•  

     

    On remarque donc la grande similitude entre le picard et le normand. Mais il y a plus, car les deux langues auront subi une influence germanique forte, comme nous le verrons, mais pas par les mêmes langues.

    Le normanno-picard (comme on appelle donc ce superdialecte) partage aussi quelques traits avec les langues latines du sud (groupe méridional ou méditerranéen pour Walter von Wartburg), notamment le conservation de C et G + A latin, conservation de G et K germanique, diphtongaison de ε roman tonique entravé, évolution de -ELLOS en /jo/, absence de consonne épenthétique dans les groupes romans ML/NR/LR, fricatisation de S initial en /ʃ/, nasalisation de i et e/ε en ĩ (le roumain n'a pas nasalisé cependant), évolution de Ă en o (pour le provençal)...

     

    norm.-pic.

    provençal

    portugais

    italien

    espagnol

    catalan

    roumain

    canter

    canta(r)

    cantar

    cantare

    cantar

    cantar

    a nta

    vaque

    vaco

    vaca

    vacca

    vaca

    vaca

    va

    gambe

    cambo

    gamba

    jamba

    cama

    gambă

    fier

    fèrre

    ferro

    ferro

    hierro

    ferro

    fier

    catiau

    castèu

    castelo

    castello

    castillo

    castell

    castel

    timps

    tèms

    tempo

    tempo

    tiempo

    tempo

    timp

    san-ner

    sèmbla

    (as)semelhar

    sembrare

    (en)samblar

    (as)semblar

    a semăna

    chucher

    chucha, suça

    chuchar

    succhiare

    chupar

    xuclar

    a suge

     

    Ces racines se retrouve même jusqu'en indo-européen :

    • canter : de l’indo-européen commun *kan- (« chanter ») qui donne κανάσσω, καναχή, κόναβος (« son, bruit, clic ») en grec ancien, Hahn (« coq ») en allemand, kanañ (« chanter ») en breton,

    • vaque : de l’indo-européen commun *waka (« vache »),

    • san-ner : de l’indo-européen commun *sem (« un ») > voir semel. Il est apparenté avec l’anglais same ou le grec ancien ὁμός, homós (« semblable, pareil »), le tchèque sám (« semblable ») ou samý (« seul »),

       

    La palatalisation de K + E, I en ʒ (en passant par /dz/) n'est partagé que par l'anglais et le champenois : PLACERE > pic. pléji, angl. (dans les mots empruntés à l'ancien français) pleasure [pleʒə(r)], champ. piéji.

     

    français

    romanche sursilvan

    romanche puter

    rumantch grischun

    savoyard

    arpitan

    wallon

    chanter

    canter

    chanter

    chantar

    shanta

    tsanta

    tchantè

    vache

    vacca

    vache

    vatga

    vashe

    vashe

    vatche

    jambe

    comba

    chamma

    chomma

    shamba

    tsanba

    djambe

    fer

    fier

    fier

    fier

    fé

    féro

    fièr

    château

    casti

    chastè

    chastè

    shâté

    shât

    tchèstê

    temps

    temps

    temp

    temp

    tan

    tan

    tins

    sembler

    semegliar

    sumaglier

    sumegliar

    sanblâ

    sanblâ

    son.ner

    sucer

    tschetscher

    tschütscher

    tschitschar

    sheushé

    seussî

    sucî

     

    On remarque donc un caractère conservatif des dialectes oïl du nord et du nord-ouest. Cela leur confère une marque plus latine que le français, comme le disait Charles de Bovelles, dans son Liber De differentia vulgarium linguarum et Gallici sermonis varietate (1533), « Champ, camp ; chambre, cambre ; chose, cose [...]. En vérité ces mots sont encore une preuve que la langue des belges et de ceux que l'on appelle les Picards est plus proche de la langue italienne ou espagnole que la langue des Francs ou des Parisiens et qu'elle est moins dégénérée par rapport au langage latin. » Dauzat pense que Sainéan a attribué une origine provençale à des mots d'argot, surtout anciens, que la Provence a au contraire empruntés à la France du Nord, ce qui prouve bien que ces deux variétés gallo-romanes sont assez proches pour permettre ce genre d'emprunts. De même Gaston Paris dira : « On est étonné, que M. Bourciez croie encore à l'origine picarde ou normande des mots camp, campagne, cape, sûrement italiens et espagnols. »1 En fait, « le Gascon, remarque Tabourot, prononce tous les mots en ache, en aque. L'influence gasconne contribua donc, de même que l'influence italienne, et beaucoup plus que l'influence picarde, à faire hésiter la prononciation française, dans un grand nombre de mots terminés en ache. On a longtemps hésité, en effet, entre sandarache et sandaraque ; — flache et flaque ; — rubriche et rubrique ; — empoche et empoque ; — pendiloches et pendiloques ; — cloche et cloque ; — broche et broque ; — porche et porque ; — fourche et fourque ; — lambrusche et lambrusque, comme il est facile de le voir en comparant les Dictionnaires de Robert Estienne, Tabourot, La Noue, Nicot, Oudin. »2

    Un autre trait rapproche le picard des langues romanes septentrionales, notamment l'italien, est le développement de e ouvert devant les palatales en i3 :

    - latin tinea / fr. teigne / pic. tigne, wall. tigne, esp. tiña, port. tihna, it. tigna,

    - latin meliōrem / fr. meilleur / pic. miyeu, (wall. mèyeû, esp. mejor, port. melhor,) it. migliore...

    Remarquons la similitude parfaite de prononciation entre le normanno-picard et le roumain pour vaque/vacă et gambe/gambă. Par contre on remarque que la palatalisation de [ka] et [ga] est assez sporadique dans le domaine roman.

    La diphtongaison de ε roman tonique entravé, commune au wallon (et au lorrain) et à l'espagnol, est également sporadique. L'évolution du suffixe latin -ELLUS est également irrégulière, puisqu'on ne la rencontre qu'en normanno-picard, français, arpitan et provençal. Le romanche, comme on le voit, se trouve sur la zone de rencontre entre les langues qui opère la palatalisation et celles qui ne l'ont pas opérer.

    Concernant la nasalisation de i et e/ε en ĩ, la diphtongaison de ε roman tonique entravé et l'absence de consonne épenthétique dans les groupes romans ML/NR/LR, on voit que le wallon rejoint le picard (et le lorrain), mais aussi en partie le roumain, l'espagnol ou le portugais, et contrairement à la plupart des autres langues romanes (dont le français, l'italien, le catalan).

    Mais on note surtout de grandes similitudes entre le picard et le normand, étudions la de plus près.

     

    1 Romania, t. XVIII, p. 587.

    2 Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la langue français de la fin du 15e siecle á la seconde moitié du 17e, Maisonneuve, Paris, 1893, p.268-69.

    3 Cf. Meyer-Lübke, Grammaire des langues romanes I, § 84.

     


    votre commentaire
    • anciennement désinence de la 4° personne en -omes (cf. somes < SUMUS, -um en normand) à l'Ind. Prés. (< -ĀMUS) et Fut., et en -iemes à Ind. Imp. et Cond. (< -ĀBĀMUS/-(I)ĒBAMUS/) (cf. plus loin, l'influence du français),

    • désinence de la 4° personne en -omes1 à l'Ind. Imp. et Cond. (< -ĀBĀMUS/-(I)ĒBAMUS/), et en -iemes à Ind. Parf. (passé simple) : os cantônmes (nous chantions), os cantrônmes (nous chanterions), os cantinmes (nous chantâmes, normand : j'cantîmes)...

    • désinence de la 5° personne en -otes (cf. êtes) à l'Ind. Imp. et Cond.., et en -ietes à Ind. Parf. (passé simple) : os cantôtes (vous chantiez), os cantrôtes (vous chanteriez), os cantites (nous chantâtes, normand : vos cantîtes)...

    • désinence de la 6° personne en -ottes à l'Ind. Imp. et Cond.., et en -ietes à Ind. Parf. (passé simple) : is cantôttes (ils chantaient), is cantrôttes (ils chanteraient), is cantittes (ils chantèrent, normand : il cantîtent)...

    • HABUĪ, SAPUĪ représentés par oc(h), soc(h)(normand), cf. les Ind. Prés. de la 1° pers. phonétique fac(h), senc(h) > SENTIO, dont la désinence s'est étendue à d'autres Ind. Prés. de la 1° pers. : demanc(h), tienc(h), poc(h) (> *POSSIO), prenc(h), etc. comme le Subj. Prés. s'est étendu à d'autres Subj. Prés. : demeur(e)che, go(e)che (< *GAUDĪRE), doi(ve)che, mec(h)e (< MITTERE),

    • parallèlement, Subj. Prés. en -ge (normand) sans doute inspirés de plange, sorge (< PLANGAM, SURGAM, phonétiques, ou faut-il poser des *PERDIAM, *PRENDIAM analogiques ?) : renge (< *RENDERE), prenge, perge (PERDERE),2

    • absence d'action de -w- sur -i- dans les Part. en -UĪ (wallon) : HABUISTĪ > euis > u, SAPUISTĪ > seuis > su, d'où les Subj. Imp. euisse > euche, seuisse > seuche, *BIBUIT > biut > bu, etc.

    • Parfait/Prétérit de l'Ind. de la 6° pers. en -is(s)ent modelé sur -is, -ist (pers. 2 et 3), d'où conservation prolongée des types mesis, mesisse, presis, pressise, etc.

    • forme svarabhaktiques (apparition d'une voyelle d'appui dans un groupe de consonnes) au Fut. (normand) : devera, metera,

    • confusion des classes I à radical palatal et III en raison de la réduction phonétique de -ier (Ind. Fut.) et -ierent (Parfait/Prétérit de l'Ind. 6° pers.) en -ir et -irent.

    • La 1er pers. du futur ne se confond pas avec la 1er pers. du conditionnel : je seray (je serai) ; je seroys/seroué/seros (je serais)...

    • Pour les temps composés, l'aux. avoir est toujours employé (ce qui simplifie le problème de l'accord du part. passé)(wallon) : i s'avot pourméné, achteure i a rintré à s'mason (il s'était promené, maintenant il est rentré chez lui), os avons sorti (nous sommes sortis), os avez venu (vous êtes venu), i s'o piqué (il s'est piqué), je m'ay annuyé (je me suis ennuyé)...

