Miracle de Notre-Dame, le mot désigne la prison de l'enfer.5 Godefroy donne en effet migoe, comme variante de murjoe, dans le sens d'« amas, provision » et de « cellier où l'on conserve les pomme ». Le même dictionnaire enregistre aussi amigault, emingaut, dans le sens d'« ouverture, fente ». De la rencontre de toutes ces formes, on serait passé à l'amigo (peut-être sous l'époque espagnol) dans le sens particulier de « cachot ».

    L'amigo désigne toujours en Belgique les « cachots de la police communale ». Le terme s'est même exporté, puisqu'on en trouve une attestation à Flemalles (proche de Liège). Le terme est même employé dans l'ex-Congo belge.

     

     

    Cela semble assez anecdotique. Plus importante, et tout au long de l'histoire du picard, on note une influence flamande.

    • expression utilisée de Gravelines au Touquet : ess sus dénéqué (de nek, le cou en flamand).

    • Rue du Gros-Gérard à Lille : nommée « rue de l'Esplanade » en 1695, rebaptisée depuis « Gros-Gérard ». Plusieurs explications ont été données à l'origine de cette désignation : une hypothèse veut que la ville aurait voulu rendre hommage à un personnage obèse ainsi nommé, une autre de Dérode, rappelle qu'en langage populaire « gérard » signifie « manchon » (étui fourré qui protège les mains du froid). Enfin, dans les années 1970, on avance une autre explication : cette rue se situe à proximité de la rue de la Barre qui par le passé possédait un gros barrage. Or, en flamand, « rue du gros-barrage » se dit « Grotte verher straat ». Si l'on remplace le V par un G, en raison de l'influence espagnole que connut Lille, tout en gardant l'accent flamand, on entend quelque chose d'assez proche de « gros-Gérard ».

    • aller à chlop/chlof : aller au lit (slapen en néerlandais, schlaffen en allemand signifient « dormir »), mais l'origine date peut-être des contact avec les dialectes voisins (wallon et lorrain) qui connaissent également cette expression, d'où la prononciation allemande (schlof) et non néerlandaise (schlop).

    • quinquin viendrait d'une duplication de kind-kind (« enfant ») ou du diminutif kind(e)ken, mais son origine est floue.

    • minck qui désigne le marché au poisson dont l'origine est également douteuse, mais très certainement flamande.

    • bèque (beek) pour un cous d'eau.

    • crole (krul) pour boucle ne fait aucun doute.

    • cron (krom) pour tordu.

    • drève (dreef) qui désigne une allée bordée d'arbres.

    • kermesse est également le mot flamand pour une fête patronale (kerkmisse).

    • businer viendrait de buis « tuyau ».

    • gatte et maguette (geit) pour la chèvre semble également d'origine flamande.

    • dringuelle utilisé également en wallon et encore en français de Belgique est presque le mot flamand inchangé drinkgeld.

    • crane est la grue en flamand.

    • flo (« mou, flasque ») qui viendrait de flauw (« fade, faible »).

    • pap qui veut dire bouillie épaisse vent directement du flamand.

    • sprot ou spreut, « choux de Bruxelles, choumettes » de spruit.

    • grouler vient de grollen (maintenant grommen) « gronder ».

    • kotche vient naturellement du kotje néerlandais, petite pièce.

    • spinde également vient du même mot et signifiait aussi garde-manger.

    • guiller vient de gilen « fermenter » (actuellement se dit gisten), le mot étant d'abord employer dans le processus du brassage de la bière.

    • drache vient du néerlandais vraisemblablement.

    • ramequin montre le diminutif néerlandais avec rammeken (petite crème, room).

    • spéculos vient aussi du néerlandais, même sa formation initiale est obscure.

    • les pos d'chucs (pois de sucre litt., « haricots verts ») descend du flamand struikbonen « haricots en arbuste » ou de suikerbonen « dragées ».6

    • couque qui désigne plusieurs viennoiseries vient directement de koek (« gâteau »).

    • babèle et babelute sont aussi du flamand babbelen « parler beaucoup », le mystère reste quant à l'appellation de la confiserie.

    • snoup désigne également un en-cas en flamand.

    • wassingue, où on reconnaît wassen, « laver ».

