La langue picarde, « ce patrimoine régional, essentiellement constitué par les vestiges d'un prestigieux dialecte du moyen âge »1, comme les autres langues du même groupes d'oïl, est d'origine latine avec un substrat gaulois et un superstrat germanique. On évitera donc de faire remonter les dialectes romans du nord de la France ou son vocabulaire : au gaulois (M.Henri, et plus sérieusement Bernard Adolphe Granier de Cassagnac), au grec (Grégoire d'Essigny, André de Poilly, Daniel Haigneré), aux langues proche-orientales (M. Rigollot) ou à la langue des Vikings (on fait descendre quelques mots du norrois )...
On a longtemps pensé que la dialectisation de la Romania était due à la partition en province. Cependant, si le rouchi correspond au Hainaut, l'amiénois à l'arrondissement d'Amiens, etc. et le flamand à la Flandre maritime, on aurait ensuite du mal à superposer les variantes (ou sous-dialectes) du picard à chaque province (marquenterre, vimeu, ternois, boulonnais paysan et boulonnais marin...). Et qu'en serait-il de ce fait du picard lui-même ?
Si on admet l'existence d'un wallo-picard, on ne trouve pas de lorraino-picard ou de champeno-picard... Et si on évoque un normanno-picard, ce n'est pas pour parler d'un dialecte de transition, mais bien d'un super-dialecte qui se différencie assez bien des autres (gallo, mayennais, champenois...).
Cependant même si les provinces ne sont pas à l'origine des dialectes ou sous-dialectes, il existe bien des traits distinctifs qui différencient bien tel dialecte de tel autre. « Ainsi tout en refusant la notion de limites dialectales rigoureuses on doit admettre l'existence de zones de transition plus ou moins larges, plus ou moins floues, qui permettent de distinguer entre différents dialectes. »2
Concernant les changements phonétiques dans la langue latine ou proto-romane, on peut signaler3 :
les longueurs des voyelles ne sont plus réalisées au profit d'une distinction aperture / fermeture : CATĒNA > CATENA (chaîne),
les voyelles Ē, Ĭ et OE se confondent en e fermé (sauf en sarde)4 : RĒX > roi (sarde re, it. re, roum. rege, esp. rey, port., cat. rei), FĬCATUM > foie (sarde fícadu, it. fegato, roum. ficat, esp. hígado, port. fígado, cat. fetge), POENA > peine (sarde pèna, it., esp., port., cat., pena, roum. penă),
les voyelles Ō et Ŭ se confondent en o fermé (sauf en sarde) : DŌLOR > douleur (sarde dóliu, dólima, it. dolore, roum. durere, esp., cat. dolor, port. dor), GŬLA > goule (gueule est un emprunt du français au picard, sarde irgúnzu, it. gola, roum. gură, esp., port., cat. gola),
I > /ʒ/, DI et GI > /dj/ : JOCUS (jeu), DIES (jour), ANGELIU (ange),
le -M final s'amuït (sauf en monosyllabe) : GARDINIU(M) (jardin),
la syllabe atone s'amuït : AUDAC(I)TER (faire preuve d'audace), CAL(I)DU(S) (chaud),
les semi-consonnes /j/ (JAM (déjà), MAJOR (majeur)) et /w/ (VOLO (veux), LAVARE (laver)) apparaissent,
le H disparaît (il reste une consonne dans certaines langues d'oïl : en wallon, poitevin-saintongeais et lorrain, mais par une autre évolution phonétique)5,
le N devant S et T s'amuït : CO(N)FECI (fis), CO(N)SOL (consul),
simplification des groupes consonnantiques MN, NS, K [ks], CT : OMNIBUS / ONIBUS, MENSIS / MESIS, VIXIT / BISSIT, OCTO > it. otto, esp. ocho, cat. vuit, port. oito, fr. huit, wal. ût, roum. opt,
simplification des géminés : PUELLA > PUELA,
QU se confond avec C : QUI > fr. qui, esp., cat., port. que, it. chi,
le B intervocalique s'amuït en /β/ (v espagnol) puis /v/ (pour disparaître complètement dans les langues d'oïl) : DEBUTU > DEVUT > dëu > dû,
le W (écrit u) s'amuït en /β/ (écrit B) puis en V : VIVERE (vivre),
le S final s'amuït : OMNIBU(S) (datif pluriel de OMNIS, tout),
le T final samuït : CANTA(T) (chanté),
le T intervocalique s'amuït en /θ/ en gallo-roman : ADJUTAT (aide, anc.fr. aieu). Dans le Serment de Strasbourg du IXe siècle, on lit aiudha. Dans la Vie de Saint Alexis, de la fin du XIe siècle, on a ajude. Mais aussi, au paragraphe 27, l'auteur fait rimer remese, contrede et esguarethe (cf. plus loin),
le K + e et i se palatalise en /kj/ puis /tj/ puis /ts/ ou /tʃ/ : RECIPIO (reçois).