    • passé défini et l'imparfait du subjonctif complètement disparu, sauf dans certaines localités près de Mons et en Normandie.

     

    1 C'est plus proche du latin (< -ĀMUS), que le francien en -ons (dont l'origine n'est pas élucidée). En ce qui concerne l'évolution phonétique de -Ā- en -o-, on pense à une analogie avec SUMUS > (nous) sommes. Burguy dit : «  Cet o de omes, ons provient de l'assourdissement de l'a long en o. Omes, ons, dérivé de amus, servit pour les quatre conjugaisons et pour tous les temps, à l'exception du parfait [passé simple]. - On trouve aussi les variantes oumes, onmes ». (c'est cette dernière forme qui est encore courante dans la conjugaison picarde pour l'Ind.Imp., et le Conditionnel présent).

    2 Au subjonctif, analogie de la forme -che (anc.fr. -je que je meurje < lat. iam/eam) pour les verbes de la 1er et 2e conjugaisons terminés par une voyelle ou r, l, et les verbes de la 3e et 4e conjugaisons : que je payche (que je paye), que je le nétchiche (que je le nettoie), que je tirche (que je tire), que je brulche (que je brûle), qu'i vachte (qu'ils aillent), qu'i finiche (qu'il finisse)... mais que j'apèle, que je cante (que je chante), qu'is sèmte (qu'ils sèment)..., qu'il pleuche (qu'il pleuve), que cha vauche (que ça vale), que nous connoichonche (que nous connaissons), qu'is doichte (qu'ils doivent), qu'i renche (qu'il rende)... On retrouve le -ch- pour les 1er et 2e pers. du pl. : qu'os partonche (que nous partions), qu'os partéche (que vous partiez). Quant à l'époque à laquelle remonte l'adoption de la finale -che pour marquer le subjonctif, elle paraît être assez reculée puisqu'elle est antérieure au changement de a accentué en o ouvert comme en témoignent les formes bache, batte, à l'indicatif bôt, bat ; vache, aille, à l'indicatif vô, va... (L.Brébion, p.20).


    votre commentaire
  •  

    • l'article fém. sing. est le (wallon li)1(la en français est une anomalie, le illa latin aurait dû s'amuïr en le, l'anglo-normand préfère lo, voire lu), au CS par analogie avec le masc., et les possessifs correspondants me, te, se (ma, ta, sa)(wallon mi, ti, si). On retrouve cette forme dans les noms de familles (Delerue, Delepierre, Delegorgue, Delplanque, Delcroix...). L'effacement de distinction des genres à l'accusatif a eu pour résultat l'emploi de li pour la au nominatif : Se aucune persone à louwet aucune maison en cheste ville, elle doit tenir la maison l'anée qu'elle l'aroit louwet se chius ou chelle cui li maison seroit ne le donne à rente dedens le quart jour de le Pentecouste avant que li anée dou louwage soit entamée.2

    • hésitation sur le genre des noms (peut-être due à l'article indifférencié le). Sont masc. : bourrique, garretière, prison, tombe, passoire... Sont fém. : ache (âge), centime, éclair, chimentière, froid...

    • les cas régime sing. masc. de ceux-ci sont MEUM, TUUM, SUUM > mjyɛ̃n, tjyɛ̃n, sjyɛ̃n > mjœ̃, tjœ̃, sjœ̃ > mœ̃, tœ̃, sœ̃ > men, ten, sen3 et m'n, t'n, s'n (devant voyelle) ; et nos, vos, produits précoces de NOSTROS, -AS et *VOSTROS, -AS, ont donné naissance à des cas sans -s : no (nôtre > NOSTER, nos > NOSTROS), vo (vôtre, par analogie avec nôtre),

    • féminins toniques mi(e)ue(s), ti(e)ue(s), si(e)ue(s), refait sur *mieu (< MEU) non attesté (occitan : mieu, tieu, sieu),

    • EGO tonique > jou, tandis que les cas régime mi, ti, si remontent non à MĒ, TĒ, SĒ comme le français moi, toi, soi, mais à MIHI, TIBI, SIBI > *MĪ, *TĪ, *SĪ (castillan : mí, tí, sí),

    • démonstratifs cas sujet sing. masc. EC]C(E) ILLI > chil, chi(l), chi(e)us, EC]C(E) ISTĪ > chis(t), EC]C(E) HOC > chou,

    • emploi du pronom démonstratif comme article4 due au besoin de différencier les genres à l'oral selon Edourd Hrkal. Daniel Haigneré donne la règle suivante : « Les mots qui expriment des idées générales, et qui, dans leur sens absolu prennent le, la, les, réclament au contraire, che, chèle, ches, lorsqu'ils se spécialisent, et tombent, pour ainsi dire, du genre dans l'espèce. Ainsi, l'école, c'est l'instruction ; chele école, c'est lieu où on la donne. On dit par exemple le monde, pour signifier la création tout entière ; et che monde, pour désigner la terre, mettre quelqu'un den la terre, et chez tères fraiques i sont malaisées à labourer. Si l'on en restreint l'idée à un sens moins général, on devra dire : Voyager sus ches mers ; - I gny a du brouois sus ches mers ; - Ches royes et ches papes i n'ont pont toujours été d'accord ; - Ches lunnes rousses i ne sont mie tertous si méchantes l'unne que l'autre ; - Ch'est enne dreule dé chose qué che vent ; - Che vent d'ava il amarra dele pleuve ; - Ches hivers ne se resannent-ès pont ; - I faut laicher dire ches gens. »

    • apparition d'une voyelle épenthétique -ès (prononcé -è devant cons., -èz devant voy.) à l'épithète antéposée au fém. pl. (wallon, cf. en fr. : puissè-je, fussè-je, eussè-je)5 : des grossès gotes (des grosses goutes), bonnés terres (bonnes terres), ches Hautés Alpes (les Hautes Alpes), vertés alques (algues vertes), « Souv'nirs d'un homme d' Douai de l' paroisse des Wios Saint-Albin, aveuc des bellés z'images » (Croquis historique en patois douaisien par L. D., 1857)...

    • fréquente reprise d'un nom sujet par un pronom personnel : L'mopère Sassa i aimeot bin d'viser (le père Sassa aimait bien parler), Les jours et les nuittes i passeottent (les jours et les nuits passaient), In jour l'père Sassa i va daller (un jour, le père Sassa s'en ira) (L'Piquet, traduction de l'Estaca de Luis Llach, par Daniel Barbez), És glainne, élle, al vivouot tojours (Sa poule, elle, vivait toujours)(Chés deux coclets [Les deux coquelets] par Jacques Dulphy),

    • après un verbe en interrogation, on emploie -ti (-t- de liaison + il étendue par analogie) aux trois personnes ou plus rarement -jou (de « je », jo en a.fr.) aux trois personnes : ej dirai-ti oui ?, I faut-ti que ej el diche ?, Que malheur éque j'ai-ti  , peux-jou ?, iros-jou ?, is y sont-jou ?...

    • adjectif est souvent antéposé au nom (wallon, français de Belgique, lorrain, normand), comme en ancien français jusqu'au XIIème (en latin vulgaire, l'adj. antéposé est aussi courant que l'adj. postposé) : min neu capiau. Cela se retrouve dans les noms de villes ou de villages, comme Neuville, Bénifontaine, etc. Le phénomène se trouve encore pour les adjectifs qualificatifs : Rouche-Rackham, noér méle (merle noir), du fin sé (du sel fin)...

    • la forme des pronoms varie suivant qu'ils sont proclitiques ou accentués (sauf i, il devant voyelle), tandis qu'en français leur forme est la même dans les deux cas : je sais-jou ? (sais-je ?), sais-tu ? mais té/te sais (tu sais), èle, ale varoyt bien (elle viendrait bien)...

    • pronom pers. 1er et 2e pers. du pl. identique (sauf dans la Somme et Artois) devant un verbe : os (os alons, os alez, nous allons, vous allez), mais : nous, os le savenmes bien (nous, nous le savions bien), ch'est à nous de vous remercier, ch'est pour nous, irez-vous ?...

    • Que n'est jamais employé dans les phrases interrogatives, quoy le remplaçant

      dans ce cas : quoy qu'os demandez ? (que demandez-vous ?), quoy qu'i veut ? (que veut-il ?)...

    • prépositions souvent employées sans régime (resté sous entendu)(wallon)6 : te viens aveuq, i faut faire pour, je sus sans, je travale aveuq, i vient après, ch'est suivant, avoir de quoi (« être riche » selon Edmond Lecesne en 1874 en Artois)...

    • sorte de subordonnée infinitive accompagné d'un sujet explicite (en latin accusativus cum infinitivo) (wallon, français de Belgique) : pour moi faire... (pour faire, pour que je fasse)7 : j'ai acaté un neu capiau pour mi aller à l'ducasse diminche (j'ai acheté un chapeau neuf pour moi aller / pour aller à la ducasse dimanche)...

    • complément du nom non introduit par de pour un nom propre (survivance du cas régime) : les Congés, d'Adam de la Halle, du XIIIe s. commence par « C'est li congiés Adan » et termine par « Chi fine li congiés Adan », chés guévos Etienne (les chevaux d'Etienne), le cour Jacques (la cour de Jacques), ech capiau Batisse (le chapeau de Baptiste), je viens de lés tères Henri, chà vient de lés éfants Pierre...

    • mots composés rares (musaraigne de MUS ARANEA est en picard musète), citons : béterave (betterave), compère-loriot, leuwarou (loup-garou), pied-sente (sentier), cat-huant (chat huant), carplousse (chenille, litt. chat pelue), solé-bos (coucher du soleil), moés-d'aüt (temps de la moisson), après-aüt (automne), noire-épenne (prunellier), mort-fil (lamelle ténue se trouvant sur le fil d'un lame qu'on vient d’aiguiser, morfil)... Plus fréquent sont les composés d'un élément verbal et d'un substantif comme en français : passe-partout, menge-profit, mange-pain, tire-bouchon...

    •  parfois, le féminin des noms en -eux (suffixe latin -OREM et par analogie suffixe -OSUM) se fait en -oire (latin -ORIA) : caqueteu (bavard) > caquetoire, moulineu (qui travaille au treuil) > moulinoire...