    • la loque également vient lok, « mèche de cheveu ».

       

       

    Louis Vermesse signale même qu'on disait souvent dank pour « merci » à son époque et Hécart signale menhére pour « monsieur », et on a aussi toutes les raisons de penser que les mots actuellement employés encore en français d'origine néerlandais (et ils sont bien plus nombreux qu'on le pense) y soient parvenus par le biais du picard : affaler, agripper, amers, arquebuse, arrimer, attifer, bâbord, bar (poisson), bègue et bégayer, berne (mettre un drapeau en ~), blague (à tabac), blaser, blocus, botte (de radis, de foin...), bouée, boulevard, bouquin, brader et braderie, brique et briquet, butin, cabaret, cabillaud, cancrelat, cauchemar, chenapan, cliver et clivage, colin, colza, coq (maître-~), corvette, crabe, criquet, dégingander, dégringoler, digue, drôle, dune, ébrouer, échoppe, églefin, éperlan, escarbille, esquinter, estomper, estran, étape, étriquer, flétan, flibustier, flûte, foc, frelater, fret (et affréter), friche, frisquet, gecko, godet, grabuge, gredin, grésiller, gribouiller, gruger, gueux, happer, havre, héler, houblon, layette, lof, loterie, louche, lest, lippe, mafflu, mannequin, maquereau, maquiller, maquignon, matelot, marsouin, morfler, mouron, pamplemousse, plaque, pleutre, polder, pomme de terre (calque de aardappel), pompe, radoter, reluquer, rigole, ruban, saur (hareng ~), scorbut, taper, taquin, tribord, tringle, trouille, trusquin, vacarme, vase (limon), vilebrequin, vrac, yacht...

     

    A Dunkerque, l'influence flamande est encore plus importante. On considère, en fait, le parler dunkerquois comme un mélange de picard, de flamand et de français. On note boureleule (litt. « paysan », personne peu instruite), brouck (pantaton), buc (ventre), cletche (vêtement), copeneste (litt. « nid d'araignée », poussière), copespele (toile d'araignée), guernade (crevette), keint'che (menton), maneukeu (bonhomme, gars), meuchck (moineau), moudre (mère, maman), paneckoucke (crêpe), potekaries (ustensiles de cuisine), smout (saindoux), snôtelap'che (litt. « tissu à morve », mouchoir), vulback (poubelle)...

     

     

    1 Edmond Lecesne, Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874, p.340.

    2 Jules Feller, Bulletin du Dictionnaire général de la Langue wallonne, 1907, in Société de langue et de littérature wallonnes, 01-04, p.52 ss.

    3 Cf. TLFi, article remoulade.

    4 Louis Brébion, Étude philologique sur le Nord de la France (Pas-de-Calais, Nord, Somme), H. Champion, Paris, 1907, p.162.

    5 Chroniques, Revue belge de philologie et d'histoire, Année 1933, Volume 12, Numéro 12-3, p.875.

    6 Sigart dans son Glossaire étymologique montois indique également l'existence des pois d' trois lunes, les pois hâtifs auxquels il faut « ajouter du sucre, de la crème », de là peut-être la confusion. Il existe également le suikererwt, les « haricots mange-tout » (en allemand Zuckererbsen ou Zuckerschoten, en anglais sugar snap (peas)). En dunkerquois, sucreu-boontje désigne les « petits-pois » et les srucrebollen, les « dragées ».


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    Le normanno-picard est, comme on l'a vu, donc le superdialecte le plus « latin » des langues d'oïl. Mais c'est aussi le superdialecte le plus « germanique ». « Ce sont les allures gauloises unies à l'humeur germanique », dit Edmond Lecesne.1 Victor Hugo écrit en 1837 ainsi le beffroi de Mons : « la silhouette de la ville est chargée de trois beffrois dans ce goût tourmenté et bizarre qui résulte ici du choc du nord et du midi, de la Flandre et de l'Espagne. » « Avec de l'Italie qui descendrait l'Escaut, / Avec Frida la Blonde quand elle devient Margot » chante Jacques Brel dans Le Plat pays (1962). 