Concernant les changements grammaticaux, signalons :
la dégradation des flexions des noms et adjectifs principalement (sauf en roumain, et survivance d'un système bicasuel durant quelques siècles : cas sujet (nominatif) / cas régime (accusatif)), qui entraîne une rigidité des éléments de la phrase (de libre, on passe à Compl.-Préd.-Suj. ou Suj.-Préd.-Compl.) et l'utilisation de prépositions (ex. AD PRESSUM > après), de conjonctions (ex. CUM > comme), le locutions conjonctives (ex. PRO EO QUOD > por co que > parce que) et de propositions composées (ex. INTERIM QUOD > pendant que),
le neutre se confond avec le masculin ou le féminin : BALNEUM / BALNEUS, FOLIUM / FOLIA (FOLIA était le pluriel collectif du substantif neutre FOLIUM « feuille d'arbre, de plante ; de papier », il devient féminin),
les tournures prépositionnelles se généralisent,
des remaniements dans la conjugaison : apparition d'un nouveau futur notamment (sauf en roumain) et de temps composés (avec auxiliaire habere, plus rarement esse et participe passé). Cependant le système verbal latin, en comparaison avec le système de flexion, est bien conservé. Disparition, sauf dans certaines tournures figées, de l'infectum (pour les tournures passives) pour laisser la place à une forme analytique esse et participe passé.
Pour le vocabulaire, signalons seulement quelques exemples :
disparition du verbe loqui remplacé par parabolare, du grec « parabole, comparaison, parole » (parler en français, parlar en catalan et occitan), fabulare, « raconter des histoires » (hablar en espagnol, falar en portugais), narrare, « narrer » (nàrrere en sarde), discurrere « discourir » (discurrer en romanche), tandis que le roumain emprunte un élément slave dvoriba (a vorbă avec influence du latin vorbum),
disparition de l'adjectif pulcher, remplacé par bellus (beau en français, bel en occitan et romanche, bello en italien), ou formosus (hermoso en espagnol, formoso en portugais, frumos en roumain),
disparition du nom ignis, remplacé par focus, « foyer » (feu en français et romanche, fogo en portugais, fuego en espagnol, foc en catalan, fuec en occitan, fuoco en italien, fogu en sarde, foc en roumain).
Cela s'explique généralement par la difficulté de mots irréguliers, trop court (avec l'érosion des syllabes atones), désignant des notions trop abstraite...
Le latin vulgaire et le latin classique (ce dernier élaboré par Ennius et les écrivains de son temps) ont toujours été différents tout en étant la même langue, comme le français parlé et le français écrit et comme l'allemand parlé et l'allemand écrit.