    • féminin des noms et participe passé en -u > -usse et -eu > eusse : barbusse (barbue), drusse (drue), naïusse (naïve), nusse (nue), tortusse (tortue), plusse (pelue), koudusse (cousue), bleusse (bleue), rétusse (gentile)..., meyeusse ou meyeurte (meilleure), et aussi continsse (contente), mais crute (crue), rétute (rusée)...

    • en -i > -ite : finite (finie), pourite (pourrie), assite (assie), guérite ou guérise (guérie), pourite (pourrie), tournite (louche, qui a les yeux de travers), niaite (niaise)...

    • féminin des noms en -r > -rte : noirte (noire), durte (dure), meurte (mûre), surte (sûre), terte (tendre), meyeurte ou meyeusse (meilleure), ligèrte ou ligère (légère).

    • comme en Belgique, on utilise le verbe savoir dans le sens de pouvoir (souvent avec une forme négative) : J'ai la clé, mais je ne sais pas ouvrir la porte.8

    • préfixe présent en picard et absent en français : aboutonner (boutonner), décesser (cesser), déplumer (plumer), détaint (éteint), ablouque (boucle), aflater (flatter), ragujer (aiguiser), déméfier (méfier), atoucher (toucher), définir (finir), défermer (fermer), épince ou épincette (pincette), apinser (penser), décatouller (chatouiller), décarocher, déroufler, déssaquer...

    • préfixe différent en picard et en français : acouter (écouter), anonder (inonder), écroter (décrotter), emborgner (éborgner), debattre (combattre, déjà chez Jean de Condé p.ex.)...

    • préfixe absent du picard mais présent en français : cliner (incliner), chifarnée (enchifrènement), sart (essart), mercier (remercier, déjà chez Jean de Condé p.ex.), compagnier (accompagner, déjà chez Jean de Condé p.ex.)...

    • préfixe rare en picard, sauf dans les emprunts du français : con- (comprende, comparer...), mé- (médonner, méfaire...)...

    • suffixe présent en picard et absent en français : meuron (mûre), harchèle (hart), riot (ru, fossé), cleungnon (clin d'œil), béquer (béqueter)...

    • suffixe différent en picard et en français : nétier (nettoyer), porion, poret (poireau), passète (passoire), cardonète (chardonneret), carton (charretier)...

    • suffixe absent du picard mais présent en français : séhu, sahu (sureau), baisse (baiser, n.), béguer (bégayer), glout (glouton), sente (sentier), tor (taureau)...

     

    1 Daniel Haigneré signale que l'article la « ne se comporte pas d'après des règles fixes. » (Le patois boulonnais comparé avec les patois du nord de la France, grammaire, vol. 1, 1901, p.260) : perdre la vie, travailler la terre, aler à Boulongne pour vir la mer, vir la mort de tout prez... « Une forme exceptionnelle et respectueuse est de dire au style direct ou indirect, principalement au vocatif, mon et ma, quand il s'agit des père et mère, soit vivants, soit défunts, de celui qui parle : je nen parlerai à mon père ; Défunt ma mère a me dijoit toujours. » (ibid., p.298).

    2 De louwages de maisons (in Jean Roisin, Franchises, lois et coutumes de la ville de Lille : ancien manuscrit à l'usage du siège échevinal de cette ville contenant un grand nombre de chartes et de titres historiques concernant la Flandre (Vanackere, imprimeur, libraire et lithographe, 1842)).

    3 Cf. UNU > un [œ̃], *CASCUNU > chacun, HOMO > um > ỹn > œ̃. Les équivalents français mon, ton, son remontent à MEUM > MUM, MEA > MA...

    4 Le patois boulonnais comparé avec les patois du nord de la France, vol. 1, 1901, p.264. En vieux français, l'adjecif démonstratif peut fonctionner comme article défini. Exemple : Voil sor ces haubres ces oisellons chanter, / Et parmi Saine ces poissonsiaus noer, / Et par ces prés ces flors renoveler (Raoul de Cambrai, v. 6217-20). Le même phénomène se retrouve dans plusieurs patois modernes. On note que l'apparition de l'article défini est assez tardive dans les langues romanes (vers les IXe-Xe siècles, le latin ne le connaissant pas). Ainsi dans la plupart des langues romanes, il vient du démonstratif latin pour le lointain et le prestigieux : ILLE (« celui-là »), ILLA (« celle-ci ») > fr. le, la, l' (ils se contractent avec les prép. de et à) ; esp. el, la ; port. o, a ; it. il, l', lo, la ; occ. lo, la (en it. et occ., ils se contractent avec les prépositions). Notons qu'en roumain, il sera postposé au nom (influence bulgare et albanaise) et sera fléchi au cas. En sarde et en partie en catalan baléare (cf. noms de lieux comme Sabartha, Zalana avec l'article féminin préposé), il vient du démonstratif latin pour l'identité IPSUM, IPSA > su, sa. Cet article a existé sporadiquement en ancien provençal : so vergiers, sa taula. On explique l'origine du mot semelle, par la confusion entre lemelle ("petite lame", lat. lamella qui donna également "alumelle", avec a de l'art. préfixé pensant faire partir du mot) et chemelle, en prenant le le initial comme l'article, remplacée par *se- (francisation de che), du lat. ipsa, lors de la concurrence entre ille et ipse.Voici les équivalents romans : pic. s'melle (anc. semele, séméle, samiele, sommele), wal. simèle, norm. sumèle/smelle ; cat., port., sard. et romanche sola, esp. suela, it. suola, occ. sòla, roum. talpă (orig.inc., p-ê hongroise). L'anglais sole (par l'anc.fr.), l'allemand Sohle et le néerlandais zool viennent du latin *sola, pl. de solum, "sol, fondement".

    5 E muet. — Dans notre région, l'e muet est régi par une loi parfaitement simple. Il est le plus souvent absolument nul et, lorsqu'il est nécessaire de le prononcer pour des raisons d'euphonie ou pour éviter des groupes de consonnes difficiles à articuler, il prend le son é. Il n'a jamais le son eu qu'il prend en français dans ce cas, prononciation qui est surtout celle des pays entre la Seine et la Loire. On dit ici arvênir, revenir ; arténir, retenir ; arsêmer, semer de nouveau ; mésurer, mesurer ; sévrer, sevrer ; ménujer, menuisier ; séméle, semelle ; guénile, guenille ; fénéte, fenêtre. En somme, l'e muet se comporte ici comme dans les verbes en eler, eter en français avec cette différence qu'il alterne avec é et non avec è. (L.Brébion, p.159). L'auteur cite encore les formes analogiques : i sa(v)ienté bien, ils savent bien ; i travalenté fort, ils travaillent fort ; i queürenté core, ils courent encore ; i sententé bon, ils sentent bon ; i mengenté granment, ils mangent beaucoup ; etc. Le phénomène se retrouve en champenois et lorrain (prononcé [ə]).

    6 En wallon, Ji va à l'fiesse, vinez avou ? (je vais à la fête, venez-vous avec [moi]). (Jean-Laurent Micheels, Grammaire élémentaire liégeoise, F.Renard, Liége, 1863, p.80). On pense également à une influence germanique.

    7 Le français standard dit : « je l'avais élevée pour devenir la femme d'un roi », « tu m'as contraint d'être faible, pour pouvoir, toi, être fort » (Duhamel). Cette forme de subordonnée infinitive se retrouve en anglais : for me to go... et en allemand : Ich bekomme Geld dafür um mir zu essen zu kaufen. L'Encyclopédie belge (Nos langues, Le français) dit que c'est un archaïsme présent en français (fin du XIVe jusqu'au XVIIe siècles), et Edmond Lecesne dit également : « c'est pour moi faire quelque chose, c'est pour toi cacher, c'est pour lui regarder. Au reste cette locution était fort en usage dans le vieux français » (Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874, p.342). Voir le vers dans Un miracle de Nostre-Dame du XIVe siècle (Biblio. impér. 7208. 4.B, folio 262 recto), monologue de Clotilde, femme de Clovis : « Qui çà jus voult de vierge naistre / Et y fu du Pere envoiez / Pour nous estre à Dieu ravoiez » (Qui pour vrai Dieu fils voulut naître ici bas d'une vierge / Et qui y fut envoyé du Père / Pour nous ramener à Dieu). Chez Molière, on lit : « Il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux » (Georges Dandin, I sc. 2). Elle est resté dans la langue juridique (l'expression à l'instar de, utilisé encore en français, est également issue de la langue juridique), on le retrouve dans une fantaisie judiciaire en un acte, L'article 330 (1900) de Georges Courteline qui se moque du langage administratif : « De tout quoi nous avons dressé le présent constat pour la requérante en faire tel usage que de droit, et... ». Guido Mensching (Infinitive Constructions with Specified Subjects: A Syntactic Analysis of the Romance Languages, Oxford University Press, 2000) la dit présente en wallon et en lorrain (p.4) ainsi qu'en portugais du Brésil (êle trouxe um sandwíche para min comer, « elle apporta un sandwich pour moi manger » ; toque qualquer coisa para mim/ti dançar com ela). Nyrop, Grammaire historique de la langue française, 6, 1930, la dit également présente dans le parler vulgaire de Paris. F.Brunot les dit originaires de l'Est (wallon, picard, lorrain). Il cite des exemples en espagnol : viaja por necesitarlo su salud ()

    Dans le Recueil de wallonismes, d'Isidore Dory (1874), article « Pronoms personnels 2° - sujet d'un infinitif : Montre un peu pour moi voir, moutte in pau pou mi vir, montois. Je demande pour moi sortir, ej demande pou mi sortir, tournaisien. Je viens vous demander du grain pour moi vivre, ji v'vins d'mandér do grain por mi viquér. Dites : pour vivre, ou pour me sustenter. - Dans l'exemple suivant, le sujet de l'infinitif est un substantif. N'avez-vous pas une vieille paire de souliers pour mon mari mettre ? n'avez-v'nin n'vîle paire di solé po mi homme mette ? Dites simplement : pour mon mari. Cette tournure wallonne est absolument mauvaise en français. Sigard n'y voit qu'un procédé pour éviter la difficulté de la conjugaison. Cela peut être vrai pour le premier texte, qui semble équivaloir à : montre un peu pour que je voie, et encore, la vraie tournure française, serait plutôt : laisse-moi voir, ou, simplement, montre-moi cela. Mais la seconde tournure, très-usitée à Tournai, équivaut à : je demande à sortir : nous avons des deux côtés, l'infinitif ; le tournaisien ajoute seulement le sujet de l'infinitif. Ne pourrait-on trouver là un vestige de la proposition infinitive ? On sait qu'elle n'est admissible en français que dans certain cas : Je l'ai laissé partir, faites-le sortir, je l'ai vue peindre, je l'ai entendue chanter. » Cette tournure est utilisé en cajun français de la Louisianne : Eusse y a donné de l'argent pour lui aller au magasin ("They gave him money for him to go to the store"), Il est trop tard pour toi commencer à écrire ("It's too late for you to begin to write"), Ej vous ai emmené icitte pour vous-autes s'amuser ("I brought you here for you to habe fun"). Albert Valdman, French and Creole in Louisiana, Springer Science & Business Media, 2013.