    En 341, on pense que les Francs ont pénétrés en Toxandrie. En 388, le Rhin est menacé par les barbares, et en 406, les Francs se répandent en Belgique septentrionale et la Germania secunda est alors germanique et non plus romaine.

    A cette date, l'invasion franque s'arrête sur une ligne Arras, Portus Aepatiacus, Marck (Pas-de-Calais), Famars et Tongres, et sur le Rhin, Andernach. La forêt Charbonnière (en Hainaut et Ardennes, limite infranchissable jusqu'au XIIIe-XIVe s., la province du Luxembourg aura encore le nom du Département des Forêts pendant la période révolutionnaire, et la forêt de Meerdael sépare encore les villages flamands au nord de Weert-Saint-Georges, Blanden-lez-Louvain et Bierbeek des villages wallons au sud de Nethen, Hamm-sur-Nethen, Tourinnes-la-Grosse) et la route romaine entre Bavay et Cologne, permettant les communications, les arrête. Le long de cette route, les Romains renforcent et ont construit des forts : Caestre (entre Cassel et Bailleul), Caster (près d'Avelghem), Castre (entre Grammont et Hal), Chastre-Dame-Alerne et Chastre-le-Bole (Corroy-le-Grand), enfin Caster (près de Maestricht) sont des noms de localité qui en rappellent la présence. La Lys au sud-est, la Canche au sud, la mer à l'ouest, et la forêt charbonnière furent les frontières de cette colonisation moitié militaire, moitié pacifique.2

    A partir du règne de Clodion, les invasions cessent et les conquêtes politiques (Gaule, Espagne, Italie...) se bornent à amener un changement de souverain : Tournai, Cambrai, Artois... mais là, ils ne sont pas assez nombreux pour germaniser le pays.

    On ne parle plus francique à partir du VIIe siècle dans ces zones qui sont actuellement romanes. Au nord, le bilinguisme (notamment des Germains) dura longtemps encore. On pense que les Mérovingiens parlaient encore un dialecte germanique. Les Carolingiens, venus encore de la partie germanique du royaume, parlaient encore l'allemand, comme en témoigne les Serments de Strasbourg. Mais il est sûr que Hugues Capet ne savait plus le germanique. Les différents partages du territoire au fil des héritages ne s'en préoccupent pas, l'identité nationale sur le fait de la langue si important aujourd'hui n'existant pas. « Au partage de Verdun en 843, qui fut décisif pour la constitution des nationalités futures, les trois parts coupèrent indistinctement des populations romanes et germaniques, puisque la Flandre flamingante avait été attribuée à Charles et la Suisse romanche à Louis, et que les deux nationalités étaient à peu près égales en nombre dans la partie cisalpine du royaume de Lothaire. »3 On cherche toujours à réussir un partage matériel. Dans l'histoire pas si lointaine, les rois cherchaient la conquête de terre, et non à rassembler les terres abritant les peuples de même langue. La population pratique alors le bilinguisme, notamment à Tournai encore au XIVe siècle : "Comme, d'ancienneté, ait esté usé et accoustumé oudit pais de baillier enfant pour enfant [échanger ses enfants] de la langue d'oyl à celle de Flandre et de celle de Flandre à celle d'oyl, pour apprendre les langaiges".4 Il faut attendre la Révolution française et surtout les guerres du XXe siècle pour changer ce phénomène. En 1830, la Belgique se crée d'après une question de religion. En 1960, se crée la frontière linguistique en Belgique, et il faut attendre encore 1991 pour voir le Brabant belge partagé selon la langue majoritaire de la population. La ville de Bruxelles, devenue Région Bruxelles-Capitale reste, sur le papier, bilingue.

     

    Rappelons les faits marquants de cette influence germanique sur le picard :

    • conservation de G et K germanique, comme le bourguignon et l'occitan (cependant cela n'explique pas la prononciation palatale du wallon, des dialectes oïl de l'est (lorrain, champenois, du francoprovençal et d'une partie du provençal),

    • maintien du W- germanique, comme en normand (évolution en /v/), wallon, lorrain et champenois,

    • absence de consonne épenthétique dans les groupes romans ML, NR, LR, comme en wallon, champenois, lorrain, bourguignon (mais contrairement au normand),

    • vocalisation de la labiale dans les groupes BL, PL, comme en champenois, lorrain et bourguignon (mais contrairement au normand),