A l'époque romaine, « il y eut un réel courant d'échanges entre l'Italie et le Belgique. Le domaine rural (villa), organisme économique autonome, avec sa maison du seigneur, son troupeau d'esclaves, ses colons tenanciers attachés au sol, ses ateliers, ses clôtures, apparaît alors constitué à peu près tel qu'il durera à travers tout le moyen âge. Mais à l'époque romaine, il exerce un certain rayonnement, qu'il n'a peut-être pas eu plus tard ; il exporte ses produits, salaisons et draps de la Flandre maritime, armes de l'Entre-Sambre-et-Meuse, vers l'Italie et les camps de légions sur le Rhin, et il emporte de Rome des marbres, des bijoux et des vins. Ce courant d'échanges est, avec le fonctionnarisme romain, l'agent de la progression victorieuse de la langue latine et (à partir du IIIe siècle) du christianisme dans les chefs-lieux, le long des chaussées et enfin dans les campagnes. Ce qui reste de l'héritage celtique – langue et religion – est nettement en recul, sauf dans la toponymie, au moment où commence, dans le Nord-Ouest de l'Empire, l'infiltration germanique. »6
On considère qu'il y a eut plusieurs phases de romanisation de la Gaule, selon le latin vulgaire, différent verticalement (selon les couches sociales et les moments de locutions, par exemple au Sénat ou en famille) et horizontalement (d'une province à une autre). On en compte généralement quatre, selon le nombre de divisions administratives imposées par les Romains : la Provincia Narbonensis ou Narbonnaise (dont la capitale était Narbonne, la plus conservatrice car la plus proche de Rome et alors la plus urbanisée, donc la plus scolarisée mais avec un substrat ligure), la Provincia Lugdunensis ou Lyonnaise (capitale Lyon, romanisé par des non-Latinophones de naissance, Osques, Ombriens, Etrusques... parlant principalement un latin vulgaire), la Provincia Aquitania ou Aquitaine (avec un substrat ibèro-aquitain), et la Provincia Belgica ou Belgique (avec principalement un superstrat germanique). Toute la Gaule présente également, comme on l'a vu, un substrat celte, par le gaulois. La romanisation de la Gaule Belgique et en partie des Gaules Lyonnaise et Aquitaine ayant été lente et parcellaire, le gaulois y est resté parlé encore longtemps, offrant un substrat plus fort que pour le reste de la Gaule.7 Cependant c'est un autre événement qui provoquera le plus grand changement dans la dialectisation du latin sur le territoire de la Gaule.
A la chute de l'Empire romain en 176, les invasions germaniques fragmentent et réorganisent les régions de la Gaule. « D'après Wartburg, les différenciations dialectales seraient essentiellement liées aux invasions germaniques. Les trois grandes aires dialectales : française, franco-provençale et provençale correspondraient à l'aire de peuplement des Francs, des Burgondes et des Goths. »8 Le latin, laissé à lui-même sans l'attraction de Rome, se fragmente en dialectes. Cependant que la christianisation, comme on l'a dit, crée des diocèses sur les frontières des civitates romains, favorisant ainsi un regroupement de traits linguistique des idiomes. C'est ce qui fait dire que le dialecte est « une forme particulière prise par une langue dans un domaine donné. Il se définit par un ensemble de particularités telles que leur groupement donne l'impression d'un parler distinct des parlers voisins, en dépit de la parenté qui les unit ».9
Du IIIe au VIIIe siècle, la Flandre, le Hainaut, la Picardie sont occupés, après les invasions barbares, par des peuples germaniques (Saxons, Francs saliens, Vandales, Huns, Alamans...). Mouvements migrateurs, lente progression de familles et de clans à la recherche de champs et de pâturages dans les régions en friche principalement, l'appropriation violente ou l'attaque à main armée de pillards étant l'exception. A la fin du Ve siècle, la frontière est fixée.