    8 Déjà noté comme provincialisme du Nord pendant la Révolution (Ferd.Brunot, Histoire de la langue française, X : La langue classique dans la tourmente : 1- Contact avec la langue populaire et la langue rural, p.299).


    votre commentaire
  •   Vocalisme :

    • nasalisation de i et e/ε en ĩ (normand, wallon1 ; le français évoluera les , ɛ̃ en ã vers le XIe-XIIe siècle) : INFANS > infan (parfois éfan), CENTUM > chint, germ. *HRING > ring (rang), germ. *BRUN > brin (bran, bren; par analogie, ã et õ devient ĩ (surtout Douaisis et Cambrésis)2 : INFANS > infint, MANGER > minger, GRANDE > grinde, CHAMPS > quemps, SANTE > sinté, COMMANDER > k'minder, MEUM, TUUM, SUUM > men, ten, sen3 > min, tin, sin, combien > kimbien, HOMO > in (on)...

    • différenciation en au de ou issu de o + l implosif (normand, champenois) : COLLUS > caus (cous), COLPU > caup (coup), CLAVU > clau (clou), *TRAUCU > treu, PAUCU > peu...

    • évolution de -ELLU- en /jo/ (occitan, arpitan, /ja/ en wallon namurois, /e/ dans le Douaisis et le Cambrésis) : CASTELLUM > catiau, AVICELLUS > osiau, PALLIS > piau, ARTICULUS > ortiau (orteil), SITELLUS > séiau (seau)...

    • ouverture de e en ε devant l implosif fait évoluer -ILLOS comme -ELLOS (normand) : CAPILLOS > caviax/caviaus (cheveux), EC]C(E) ILLOS > chiax/chiaus (ces), *SOLICULUS > solax/solaus (soleils), CONSILIOS > consaus (conseils)...

    • diphtongaison de ε roman tonique entravé (devant /r/, /s/ + cons.)(sauf Roubaix et Tourcoing et sud et ouest de l'aire picarde) (wallon, lorrain)4 : BELLU > biel, TESTA > tiête, FERRUM > fiér, *AD PRESSU > apriès, FENESTRA > ferniête (après métathèse et rhotacisme du s), ils écartèlent > is êcartiélte...

    • les anciens infinitifs en -ier se sont conservés : widier (vider), laissier (laisser), pissier (pisser), etc. ; quelques-unes ont été remplacés par des infinitifs en -ir : ennuir (ennuyer) par l'influence du substantif ennui et le singulier j'ennui, séquir (sécher) par l'influence des autres verbes en -ir dérivés d'adjectifs (rougir, etc.)...

    • diphtongaison de O latin accentué libre s'arrête à /ue/ (évolue plus tard en eu en français) : PROBARE > épruéfe / épreuve, BOVIS > bué / bœuf, *PLOVIA > pluéfe (pluie, parfois aussi en picard pleuve)...

    • diphtongaison de o tonique (de façon parcellaire dans l'aire picarde, mais déjà dans certains textes du moyen-âge, conservé en Hainaut principalement)5 : HOMINEM > heomme, BONUS > beon, *FALLITA > féaute...

    • réduction de diphtongues et triphtongues apparemment par recul de l'accent6 (normand, champenois (pour iee et oi), lorrain (pour iee et uee)) : ie > i, ai > a, oi > o (devient /oe/ dans le sud et l'ouest de l'aire picarde), iee > ie, ieu > iu (sauf Hainaut), ueu > u... : CAPRA > kivre (chèvre), *PETTIA > pice (pièce), PLACET > plast (plaît), LAXARE > lassier (laisser), GLORIA > glore (gloire), HISTORIA > estore, BIBERE > boivre > bore (boire), LONGE > lon (loin), CALCEATA > cauchie (cf. plusieurs toponymes) (a.fr. chauciee, chaussée), *MANSIONATA > mainie (cf. plusieurs toponymes), FOCU, JOCU, LOCU > fu, ju, liu...

    • ai, ei, ui + s > i (champenois) : OCCASIONE > okison, PISCIONE > pichon, BUXUS > bisson (buisson)...

    •  évolution de Ū et Ŏ en /œ/ (bourguignon, wallon) : LUNA > leune, PLUMA > pleume, PLUVIA > pleuve, pleufe, néerl. MUER > meuron (mouron), OLEUM > heule, DOLORE > doleur...

    • en position prétonique, e en hiatus s'efface plus tôt qu'en français (normand) : MATURE > meür > mur, *METIPSIMU > meïsme > misme...

    • e prétonique + ʎ, ɲ > i (normand, lorrain) : MELIORE > milleur, SENIORE > signeur, TRIPALIATU > travilliet, -ICULA : CORBICULA > corbille...

    • e + r > ar/ér/or (normand) : arvenir/ervenir (revenir), argoter (ergoter), archucher (resucer), RE-CENARE > archéner/erchéner (reciner en anc.fr., goûter)...

    • évolution de Ă et des -a finaux en o (phénomène récent dû à la réduction générale des voyelles, principalement dans l'Artois et le Ternois)(provençal) : PAGENSIS : poéyis, DE(S)-JA(M) > d'jo, VOI(R)-(IL)LA(C) > v'lo (velà > voilà), germ. SCHLAFFE > schlof, ALMANACH > arméno, *QUADERNUS > coier (cahier), CATTUS > cot (chat), colza > cosso, cadno (cadenas), compo (compas), imbaro (embarras), so (sac)...

    • nasalisation des voyelles devant les consonnes N, M et GN (dans le sud de l'aire picarde et en Boulonnais)(ce qui était encore le cas en français jusqu'au XVe siècle)7(wallon, Bruxelles surtout pour /ε/) : FAMILIA > fanmile, PRENDERE > prin.ne, HOMINEM > honme, SIGNUM > singne, BONA > bon.ne, UNA > eune /œ̃n/ (une), donnez-me [donε̃m], traitez-me [trεtε̃m], a ne vient mie [ã n' viε̃ mi], à moins [ã mwε̃]...

    • évolution de e précédé de l'accent en o8 (et /œ/ ou /oe/ plus tard dans le sud de l'aire picarde) : FRIGIDUS > freï > froï > fro (> froé), AUCELLUS > osiau (> oésieu), mir(er) + suff. -oir > miro (miroir)...

    • évolution de au en eu (tardivement dans le sud de l'aire picarde et le Hainaut) : capiau > capieu, catiau > catieu, caud > keud, cauchette > keuchette (chaussette), aprésau > aprézeu (automne)9...

    • diphtongaison de(des part. passé et des noms en -té), -ai, au et eu (sud et ouest de l'aire picarde) : belté > beltéï (beauté), cantai > cantéï, cantaï (chantai), canterai > cantereï, canteraï (chanterai), pain > paiyn, païn, poïn (pain), minteu > minteuw (menteur), keude > kèwde (coude), capiau > capiauw, capiaw, capièw, capieuw (chapeau)...

     

     

    1 Voir encore la tendance en français de Belgique : crème [crin.me], scène [scin.ne]. Quelques mots français conservent la prononciation /ɛ̃/ de -en- : les finales en -ien (Sébastien, moyen, bien, vient, mien/tien/sien, Saint-Cyprien, Saint-Symphorien...) et en -éen (européen, lycéen...), agenda, examen, Brassens, Agen, Équihen, Quéhen, Frencq, Guemps [gɛ̃ps], Lens [lɛ̃s] en Valais suisse et en Belgique (mais lichen, pollen, gluten, spécimen, abdomen, Lens [lɑ̃s], Doullens [dulɑ̃], Hardinghen [ardɛ̃gɑ̃], Warquinghen...)

    2 Dans les chartes du Ponthieu des XIIIe et XIVe siècles étudiées par M. G. Raynaud, on trouve déjà des formes analogues comme en pour an : jenvier pour janvier ; pitenchiers, ennées, Jehen, etc. Toutefois, ici on distingue encore les deux sons et on peut poser comme règle que en accentué est toujours conservé mais que en atone est généralement prononcé in ; on dit donc menge, mange et minger, manger ; trenche, tranche et trincher, trancher ; fente, fente, et findu, fendu ; sens et sintir, sentir ; vende, vendre et vindu, vendu ; mens et mintir, mentir ; rend et rindu, rendu ; etc. [...] Il est cependant à remarquer que devant une gutturale, en même accentué, est prononcé in : masingue pour masengue, mésange ; tinque pour tenque, tanche ; vinque, pervenche, pour venque ; etc. (L.Brébion, p.147 & p.152). On insiste sur le fait qu'il y a cependant une différence de son entre -an- /ã/, -en- /æ̃/ et -in- /ɛ̃/ (Kristoffer Nyrop, Grammaire historique de la langue française, 1899, I. Phonétique, p.188). Daniel Haigneré insiste sur cette distinction. Cependant, Gaton Raynaud dit que le son en (in) avait absorbé le son an pour devenir également in (Gaston Raynaud, Étude sur le dialecte picard dans le Ponthieu, 1876, p.82).

    3 Cela s'explique l'aperture qui s'opère par la nasale suivante : en français, on a ainsi DOMINA > dame, DOMNIARIU > danger... Ainsi /um/ > /ɔm/ > /am/ > /ã/ > /ĩ/.