    • maintien tardif du -t final roman, comme en champenois, lorrain, bourguignon (ce qui n'explique pas la réduction du groupe finale /ts/ en /s/),

    • /ʎ/ gallo-roman évolue en /l/ (normand conserve le /ʎ/, son inconnu des langues germaniques),

    • fricatisation de S initial en /ʃ/ et produit chuintant et non sifflant de la palatalisation de Cei, Cy, Ty, Sty > tʃ > ʃ (occitan, arpitan), les chuintantes étant fréquentes en germanique,

    • instabilité du e- prosthétique devant s + cons. d'origine germanique (wallon) et par conséquent, conservation des groupes s + consonnes à l'initial (wallon),

    • dévoisement final et avant une autre consonne sourde (phénomène que connaît les langues germaniques ; on pense que l'accent tonique sur la première syllabe, typique des langues germaniques, et ce déjà avant notre ère, y a jouer un rôle),

    • réduction de diphtongues et triphtongues apparemment par recul de l'accent, comme partiellement en champenois et lorrain, réduction de ai, ei + s > i, comme en champenois
    • évolution de Ū et Ŏ en /œ/, comme en bourguignon et enfin en position prétonique, e en hiatus s'efface plus tôt qu'en français (mais tous ces traits ne se retrouvent pas en normand),

     

    francique

    norm.-pic.

    allemand

    néerlandais

    italien

    français

    faldistôl

    fauteul(y)

    Faltstuhl

    vouwstoel

    faldistorio

    fauteuil

    talea/tallia (lat.)

    le/(a(s)telle

    Teller

    (talioor/talie)

    taglia

    (tailloir)/entaille

    frisk

    fraîque

    frisch

    fris

    fresco

    frais

    marka5

    marque

    Mark

    mark

    marca

    marche

    gardo

    gardin

    Garten

    gaard

    giardino

    jardin

    sporo

    sporon

    Sporn

    spoor

    sperone

    éperon

    wrakkjone

    wrikan

    garchon

    Rache/rächen

    wreken/wrak

    garzone / ragazzo

    garçon

    skina

    esquine

    Schiene

    scheen

    schiena

    échine

    busc

    bosquet

    Busch

    bos

    boschetto

    (boschet)

    stok

    stoc

    Stock

    stok

    stocco

    estoc

    wardôn

    warder

    warten

    waren

    guardar

    garder

    -hart

    -ard [art]

    -hard [-hart]

    -ard

    -ardo

    -ard

    binda

    binte

    Band [bant]

    band

    banda

    bande

    bansta

    banse

    Bahn

    baan

    benna

    banne, benne

    sam(a)non

    sim(u)lare6

    senler, senner

    samm(e)l(e)n

    zamelen

    sembrare

    sembler

    hauha

    heut

    Hoch, Höhe

    hoog

    alto

    haut

     

    Entre parenthèse apparaisse les variantes. Ainsi boschet et tailloer sont de l'ancien français (le mot ne s'est pas conservé en français). On voit que le normanno-picard et l'italien sont les plus conservateur (voir les traitement de sp- et st- initiaux et des groupes consonantiques -sk- et -ml-), même les langues germaniques connaissent une palatalisation. Le traitement du w- et du -l germanique est remarquable de stabilité. Le mot banse est aussi le plus proche de l'original. Le dévoisement des sonores finales et la métaphonie de o/ö est également proche des traitements ds langues germaniques. Citons encore le traitement de hl-, *hlanka > cran (en fr. « flanc »), terme encore courant au Canada, et Hlodowig > Clovis en ancien-français.

     

    La place de l'adjectif en picard, normand, wallon et lorrain semble avoir subi une influence germanique, mais tardivement. En effet, en vieux-haut-allemand (de 750 à 1050), l'adjectif épithète est antéposé ou postposé. Par exemple dans le Ludwigslied :

    • (V16) Sidh uuarth her guot man : « Et devint honnête homme »,

    • (V46) Ther kuning [...] Sang lioth frano : « Le roi [...] entonna un cantique saint ».

