Si les Gaulois n'avaient emprunté aux Romains que leur écriture et qu'ils nous eussent laissé des monuments écrits de leur propre langue, on devrait attribuer une valeur réelle à chaque lettre. Mais il n'en est pas ainsi. Le jour où, sous le nom de Francs et plus tard de Français, ils ont voulu reproduire graphiquement leur langage, ils se sont trouvés devant des formes, non pas seulement d'écriture , mais encore d'orthographe, et spécialement d'orthographe étymologique, qui n'étaient pas d'accord avec leur vraie prononciation, et à laquelle néanmoins ils n'ont touché que dans les cas d'absolue nécessité et avec la plus grande réserve. On sait comme toute tradition est lente à se perdre, et la tradition orthographique plus que les autres. Et ce qui rendait l'évolution plus lente, c'était la ressemblance des deux langues, de la latine et de la française.
Si cette langue, que nous appelons vulgaire, avait été aussi différente du latin que l'est par exemple l'allemand, elle n'aurait eu rien à démêler avec l'étymologie. Ne pouvant en aucune façon s'accommoder du moule orthographique latin, elle l'aurait mis en pièces, et de ses débris s'en serait façonné un autre plus directement approprié à ses besoins.
C'est le contraire qui est arrivé et devait arriver, par suite de la ressemblance originelle de la langue latine et de la langue vulgaire. Cette ressemblance, si sensible alors et qui s'imposait comme l'évidence aux moins clairvoyants, ne permit pas de séparer récriture de l'orthographe latine, et notre langue vulgaire s'installa dans ce moule, qui n'avait pas été fait pour elle, à peu près comme le Bernard-l'Ermite dans les coquilles inoccupées qu'il rencontre, où il s'aménage de son mieux, si bien qu'un observateur peu attentif pourrait croire au premier abord que c'est son enveloppe naturelle.
L'enveloppe latine était vide et sans emploi. Elle paraissait bien un peu vaste, un peu encombrante, comme serait l'habit de noces du grand-père pour son jeune petit-fils, comme a dû être la cuirasse de François V pour Henri III ; mais elle était là toute prête, et le plus court, semblait-il, était de s'en servir telle quelle.
Au moins gardons-nous bien de croire que cette enveloppe reproduise les proportions de l'être animé qu'elle recouvre. Tel ressort, tel renflement des brassards ou des autres parties de l'armure, qui correspondait exactement aux jointures et à l'épaisseur des membres du premier qui la porta, de celui pour qui elle était faite, ne sert à rien et n'est plus qu'une gêne pour le successeur. Quelquefois même elle a déplacé chez lui ou faussé des articulations. Quelquefois aussi, et c'est le cas le plus ordinaire, l'être vivant a agi sur son enveloppe, l'élargissant sur certains points, la laissant s'atrophier sur d'autres, arrachant parfois et rejetant les parties devenues inutiles.
C'est ainsi que la langue populaire, principalement la langue d'oïl, devenant de jour en jour celle des savants, s'appropria la forme purement latine, n'en laissa tomber d'abord que ce qui était par trop en désaccord avec la prononciation, et conserva tout le reste avec un soin jaloux. Plus tard, elle fit un nouvel effort pour la rapprocher de la prononciation. Plus tard encore elle fit l'inverse, et commença à régler la prononciation sur l'orthographe, tendance qui semble dominer aujourd'hui.
La langue latine et la langue grecque ont une histoire bien différente. Elles n'ont pas trouvé, comme la nôtre, un vêtement orthographique tout fait : elles ont créé ou emprunté pièce à pièce les différents signes graphiques dont elles ont eu bessoin, et qui ont été emportés dans le torrent de la prononciation, au lieu d'en diriger ou d'en embarrasser le cours. Cette prononciation a dû se contenter, et s'est contentée longtemps, nous le savons par l'histoire, d'un bagage alphabétique incomplet.
Aanatole Boucherie, La Vie de saint Alexis. poëme du XIe siècle, édition de M.Gaston Paris
Revue des langues romanes T5, 1874, p.11)