    4 On peut donc imaginer que la conjugaison du verbe quérir (et ses dérivés, conquérir, acquérir, requérir...) (que Marco Maggiore et Eva Buchi [Le statut du latin écrit de l'Antiquité en étymologie héréditaire française et romane, HAL, 2014] font remonter au proto-roman */kue'r-i-re/ et non au latin, seul attesté, quaerere) est d'origine picarde : j'acquiers... Les autres verbes de conjugaison difficile ont connus une simplification par analogie.

    5 E parasite. — Un caractère assez important des parlers populaires de notre région est l'insertion d'un é demi-muet entre certaines consonnes et les voyelles a et o. Quoique cet é parasite semble se retrouver à peu près partout, il existe, même entre patois voisins, de grandes divergences dans les mots où il se trouve. Il est donc impossible de formuler une règle générale et je me bornerai à constater que dans le parler que j'entends autour de moi, cet é se trouve surtout après les consonnes ch et j, l et d et : léong, long ; mentéon, menton ; prendéons, prenons ; bridéant, bridant ; fréont, front ; fréanc, franc ; prijéon, prison ; faijèons, faisons ; écuchéon, écusson ; cuichéot, cuissot ; méchéant, méchant ; etc. (L.Brébion, p.159-160).

    6 Mildred Katharine Pope, From Latin to modern French, with especial consideration of Anglo-Norman: phonology and morphology (Manchester University Press ND, 1952, p.487) évoque une influence germanique. Ces évolutions sont très variable : on signale perchie (percher) à Tourcoing, acati à Roubaix, achî (acier) en borain, cœuchie (chaussée) à Demuin, cachie (chassée) à Amiens, maingi à Cachy. A Ath, les finales en -é et -in ont tendance à se prononcer -eu (les papieus d'identiteu, imparfeut, parleu « parler », rieu « rien »). Cette diglossie se rencontre également entre Senneville et Yport en normand, ainsi clé se dit clè à Senneville, cleu à Yport et cli à Saint-Valery-en-Caux, mais la terminaison -ée se dit partout -ie (poignée > pougnie), « soif » se dit seu à Yport et ailleurs, « pleuvoir » se dit plouvi à Senneville, pleuvi à Yport et Saint-Valery-en-Caux, et pleuver/plouver à Goderville, « cheval » se dit gveu à Yport (Michèle Schortz, Parler d'Yport, 2002). Encore actuellement la prononciation du Nord de la forme futur du verbe asseoir rappelle cette évolution différentes des diphtongues : j'assirai, tu assiras, il, elle assira, nous assirons, vous assirez, ils, elles assiront (on peut admettre la forme écrite assierai, assiera...). Et voilà les formes "correctes" françaises : j’assoirai, assiérai ; tu assoiras, assiéras ; il, elle assoira, assiéra ; nous assoirons, assiérons ; vous assoirez, assiérez ; ils, elles assoiront, assiéront.

    7 Dans les patois comme encore en français jusqu'au moyen-français (jusqu'aux aux XVIème - XVIIème), c'est la raison pour laquelle on écrit bon > bonne (avec deux nn, pour marquer que la voyelle précédente était nasalisée) : anneau [ãno](lat. anellus « petit anneau, bague »), homme [õm](lat. class. homĭnem, acc. de hŏmo « être humain »), femme [fãm](lat. class. femina « femelle », puis « femme, épouse »). C'est également pour cela qu'on prononce femme, solennel, la combinaison -en- changeant de timbre de [ẽ] à [ã] (aujourd'hui on écrit de même sans (de sĭnu), dans (de de ĭntus), néant (de ne gente), dimanche (de die domĭnica), etc. (cf. Bourc.-Bourc. 1967, § 61, II) ; Suivent la même évolution : gemme (a. fr. jamme de gemma), étrenne (a. fr. estreinte), géhenne, garenne et le subj. prés. prenne qui a hésité entre [a] et [ε] jusqu'au XVIIe s. (cf. Buben 1935, § 91), cf. art. ennemi du TLFi), puis en se dénasalisant a provoqué la prononciation [am]/[an] de -emm-/-enn-. Pour les dérivés donc, en en-/em- ou in-/im-, cela dépend de la voyelle suivante -n- ou -m- :

    - ennui (jusqu'au XVIIIe s. on prononçait aussi bien [ẽnɥi], qui n'a prévalu qu'au XIXe s., que [anɥi]. Cette dernière prononc. est encore cour. dans le Midi de la France (cf. ennemi). La persistance de la nasale dans l'initiale s'explique p. anal. avec des mots du type enfermer, etc.)

    - enivrer [ε̃nivre]

    - énamourer [enamure]

    - ennemi [εnmi] ou, p. harmonis. vocalique, [enmi]

    - innavigable [in(n)avigabl]. Dans la majorité des dict. [in(n)-]; seul Lar. Lang. fr. transcrit [ε ̃na-].

    - innocence [inɔsε̃:s]

    - inné [in(n)e] (La géminée est plus fréq. (15 locuteurs sur 17 ds Martinet-Walter 1973)

    - emmener [ε̃mne]

    -immangeable [ε̃mα̃ʒabl], [im(m)-] ds DG, Passy 1914, Barbeau-Rodhe 1930, Warn. 1968. Martinet-Walter 1973 [ε̃-](16/17).

    - immoral [im(m)ɔral]

    - innover [in(n)ɔve]

    De nos jours, si l'on veut marquer la nasalisation de la voyelle avant n ou m, on écrit, par exemple : manman, gnangnan. Forme qu'on retrouve dans la conjugaisson de venir et tenir (et leurs dérivés) au passé simple 1er pers. du pl. : tînmes /tε̃m/, vînmes /vε̃m/.

    8 Le Glossaire roman-latin du XVe siècle (ms. de la Bibliothèque de Lille), a déjà poreil, porel et poret pour « poireau » et ponil pour « poinil, pénil ».

    9 Littéralement « après août », désignant les « moissons », comme en néerlandais oogst (du latin AUGUSTUS).


    votre commentaire
  •  

    Il est peut-être utile de passer en revue les évolutions phonétiques effectives du latin dans ces régions par le picard1. Il est indiqué entre parenthèse les langues pour lesquelles l'évolution est identique.

    En phonétique :

    Consonantisme :

    • conservation de C et G + A latin (mais début de palatalisation, suivi de régression, a agi sur la voyelle)2(normand, occitan) : CANTARE > canter, CARRUCA > carue, CATTU > cat, *ACCAPTARE > acater, EXCAPPARE > escaper, CABALLU > queval, et gva3, CAPRA > qu(i)èvre, VACCA > vaque, PLANCA > planque, EBRIACUS > ébriaque (imbriaque), FUMICARE > funquer (fumer), SACCARE > saquer (a.fr. sacher, tirer), -ACIA (suff. à valeur augm. ou péj., formateur d'adj. et de subst.) > ac(h)(-ace, -asse en français) : FORNACIA > fournaque, FODICULACIA > fouillaque, BRISACIA > brisaque, NASIACIA > naque, CAUSA > cose, GALBINUS > gane (jaune), GAMBA > gambe/ganme, GAGANTEM > gayant (géant), CAVEOLA > gayole (geôle)4...

    • palatalisation tardive en affriqué de K et G devant une voyelle d'avant (e, œ, i, u) dans le sud de l'aire picarde (et sporadiquement dans la région lilloise : Roubaix, Tourcoing, Mouscron, Pévèle-Mélantois, Berck)(normand)(occlusive postpalatale de façon sporadique en Artois /kj/, /gj/)5 : CARUS > quer > tcher, COSERE > queude > tcheude, QUIETUS > quitte > tchitte, MESQUINO > mesquin > mestchin, MUCCARE > mouquer > moutcher, METICULOSUS > méticuleux > métitchuleux, germ. *JUK > juquer > jutcher ; WERRA > guerre > dgére, GULA > gueule > dgeule, germ. *KIFEL > guife > dgife, VIRGULA > virgule > virdjule... A Roubaix, Tourcoing et Mouscron, également devant -a-6 : tchanchon, tchand...

    • palatalisation de K + E, I > dzj > ʒ (sauf Hainaut)(anglais, champenois)7 : PLACERE > pléji (plaisir), NUX-ette > nojette (noisette), CRUX-ette > crojette, RACIMUS > rojin (raisin), COCINA > cu(i)jène8, MUCERE > muji (moisi), grec BAPTIZO > batijer (baptiser), BASIARE > bajer (baiser), VICINUS > vijaine...

    • conservation de G et K germanique (normand, bourguignon, occitan) : *GARDO > gardin, *GARBA > guerbe (gerbe), *SKINA > esquine (échine), *RIKI > lat. RIKKUS > rique, *FRISK > fraîque, FLIUGIKA > flèque (flèche)...

    • produit chuintant et non sifflant de la palatalisation de Cei, Cy, Ty, Sty (soit K + e, i, j et T + j) > tʃ > ʃ (sauf Hainaut)(normand, occitan, arpitan) : CAELU > chiel, CIVITATE > chité, EC]C(E) ILLU > chel, EC]CE HOC > chou, FACIA > fache, CAPTIARE > cachier, CENTUM > chint, CINQUE > chinq, LAQUEARE > lacher (lacer), VITIUM > viche, PLATEA > plache, CANTIONE > canchon, -ITIA > -eche (MOLLITIA > moleche), ANGUSTIA > angouche (angoisse), POSSIAM9 > [qu'éj] puche, PISCIONE > pichon, OSTIU > huche (huis, porte), germ. *WRAKKJONE > garchon, germ. *HRUNKJA > fronche (fronce)10, EXAMEN > échaim (essaim)

    • en finale les graphies -ch et -c : BRACHIU > brac(h) (bras)11, BURRACEU > bourrache (bourras), CAN(N)APUS > canevach (canevas, chanvre), LACEUS > lache (lacs)...

    • -ICIU (pour former des adj.) > -ic(h)(-iz, -eiz, -ice en ancien français, -is, -isse en français, pour former des adj. et des subst., et les participes, ou -if (par confusion entre les dés. en -iz, -is communes aux cas suj. masc. sing. et régime masc. plur. des suffixés en -ile et en -ivus, cf. baillif, bailli) : part. prés. finichant, part. passé finite, SACRIFICIUM > sacrifiche, CANICIUS > caniche, PIL-OT-ICIU > pilotich (pilotis), bofiche (bouffi), cordich (enclos)...