      De même en latin et en roman. Par exemple, dans la Séquence de Saint-Eulalie :

    • (V1) buona pulcella / (V18) grand honestet : « belle pucelle / grand honneur »

    • (V8) por manatce regiel / (V21) li rex pagiens : « pour menace royale / le roi païen ».

     

    Cependant, il est clair que c'est maintenant la règle en allemand et en néerlandais, l'adjectif épithète est toujours avant le nom :

    • fr. une petite fleur blanche.

    • nl. : een kleine witte bloem.

    • ald. eine kleine weiße Blume.

     

    En picard, l'adjectif est souvent antéposé au nom, comme en ancien français jusqu'au XIIe siècle (en latin vulgaire, l'adj. antéposé est aussi courant que l'adj. postposé)7 :

    • Rouche-Rackham, Rackham le Rouge,

    • noér méle, merle noir,

    • du fin sé, du sel fin,

    • min neu capiau, mon nouveau chapeau,

    • unne blanke mason, une maison blanche,

    • unne jonne file, une jeune fille.

    Alain Dawson donne la règle suivante pour le chtimi : les adjectifs courts (réduits à une seule syllabe) se placent généralement devant le nom.

    En normand également, l'adjectif monosyllabique se place avant le substantif :

    • une neire keminse, une chemise noire,

    • eun nei tchyin, un chien noir.

     

    En wallon, l'adjectif épithète se place généralement devant le nom qu'il définit (il y a toutefois des exceptions) :

    • cûtes peûres di Lîdje, poires cuites de Liège.

    Le phénomène est encore perceptibles dans le français de Belgique où le qualificatif est toujours devant le nom : une neuve robe.

     

    En lorrain, l'adjectif épithète est avant le nom qu'il qualifie :

    • un blanc rupt, un ruisseau blanc, clair,

    • neurs pouchris, pêcheurs noirs (nom d'un oiseau),

     

    Dans la toponymie romane, l'ordre déterminant-déterminé est la règle en Normandie (sauf Avranchin), Picardie, Nord, Champagne, Ardenne, Lorraine, nord de la Franche-comté et de l'île-de-France : Neuville, Bénifontaine, Neufchâteau, Neufchâtel, Neuville, Neubourg...

    Par ailleurs, en occitan parlé, on a préférentiellement les suites : la boria granda pour « la grande grange », ou un aubre bèl pour « un bel arbre ». Voir également le Pont-Vieux à Carcassonne.

     

     

    1 Edmond Lecesne, Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874, p.354.

    2 Godefroid Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, in Mémoires couronés, vol. 48, 1895, p.545-48.

    3 Godefroid Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, Volume II, Livre Troisième, in Mémoires couronés, vol. 48, 1895, p.12.

    4 Godefroid Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, Volume II, Livre Troisième, in Mémoires couronés, vol. 48, 1895, p.18, note 3.

    5 Comme on l'a vu dans la toponymie, marka désigne le « frontière » mais aussi le « signe de démarcation de la frontière », d'où marche-frontière, « province frontière ». Le français la réempruntait par le normanno-picard sous la forme marquer et encore au XIIIe siècle : marge.

    6 De l’indo-européen commun *sḗm, « un », « ensemble dans un », « en unité », « y compris »... De là, latin simulare, « faire un avec l'autre » et allemand sammeln, « rassembler ».

    7 La règle du français actuel est plus compliquée : Divers facteurs, acoustiques (ou euphoniques : sonorité des mots enchaînés), syntaxiques (ordre, nombre et longueur des mots concernés) et sémantiques (éviter tout risque d'équivoque quant au sens), exercent des influences réciproques et parfois contradictoires dans le choix entre antéposition et postposition (page wikipedia Syntaxe de l'adjectif en français).

     


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    Au IXe siècle, survenait une époque trouble avec les raids normands, ceux-ci laissant peu de traces dans la langue, hormis pour le normand, qui aura également un caractère germanique et qui le rapprochera du picard donc. Cependant, Charles Joret explique le conservatisme consonantique du normand par l'isolement politique de la Normandie (alors sous Rollon, mort entre 928 et 933 et chef viking à l'origine du duché de Normandie) et du Comté de Flandre (sous les Baudoin). Puis, alors que les dialectes d'oïl se sont formés, « la réunion en 1154 de la Normandie et de l'Angleterre sous la domination de Henri II Plantagenet vint modifier cet état de choses. Henri, avant d'être duc de Normandie et roi d'Angleterre, était comte d'Anjou, du Maine et de Touraine, pays dont le dialecte ressemble bien au normand par son vocalisme, mais en diffère essentiellement par le traitement des gutturales qui s'y sont modifiées comme dans le français proprement dit. Ainsi, tandis que les pays de langue picarde restaient isolés politiquement du reste de la France, la Normandie, en passant sous le sceptre des Plantagenets, se trouvait, au milieu du XIIe siècle, réunie à des pays dont le dialecte différait profondément du sien par leur consonantisme ; il est impossible que ce rapprochement d'idiomes différents n'ait point influé sur le normand, au moins sur le normand littéraire. Des trouvères, comme Wace, qui fleurissait déjà à l'avènement des Plantagenets, continuèrent sans doute à écrire dans le dialecte normand et purent voir encore leurs poèmes accueillis des nouveaux souverains ; mais il se forma bientôt une autre génération de poètes qui dédaignèrent certains des caractères essentiels du normand proprement dit et n'en durent plaire peut-être que davantage aux monarques angevins ; comment d'ailleurs ceux-ci n'auraient-ils point préféré des formes qui leur rappelaient l'idiome de l'Anjou et de la Touraine ? »1

     

    Mais qu'est-ce qui explique de ce rapprochement entre le normand et le picard. Très éloignés l'un de l'autre d'un point de vue du vocalisme, ils sont proches par cette non-palatalisation. Cependant au XIIIe siècle, les usages orthographiques picards ont pénétré en Normandie, ainsi à partir de ce moment, on écrira (et prononcera ?) pour la 4e pers. de la conjugaison -ums, -oms, -uns pour -um sur le modèle de -omes. En anglo-normand, on aura donc -oum, mais aussi -oums et -uns.

    Est-ce seulement ce superstrat germanique, même si les peuples germains ne parlaient pas le même dialecte ? On distingue en effet les parlers hauts normands (Eure, Seine-Maritime) des parlers bas normands (Manche, Orne, Calvados). La Haute-Normandie subit l'influence des Vikings qui envahissent alors toute la France par les fleuves, tandis que la Basse-Normandie est plus romanisée. En 911, Charles-le-Simple, après les avoir combattus longuement, notamment dans le Vimeu, donne la Neustrie à Rollon, celui-ci ayant refusé de prendre la Flandre. Depuis cette date, cette région en partie germanisée se nommera la Normandie.

    Aujourd'hui, le normand méridionale a presque disparu. L'encyclopédie Imago Mundi (Cosmovisions.com) dit dans son article Les langues d'oïl : « Certains [dialectes], comme le wallon ou le picard ont suivi des chemins qui leurs sont propres, les autres, comme le normand, le bourguignon, etc, se sont rapprochés du français standard au point de n'en être plus de nos jours que des variétés assez peu différenciées. » Quand on évoque de nos jours le normand, on parle principalement du normand septentrional (cauchois, cotentinois, et guernesiais, ce dernier reconnu comme langue régionale des îles Britanniques).

    L'influence germanique n'est donc pas la même entre le picard et le normand. Sur le normand (haut ou septentrional), elle est due surtout aux langues nordiques ou scandinaves, notamment l'ancien danois (ou norrois) avec un substrat francique et saxon ; alors que le picard doit son influence au flamand (bas-francique) et peut-être au saxon (notamment dans le Boulonnais)2. Quant au wallon et au lorrain, ce serait plutôt le moyen-francique (moyen-allemand, platt de Lorraine et du Luxembourg [letzebuergesch], et peut-être dans une certaine mesure le bas-francique pour le wallon.

    Donc ni la germanisation, mais également la romanisation (la Neustrie faisait partie de la Gaule Lyonnaise et la Picardie et la Flandre de la Gaule Belgique), ni la culture en champs ouvert ne peut expliquer que ces deux régions aient eu des contacts.