    • FACIO > fac(h)12 > (je) fais, foés...

    • maintien du W- germanique (normand, wallon, lorrain, champenois)13 : WARDON > warder (garder), WAHTON > waitier (et (e)rwétier, regarder), WADANJAN > waa(i)gnier (grincer, en rouchi crier, en patois lillois miauler), WERPJAN > werpir (jeter, ou mettre en possession, cf. le contraire en français déguerpir), *HAUWA > houette (houe), *KAWA > cawin (chouette)14, WERWOLF > warou (leu-warou, loup-garou)15, WASTIL > watiau (gâteau) ; quelques mots d'origine latine suivent ce schéma par contagion : VASTARE > water (gâter), VESPA > wespe, wépe (guêpe), VIPERA > *WIPERA > wivre (guivre), ACUCULA > *AGULA > aiwille (aiguille), VULPICULUS > woupil, werpil (goupil et goupiller qui en découle), vider > widier, mauvais > mawais...

    • absence de consonne épenthétique dans les groupes romans ML, NR, LR (wallon, champenois, lorrain, bourguignon) : SIMULARE > sanler (sembler), VENERIS DIE > venredi, futur du verbe TENER(E) + -at > tenra, terra (tiendra), PULVERE > polre, pour(r)e (pourra), VOLER(E) > vorra, vaur(r)a (voudra)...

    • assimilation de nd et dn > nn et de mb > mm (phénomène généralisé au moyen-âge, conservé ou revitalisé dans le sud de l'aire picarde)(catalan, aragonais, gascon)16 : DE MANE > n'main (demain), DEMANDARE > nminder (demander), demoiselle > nmoiselle, grandement > grinmint, poule d'Inde > poule d'inne, pomme de terre > pinnetière, monde > monne, gambe > gamme/ganme (jambe), vingt-quatre > vinne-quate, plomber > plonmer, tomber > tomer, ombe > om...

    • production d'un d de liaison après n suivi de voyelle : i n'dia (il y en a), j' d'envorai (j'en enverrai), j' d'ai l'habitude (j'en ai l'habitude), en dalant (en allant) (pour le verbe aller, il s'est généralisé pour faire le verbe daller17, dans le Hainaut et le Borinage notamment, où daller pour où aller, (n)os dalons pour (n)os allons)(en wallon, « ouvrir » se dit dovri ou plus souvent avec métathèse drovi)...

    • vocalisation de la labiale dans les groupes BL, PL (champenois, lorrain, bourguignon)18 : SAECULUM > seule (dans la Séquence de Sainte Eulalie, siècle), REGULA > rieule19, QUAL(IS)-QUIE > queuque, TABULA > taule, DIABOLU > diaule, MARITABILIS > mariaule (mariable), STABULA > étave, étafe (étable), -ABILE > -aule (VIV-ABILE > viaule, vivole (vivable, bien venant)...), PAIS-IBILI-MENTE > paisivelement (paisiblement)...

    • vocalisation du -l final après voyelle (normand, wallon) : fils > fieu/fieu, courtil > courtieu/courtiu, outil > outieu/outiu, sourcil > sourciu...

    • vocalisation du -f final après voyelle (wallon)20 : RIVUS > riu (ruisseau), BAJULIVUM > bailli(f) > bailleu/bailliu, NATIVUS > naïu (naïf), maladif > maladieu/maladiu, enfantif > éfantiu (enfantin), pensif > pensiu, poussif > poussiu, craintif > craintiu, sourd(-if) > sourdiu...

    • conservation de l'évolution du germ. HL et HR > kr (cf. note précédente) : *HLANKA > cran, cron (flanc de même origine), *HLANKJAN > crancu (tordu), *HROGN > croque (frai, peut-être de même origine, ou de frayer)...

    • maintien tardif du -t final roman21 (champenois, lorrain, bourguignon) : VIRTUTE > vertut, MERCATU > markiét, TRIPALIATU > travilliet, VENUTU > venut, MERCEDE > merchit, NUDU > nut, RETRITICUM > retrit (ratatiné, ridé, anc. fr. retri), CRUDUS > cru(t), fém. crute, TORTUS > tort, fém. torte, et par analogie FIDES > foit, dur/durte, noir/noirte...

    • réduction précoce de l'affriquée -ts en -s (normand) : bras, enfans contemporains de l'a.fr. braz, enfanz...

    • rhotacisme de S devant les sonores (liquides L, M, N, R, spirantes J, V, implosives B, D, G) et F22(provençal) : VASSELLITUS > varlet (vaslet > valet), MASCULUS > marle (mâle), MISCULARE > merler (mêler), ELEMOSINA, ALEMOSINA > almorne (almosne, aumône), ASINUS > arne (âne), PALLIDUS > parle (pâle), VULPICULUS > werpil (goupil), DESVAGERE* > derver (desver, cf. endêver), VESP(A)-ARIA > verpière (guèpe), OSSIFRAGA > orfraie (que le français a emprunté au picard) ; par analogie rhotacisme non conditionné : ALMANACH > arméno/armanaque/arménaque, MAL(E)-GRATU(M) > margré, germ. *TOPP > anc. fr. topie/toupie > torpie, SUBTELARIS > anc. fr. soller > sorlet, bourle et bourloir pour le jeu de boule traditionnel du Nord...

    • /ʎ/ gallo-roman évolue en /l/ (normand conserve le /ʎ/) : *SOLICULUS > solèl, FAMILIA > famile, CATILARE > catiler, catouler, OCULUS > ouèle (oeil) (sauf avant l'accent TILIOLUS > tillieul, BRAGULARE > brailler, VIGILARE > veiller)...

    • mouillure de N au contact d'une voyelle d'avant (en fr., cf. (il) plaint, (nous) plaignons) : douzaigne, cousigne, peigne (peine), FAGINA > faigne (faîne, fruit du hêtre), JUNIU > juign, TENEO > tiegn, en borain : médecin > médecègn, chemin > kemègn, borain > borègn... (mais au contact d'une voyelle d'arrière : MONTANEUS > montane (montagne)...)

    • fricatisation de S initial en /ʃ/ (catalan, normand) : SUCTIARE > chucher, SIROPPUS > chirop, SUFFLARE > choufeler, sucre > chuc23 (mais sifflant en intervocalique : MESSIONIS > misson (moisson), LASSARE > lessier (laisser)...)...

    • métathèse de L, R, S24 : FILM > flim, FIRMARE > freumer, TRES-TOUS25 > tertous (ou rhotacisme du -s- et disparition du premier -r-), BUCCULA > blouque (boucle) FORMICUS > freumion, INTER > intré, REVENIRE > arvenir, eurvenir, SEPTIMANA > esmaine, SPECTACULUM > pestaque, LUXUS > lusque, germ. SPARWARI > bas-lat. SPARVARIUS > esprevier (épervier), fr. jurera > juerra...

    • élision des groupes de consonnes en final (dès le XIIIe siècle comme en français, l'orthographisme ayant changé l'évolution, cf. picard minteux / français menteur) : INSECTA > insèque, TABULA > tape, LITTERA > lette, CATECHISMUS > catéchime, CRUSTA > crousse (croûte), machiniste > machinisse...

    • élision des consonnes spirantes (l) et vibrantes (r) finales (dès le XIIIe siècle comme en français, sauf cas d'orthographisme)(français de Belgique) : *POR > pou, *MENTITOR > minteu, leur > leu, QUALIS > qué (quel, quelle), ILLE > il > i, mal > ma, sel > sé...

    • dévoisement final et avant une autre consonne sourde26 (wallon, français de Belgique) : CAMISIA > k'misse, ARBOR > arp, FEBRIS > fièfe, fieufe, FIRM(US)-ATICUS > fermache (fermage), SUBTILIS > suptile (agile)...

    • instabilité du e- prosthétique devant s + cons. (surtout dans le Hainaut)(wallon, lorrain à la frontière du germanique)27 : (Till Eulen-)SPIEGEL > spièque (espiègle), spiter/espiter (éclabousser), spinache/épénache, sporon/époron (ergot de coq), staque/estaque (poteau), STRAMEN > strain/étrain (paille, chaume), strife/estrife (dispute), cachoire/écachoire (morceau de ficelle qu'on lace au bout du fouet)...

    • N + voyelle + M/N > L + voy. + M/N (peut-être pas assimilation avec l'article el)(wallon) : OECONOMIA > écolomie, NOMINARE > lommer (et dérivé délomer, relomer...), NUMERUS > liméro, canonnier > calonnier, astronome > astrolome, bonhomme > bolome (nom donné aux marionnettes à tringle et à fils du Bétième, le théâtre de marionnettes de Mons), germ. *HUNDINNA > olène, oulène (aussi onène, ounène)28, le nom de la ville de Boulogne-sur-Mer29...

    • R intervocalique > l (courant dans plusieurs dialectes et en français populaire30, passé en français populaire du Canada) : corridor > colidor, mirroir > miloir, biroute > biloute, caryère > cayèle, Polichinel > Porichinel...

    • L généralement avant consonne > r (français populaire) : CALCULUM > carkul et dér. carculer, almanach > arméno, colonel > coronel (cf. l'anglais coroner), falbalas > farbalas... Jules Corblet cite laboureur > raboureux, Alcius Ledieu donne reculer > écurer, Henry Bombard donne mélancolie > mérancolie...

     

    1 Le plus grande partie de ce chapitre est dû aux indications de Jacques Allières, La Formation de la langue française, Que sais-je ? N°1907, 3e édition corrigée, PUF, Paris, 1996 ; Alain Dowson, Le ''chtimi'' de poche (Parler du Nord et du Pas-de-Calais), Assimil évasion, 2002 ; et Louis Brébion, Étude philologique sur le Nord de la France (Pas-de-Calais, Nord, Somme), H. Champion, Paris, 1907.