    Cela ne peut être dû qu'à des rapprochements commerciaux forts, et peut-être la culture de la pêche. Peut-être également l'éloignement de la route romaine qui rejoignait Lyon – Reims – Trêves a joué un rôle. En effet, la romanisation « fut particulièrement intense sur le territoire des Remi autour de la ville du même nom (Reims), et pour des raisons stratégiques le long des vallées de la Moselle et du Rhin, de Trêves à Cologne. […] Bien que le latin fût la langue officielle de l'administration et de l'élite politique et sociale, il est clair, que comme en Lyonnaise, une partie importante de la population indigène a longtemps continué à parler la langue celte. »3

    Après Clovis (466-511), et Clotaire Ier (498-561), sous Chilpéric Ier (525 ou 527-584), lorsque les Francs ont leur capitale à Soissons (575-751), leur royaume s'étend sur la Neustrie, de la Flandre (l'Escaut) au Cotentin (Loire). En 911, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, une partie mal définie du territoire de celle-ci sera cédée au viking Rollon pour constituer la Northmannie ou Normandie. On peut penser que durant cette longue période, des contacts privilégiés ont favorisés les rapprochements entre les dialectes normand et picard.

    Ainsi éloignés des voies de romanisation, ces régions restèrent peu latinophone, et donc longtemps celtophone, et allié à une germanisation plus forte, cela donne cette coloration particulière à ce superdialecte.

    « Tout comme les mots français nord, sud, est, ouest, autant de preuves du contact des langues à travers la Manche (voire, à cause de la Manche) à l'époque anglo-saxonne, le petit hansac anglo-normand, devenu en France le hansart, montre qu'à l'époque de l'ancien français, les ponts n'avaient pas été brûlés. Les vaisseaux non plus d'ailleurs : il est clair que le vocabulaire maritime était international à l'époque, et il y a lieu de croire que sa langue (des deux côtés de la Manche) était le français. »4

     

    Ce qui est sûr c'est que le normanno-picard sera exporté à la cour anglaise avec Guillaume le Conquérant, dont la femme était lilloise. Il épouse en effet Mathilde de Flandre vers 1053, et fait de la Normandie un duché puissant, craint du roi de France. Sur le plan politique, Mathilde est régente du duché pendant la conquête normande de l'Angleterre, probablement avec son fils Robert. « [Mathilde de Flandre] passa la mer [pour se faire couronner reine d'Angleterre en 1068] avec un grand concours d'hommes et de femmes nobles. Parmi les clercs qui remplissaient auprès d'elle les fonctions du culte divin, on remarquait le célèbre Guy, évêque d'Amiens, qui déjà avait mis en vers le récit de la bataille d'Harold contre Guillaume ». (chroniqueur Orderic Vital, Historia ecclesiastica). Évoluant en Bretagne, le normand deviendra anglo-normand.

    L'anglo-normand est d'importance, puisque c'est dans ce dialecte que sera écrit le premier manuel de langue d'oïl, l'Aprise de la langue françoise de Gautier ou Walter de Bibbesworth, rédigée vers 1290, donc la même année que les Regles de Trobar (de Jaufre de Foixà) et cinquante ans après les Razos de Trobar (de Ramon Vidal de Besalo, troubadour catalan qui écrivait alors en occitan rayonnant par sa littérature courtoise). Ces premières grammaires sont destinées à aider les trouvères et troubadours à composer leurs œuvres, en scripta d'oïl pour les uns, en parladura lemozi pour les autres.

    Cela eut pour conséquence de laisser des traces dans la langue anglaise actuelle.

     

    1 Charles Joret, dans Le C dans les langues romanes, A. Franck, Paris, 1874, p.284-85.

    2 D'après Walther von Wartburg, ce conservatisme serait dû (ou plutôt cette régression) à l'invasion scandinave qui aurait renforcé l'influence franque. (Die Ausgliederung der Romanischen Sprachräume, A.Francke, Berne, 1950, p.58-59). Cf. La partie toponymique.

    3 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.73.

    4 David Trotter, L'anglo-normand : variété insulaire, variété isolée, Grammaires du vulgaire, in Médiévales 45, automne 2003, p. 43-54 (http://medievales.revues.org/760). Cf. du même auteur Oceano vox : ships and multilingualism in medieval (in Kurt Braunmüller, Gisella Ferraresi, Aspects of multilingualism in European language history, John Benjamins Publishing Company, Hambourg, 2003, p.15-34).


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