    2 « M. Meyer-Lübke fait valoir avec raison que le changement picard d'a en ie et non en e après le k implique l'existence de kj en picard comme en français : si le k de carum, capum n'était par devenu kj, on aurait en picard ker, kef et non kier, kief. Mais je me représente le rapport des deux idiomes autrement que le savant auteur de la Grammaire des langues romanes qui admet que kier atteste kār comme point de départ commun. A mon avis k est devenu kj d'abord seulement devant a libre, et cela dans toute la France du nord ; ainsi kjari, kjave, kjavallo, mais karro, kampo : on peut faire remonter ce phénomène extrêmement haut. Plus tard kjaro est devenu kjer dans toute la région qui a changé a libre en e. L'a entravé n'a été atteint que beaucoup plus tard (ainsi que l'au) et on a eu kjarro, kjampo, kjausa vers la fin du VIIIe siècle (au est o dans les gloses de Reichenau). A cette seconde évolution le picard-normand n'a point participé, et il a gardé karro, etc. en regard de kjaro, kjavallo. Il est également resté étranger à une autre évolution du français qui, à une époque difficile à déterminer, mais sans doute peu ancienne, a changé tout kj en tch : tchier, tchaval, tchose ; le picard a gardé kjer et même réduit kjeval à keval. » (Gaston Paris, L'altération romane du C latin, in Mélanges linguistiques publiés par Mario Roques, p.121, note 3)

    3 Par assimilation régressive, même phénomène qui explique que l'on dit /ʃɛ pa/ pour « j'sais pas » ou /ʃə.vø/ ou /ʒvø/ pour « cheveu ».

    4 Cf. la Porte Gayolle à Boulogne-sur-Mer, qui servait de prison. Le latin caveola est un dérivé de cavea, « cage », de cavus, « creux ».

    5 « Nous trouvons en Normandie, par exemple, et à Guernesey tchö = cœur, tchü = cul, en Poitou tchür = coeur, tchülotte = culotte, en Picardie tcheur = cœur, c'est-à-dire que dans le parler populaire de diverses régions éparses dans le nord de la France le c prépalatal français a suivi exactement la même évolution que, bien des siècles avant et d'une façon certainement indépendante, avait suivie le c prépalatal latin en Italie et plus tard dans la péninsule des Balkans. Et de même que le roman de Sardaigne et de Dalmatie est resté fidèle à la prononciation primitive, de même que l'albanais n'est pas allé plus loin que cj, nous voyons en France l'immense majorité des parlers vulgaires conserver intact le c prépalatal français, et nous en voyons d'autres qui s'arrêtent à cj, comme le parler vulgaire du Cotentin, d'autres qui poussent seulement jusqu'à tj, comme plusieurs patois lorrains, tandis que ceux qui viennent d'être cités vont jusqu'à tch. Le même phénomène se reproduit en ladin, où l'on a, tout comme en poitevin, tchör, tchül, tchüra pour cœur, cul, curé, et d'une façon non moins spontanée dans le parler créole de la Trinidad, où nous retrouvons tchilotte, tsör, tchinze. » (Gaston Paris, L'altération romane du C latin, in Mélanges linguistiques publiés par Mario Roques, p.110). Ainsi l'explosive palatale sourde C (prépalatal) en position forte (initiale, finale ou commence une syllabe après une consonne ; ainsi le c de cervum, tunc, perca, mulcere) devant une voyelle aiguë (E, I) devient /kj/, qui passe à /tj/, puis à /tch/ (en proto-picard par exemple) ou /ts/ (en proto-français) puis /ch/ (en picard) ou /s/ (en français). De même le /k/ français passe à /kj/ en Artois et même /tch/ sporadiquement. « la prononciation trantchile pour « tranquille » confirme le fait et tchilomète pour « kilomètre » donne même à penser que cette évolution date du XIXe siècle seulement » (L.Brébion, p.86). Edouard Hrkal signale que le vieillard interviewé par Koschwitz en 1899 prononçait déjà pétcher, tchien, chatchein, trantchille (tranquille) et fait rimer cotchette (coquette) avec flantchette (franquette) (cf. E. Koschwitz, Ueber einen Volksdichter und die Mundart von Amiens, Max Niemeyer, Halle a. S., 1899)(Ed. Hrkal, Grammaire historique du patois picard de Démuin (in Revue de philologie française, T.24, 1910, p.123).

    6 Brûle-Maison écrit quianchon de Tourquennos, imitant la palatalisation en cours de réalisation dans cette ville. En 1863, on lit tianchon dans L'Marché au pichon, chanté par la Société Saint-Paul de Roubaix.

    7 Cf. le nom des habitants d'Arras : Arrageois (c'est le seul cas dans la langue française, les autres finales en -geois s'explique par l'étymologie francienne : albigeois (lat.tardif Albiga), ariégeois, bourgeois, brandebourgeois, liégeois, luxembourgeois, strasbourgeois, vergeoise (de virga > verge « longue baguette droite et flexible »), villageois...), sauf pour le mot grégeois (altération de l'a. fr. grezeiz, grezois « grec » ca. 1160 (Enéas, éd. J. Salverda de Grave, 1159 : en Grezeis se sont escrié) d'un lat. pop. *graeciscus, dér. de graecus « grec » lui-même à l'orig. de gri(e)u (v. grive), suff. -iscus (FEW t. 4, p. 212b)). Les habitants d'Aubas sont les Aubasins, les habitants d'Aubenas, les Albenassiens, de Les Lilas les Lilasiens, de Linas les Linois, de Maisse les Maissois, de Thiais les Thiaisiens, de Morangis les Morangissois, de Les Ulis les Ulissiens, de Rungis les Rungissois, de Chars les Charsiens, d'Housseras les Housserassiens...

    8 Hécart donne cependant cuiséne pour le rouchi (Dictionnaire rouchi-français, 1834).

    9 Et tous les subjonctifs présent et passé, sauf les verbes avec dental (-der, -de, -ter, -tcher, -tte (sauf ête), -ner), palatal (-ller, -ier) ou fricative labio-dental (-voér sauf verbes monosyllabiques. Ceux-ci ne presentent le chuintement qu'aux 1e et 2e pers. du pluriel) : canter (chanter) au subjonctif présent : que j'cante, qu'tu cantes, qu'i/qu'a cante, qu'(n)os cantonches, qu'(v)os cantèches, qu'is cantte (latin : canti, canti, canti, cantiamo, cantiate, cantino). Comparer avec aler (aller) au subjonctif présent : que j'vaiche, qu'tu vaches, qu'i/qu'a vache, qu'(n)os alonches, qu'(v)os alèches, qu'is vach'tt (latin : vadam, vadas, vadat, ambulemus, ambuletis, vadant).

    10 En ancien-français, hl avait donné fl ou kl, cf. Hlodowig > Clovis > Louis, Ludwig en allemand ; Hlothar > Clothaire > Lothaire, Lothar en allemand, Hlothilda > Clothilde, Chlodulf > Clou(d) (nom du saint). L'évolution kl ne soncerne qu'un nombre très limité de mots. Signalons les équivalences en wallon : clapper / flanquer. Flamermont, commune de Flers (62) vient du nom germ. Hrotmarus + montem ; Crosmières (dans la Sarthe) du nom germ. Hrosmarus + -ias ; Ransart, Riencourt, Rollancourt, Rebergues (Pas-de-Calais) viennent respectivement des noms germ. Hramnus, Hradinus et Hrodelenus et du mot hros « cheval ». En français, flanc a été refait sur flanche, déformation de flacher, « mollir, céder », de l'a. b. frq. *hlankjan « plier, fléchir », cf. le m. h. all. lenken « id. » ; et de flaque adj. « qui manque de fermeté », var. dialectale de flache « id. », forme fém. de flac « id. », du lat. class. flaccus « id. » ). Cf. aussi hrokk > froc (Rock en allemand, « robe »), mais hring > rang (peut être un emprunt tardif). Mafflu (mafflé, mofflu en picard) viendrait de MÂHAL, grenier (mafflelen en néerlandais).

    11 Gustave Fallot signale que ce mot a été fixé de fort bonne heure à la forme invariable en s final : sing. sujet : li brais, sing. régime : son destre brais ; mais en picard : sing. objet : par le brac, sing. objet : bien fait bras. Vers 750 le /ts/ > /tch/ > /ts/ ou /ch/, puis il disparaît de la prononciation par l'influence du français, mais dans le Glossaire roman-latin du XVe siècle (ms. de la Bibliothèque de Lille), on trouve encore brach pour « bras ». Par cette persistance, on explique a disparition plus tardive du système bicasuel en picard, comparé aux autres dialectes d'oïl "le recul de la déclinaison n'est pas arbitrairement réparti sur le territoire de la langue d'oïl mais suit bien au contraire un mouvement allant du Nord-Ouest vers l'Est (d'abord vers le Sud-Est, ensuite vers le Nord-Est). La désintégration semble avoir commencé dès le XIe siècle pour se terminer en apparence au XIVe siècle [mais encore en 1449, le texte d'Isaÿe le Triste présente un respect des accords au singulier de l'ancien français, un substantif sur quatre seulement ne les respecte pas]. Il n'est peut-être pas sans intérêt, sous ce rapport, que le passage de l'écriture caroline à l'écriture prégothique ait suivi en gros la même direction de l'Ouest vers l'Est, mais l'évolution a été beaucoup plus rapide puisque, commencée en Normandie dans la seconde moitié du XIe siècle, elle a déjà gagné l'ensemble de la France septentrionale avant le milieu du XIIe siècle ; de plus, il semble que l'origine de cette modification dans la manière d'écrire soit à chercher Outre-Manche. Comme l'auteur a renoncé à tenir compte de l'anglo-normand, pour des raisons à la rigueur compréhensibles dans la stricte optique de sa thèse (p. 173), elle s'interdit malheureusement d'examiner la possibilité d'un point de départ anglo-normand, et il devient nécessaire de donner au même phénomène linguistique une explication insulaire ("contact with a different flexional system", p. 172, M. K. Pope) et une explication continentale (amuïssement de s comme "catalyseur", p. 234-247). " (Revue Romane, Bind 20 (1985) 1, p.126). On parle alors de purisme du dialecte picard, qui respecte en général strictement la déclinaison jusqu'au dernier quart du XIVe siècle (les autres régions continentales la perdant au cours du XIIIe siècle). On peut aussi y voir une longue tradition de l'écriture dans l'aire picarde, tradition beaucoup moins prégnante dans le reste de la France.

    12 Prononcé [ʃ] dans tous les cas, selon Gossen (Carl Theodor Gossen, Die Pikardie als Sprachlandschaft (auf Grund der Urkunden), Biel, Graphische Anstalt Schüler A.G., 1942, p.25) et Tobler (Dis dou vrai aniel, p.XX-XXI). Adolf Horning pense qu'elle se prononcé [ts](Origine picarde du s de 1er personne du singulier en français, in Romanische Studien, t.V, p.708). Natalis de Wailly pense « que les lettres ch étaient muettes à la fin de la première personne des verbes, car au lieu de faich, on écrivait aussi fais et fai ; et au lieu de mech, on trouve met. On peut supposer que ces mêmes lettres étaient aussi muettes dans march et souplich. » (Natalis de Wailly, Observations grammaticales sur des chartes françaises d'Aire en Artois, in Bibl. de l'Ecole des chartes, tome XXXII, p.16).

    13 Dans les mots qui avaient à l'origine w comme lettre initiale, le français a renforcé cette lettre par un g, prononciation qui était d'ailleurs celle de certaines nations germaniques puisque Paul Diacre nous apprend que les Lombards appelaient Wodan (Odin), Gwodan. Le groupe gw ainsi obtenu, écrit gu, a persisté en français jusqu'au XIIe siècle, époque à laquelle il s'est réduit à g. (L.Brébion, p.138). Paul Diacre était un moine bénédictin, historien et poète du VIIIe siècle, d'origine lombarde et d'expression latine, auteur notamment d'une Historia Langobardorum (Histoire des Lombards), probablement écrite entre 787 et 789. Louis Brébion continue : Il nous faut encore noter à propos de cette lettre que dans certains endroits, elle s'est affaiblie jusqu'à n'avoir plus que la valeur de h aspirée en français, c'est-à-dire d'empêcher toute liaison. Ainsi, dans le Nord, on signale des formes comme haüle, « gaule » ; haüfe, « gaufre » ; haüde, « gaude » ; etc. Le wèpe, manche de la sape ou du piq (petite faux à une main), s'appelle hèpe en Picardie. (L.Brébion, p.139). Ce renfornement est peut-être une influence celte, dans tous les cas, le breton a connu la même évolution : « sang » : fuil en irlandais et gwad en breton, gwaed en gallois ; « vin » : fíon en irl. et gwin en br. et gallois.

    14 La finale s'explique par l'étymologie populaire en chat-huant, et le bas latin CAVANNUS, « chat-huant », d'origine gauloise.

    15 Aussi une injure et un juron fort fréquent parmi les paysans dit L.Brébion dans son Étude philologique sur le Nord de la France (Pas-de-Calais, Nord, Somme), H. Champion, Paris, 1907, p.70, note 1.

    16 Louis Remacle, La Différenciation des géminées MM, NN, en MB, ND, Belles Lettres, Paris, 1984. Ce phénomène est générale, ainsi en platt germanique, on trouve Kinner pour « Kinder » (enfant) ou Brommelbeer pour « Brombeere » (mûre) / Hinnber pour « Himber » (framboise)(en luxembourgeois, on retrouve uniquement le nn pour nd, par ex. Kanner pour « Kinder » et l'allemand a connu la simplification de mb en mm. On note souvent une correction par l'influence du français : ainsi le picard manne (« panier d'osier ») est emprunté par le néerlandais sous cette forme et ce dernier en fera mannequin que le français lui empruntera alors. Alors que le picard reprendra la forme française mande plus tard. Remarquons également le couple de même origine warande (wallon, picard, flamand) / garenne (français). Charles Bruneau remarque même une hypercorrection : personde pour « personne », rinde pour « raine »... « Aumonde. Il faut bien aller à l'aumonde, dit l'indigent, si je veux manger. C'est pour aumône, évidemment. L'interpolation du d se retrouve dans un certain nombre de mots de notre glossaire : dans pandrée pour panerée, tondier pour tonnelier, etc. (L'étymologie d'aumône c'est eleemosyna grec.) » (Mayeux, Essai de glossaire local de Château-Thierry, in Annale de la Société historique et archéologique de Château-Thierry, p.54.

    17 Daller pour « aller » viendrait de DEAMBULARE (si aller vient bien de AMBULARE, comme on le pense H. Schuchardt in Zeitschrift für romanische Philologie 23, p.325 ss., 1899 & F. Wulff, Andare ; andar ; amnar ; lar ; anar ; aller, in Romania XXVII, 1898, p.480.

    18 Thomas Logie pense que le v des manuscrits anciens notant v et u était prononcé /v/ et non /u/ ou /y/.

    19 Cf. l'anglais rule « règle » qui reproduit encore très bien cette prononciation.

    20 En ancien-français, on trouve les formes concurrentes antiu / antif, maladeux / maladieu / maladieux, hastieu / hastiu / hastif, crainti, poussi / poussieux... Le français moderne a repris les formes savantes -if et -ive du latin -ivum et -iva (Thomas Logie, Phonology of the Patois of Cachy (Somme), Publications of the Modern Language Associations of America, Vol. VII, n°4, 1892, p.37-38).

    21 Cela pourrait expliquer l'origine de la frite : ce mot apparut en 1858, est le participe passé de frire (< FRIGERE) aurait dû être à cette époque, fri, frie (comme rire, suffire...). Mais par analogie avec écrire et dire, et surtout par une origine des langues d'oïl du nord (Picardie, Wallonie), il a pris ce -t typique encore prononcé jusqu'au XVII-XVIIIe siècles (mais par influence des autres dialectes, il montre des signes de faiblesse dès le XIIIe siècle). Explique peut-être également la particule interrogative et exclamative -ti du français populaire (ça va-ti ?). L.Foulet la situe originaire du Centre et de l'Est (Romania LXI, 1935, p.294). En français, on note aussi une fluctuation pour certains mots : fait, soit, vingt, coût... De même le dérivation en -t- (bistro-tier, bijou-tier...) est certainement d'origine du Nord-Est (picard, wallon, lorrain). Les mots clouterie (d'origine liégeoise) et délicoter (d'origine normanno-picarde) en témoignent directement.

    22 Signalons également qu'un rhotacisme du s est semblable dans les langues germaniques. En néerlandais : zijn (être) / was (étais, était) - waren (étions, étiez, étaient) / geweest (été) ; verbes irréguliers (forts) : vriezen (geler) / vroor (gela) / gevroren (gelé) ; verliezen (perdre) / verloor (perdis) / verloren (perdu)(Cf. également l'anglais to lose). En allemand : sein (être) / war (fûs) / gewesen (été)...

    23 Voir la prononciation encore de l'anglais sugar.

    24 Cela, avec l'élision des groupes de consonnes, rend inutile une voyelle de soutien en général en picard : chambre bleue – champe bleusse /ʃãp bløs/, tu reviens – te orviens /tə orvjĩ/...

    25 Du lat. trans « au delà de, par-delà », « par-dessous, de l'autre côté de », qui pouvait comme préverbe avoir le sens de « de part en part, complètement » d'où son empl. comme adv. superl. passé très tôt en a. fr. très est parfois encore prép. en a. fr. et jusqu'au XVIe s. au sens de « jusqu'à, dès, depuis, auprès, derrière... » et a formé de nombreuses loc. tres puis, tres or, trestous, etc.

    26 L'ancien-français connaîtra également ce phénomène : CAPU > tʃjevo > tʃief comme en picard CAPU > kievo > kief, GRANDE > grant, LARGU > larc, VIRIDE > vert. La liaison française montre également ce phénomène : un grand homme, pied-à-terre, elle prend un billet, qu'entend-elle (d- de liaison prononcé t-), Bourg-en-Bresse et anciennement sang impur (c'est la prononciation correcte pour la Marseillaise), joug [ʒuk-] (ds des formules toutes faites du type : joug insupportable, joug odieux), un long article de presse, souriceau (et non *souriseau, alors qu'on a bien bis>biseau) ; mais mieux-être, pas encore (le s- est prononcé z-), neuf ans...

    27 La chute de s dans cette position, quoique générale dans tout le domaine français, n'a pas eu lieu chez nos voisins wallons et à Mons, par exemple « épenne, épine », se dit spenne ; « épaule », spalle ; « épargner », spargner ; « épeler », spêli ; etc. (L.Brébion, p.102). En Artois, on dit strèmement pour « extrêmement », mais espectaque pour « spectacle » (Edmond Lecesne, Observations sur le patois artésien, in Annuaire du Pas-de-Calais, 1874, p.324 & 328). Carl-Theodor Gossen signale que l'e est de plus en plus courant au XIVe siècle dans les chartes de Douai, sauf dans quelques termes : le nom St(i)evenes, Stevenon, Spinecoke, et dans Saint Sp(e)rit... Natalis de Wailly note especiaument et speciaument au XIIIe et XIVe siècles (Observations grammaticales sur des chartes françaises d'Aire en Artois, in Bibliothèque de l'Ecole des chartes, tome XXXII, p.19). Dans la syntaxe wallonne, son appartition est régi selon son environnement : li s'teûle dè bergî, « l'éteule du berger » mais ine bielle siteûle, « une belle éteule » (une éteule désigne le chaume) ; ine jâbe di strain d cint meie sitrains, « une botte de paille de cent mille pailles. » C'est la raison pour laquelle on dit li refondou wallon ou rifondou wallon.

    28 En fr. chenille < CANI-ICULA, « petite chienne », de même origine métaphorique ; en picard, on dit aussi knille (< CANICULA), ou ca(r)plute, ca(r)pleuze (< CATTA PILOSUS, litt. chat poilu, chatepelose en a.fr. L'anglais la emprunté au normanno-picard sous la forme caterpillar.

    29 Boulogne-sur-mer du latin « Bononia » ou « Bolonia » à partir du IIIe siècle, en référence à la ville italienne de Bologne (la ville du Nord se disait en ancien-néerlandais « Bonen » ou « Beunen »). Boulogne-Billancourt, ville de région parisienne, doit son nom à Boulogne-sur-Mer. En effet, Boulogne-la-petite, créée en 1330 pour proposer des pèlerinages mariaux plus près de Paris que ceux, très populaires, du Boulonnais, est devenue en 1790 Boulogne-sur-Seine, puis en 1926 Boulogne-Billancourt.

    30 De là le français matelas de l'italien materazzo, emprunté également de l'italien par l'anglais (mattress), le néerlandias (matras), et l'allemand (Matratze).


    votre commentaire