Tournai fut le point de départ de la conquête de la Gaule par le quatrième roi des Francs, Clovis. L'évangélisation de l'église, facilité par sa conversion, provoquera une réorganisation des provinces romaines en évêchés. Maurice des Ombiaux en fait une des plus belle page de son roman Le Maugré (1911), au chapitre II : « Ils [Éleuthère et son maître d'école] allaient aussi fureter dans les différents quartiers de la ville : à la crypte romane sur laquelle l'abbaye de Saint-Martin fut bâtie, à l'église de Saint-Quentin qui doit son origine à un temple bâti au VIIe siècle par Saint-Éloi, détruit en 882 par les Normands, à l'église de Saint-Piat qui, selon la tradition, aurait été bâtie sur un temple païen, à proximité du lieu où fut martyrisé l'apôtre à qui elle est dédiée, ils y recherchaient des pleins cintres romans, à Saint-Jacques dont Saint-Éleuthère bâtit la chapelle primitive, à Saint Brice, qui remonte aux premiers temps du christianisme et auquel chaque siècle a mis son ajoute ; au bas de la tour, ils s’arrêtaient longuement devant les deux maisons romanes du XIe siècle où siégeait la justice, où le magistrat faisait citer à la barre les habitants du bourg. Là, tout prés, devant le portail qui donne sur la terrasse Saint-Brice, se dresse la petite maison sous laquelle fut découvert, en 1653, le tombeau du roi mérovingien Childéric, mort en 481 ! C'était donc en cet endroit que se trouvait le palais des rois francs de la première dynastie. C'était donc là le premier centre du monde occidental. Là qu'était né Chlodovich le conquérant, le vainqueur de Syagrius, l'ami de Saint-Rémi, le créateur de l'unité franque ; de là que la loi salique avait rayonné jusqu'à la mer du Nord, l'Océan Atlantique et la Méditerranée. Et il lui semblait que des voix arrivaient de ce siècle lointain lui chanter le poème des origines et des énergies de sa lignée. Il croyait entendre un des compagnons chevelus du vainqueur de Soissons, qui le reconnaissait comme de son sang. »
On connaît cet épisode, célèbre, du vase de Soissons, ville de Picardie à la limite de l'aire de diffusion du picard. Vers l'an 486, au cours de la guerre livrée par Clovis à Syagrus (considéré comme le « roi des Romains ») et peu de temps après la prise de Soissons, sa capitale, l'évêque Rémi réclame un vase liturgique volé par les soldats francs. Clovis propose de lui restituer à Soissons, où se tient son camp principal. Mais alors qu'il le réclame à ses soldats, un guerrier présomptueux, jaloux et emporté (levis, invidus ac facilis) frappe le vase de sa hache en s’écriant : « Tu ne recevras que ce que le sort t’attribuera vraiment ! » Clovis remet le vase brisé à l'évêque et cacha le ressentiment de cet outrage sous un air de patience. Mais un an plus tard, passant en revue ses troupes, Clovis reconnaît l'homme et le tue d'un coup de hache, en disant : « Ainsi as-tu fait au vase à Soissons ! »10
Cet épisode, certainement plus légendaire et hagiographique que vrai, avait comme but à la fois d'opposer vigoureusement le Clovis païen au Clovis converti (496). Mais en même temps, ce Clovis encore plongé dans le « fanatisme » se distingue déjà de ses guerriers par son respect des clercs : c’est un signe avant-coureur certain de sa conversion. Le Clovis païen pille les églises, alors que le Clovis converti interdit à ses troupes de rien prendre de ce qui leur appartient, ne serait-ce que du fourrage pour les chevaux. Cette légende illustre également la Loi Salique tel que la raconte Maurice des Ombiaux.
Le Clovis converti choisit aussi Paris comme capitale (après Tournai et Soissons, toutes deux en territoire picard)11, ville de garnison et résidence impériale vers la fin de l'Empire, qui bénéficie en outre de défenses naturelles et d'une bonne situation géographique, Childéric Ier avait tenté de s'en emparer en l'assiégeant à deux reprises, sans succès. Charles-Martel défendra alors la chrétienté en « boutant » les musulmans à Poitiers en 732.
Les Mérovingiens forment la dynastie qui régna sur une très grande partie de la France et de la Belgique actuelles, ainsi que sur une partie de l'Allemagne et de la Suisse, du Ve siècle jusqu'au milieu du VIIIe siècle.
Cette lignée est issue des peuples de Francs saliens qui étaient établis au Ve siècle dans les régions de Cambrai et de Tournai, en Belgique (Childéric Ier). L'histoire des Mérovingiens est marquée par l'émergence d'une forte culture chrétienne parmi l'aristocratie, l'implantation progressive de l'Église dans leur territoire et une certaine reprise économique survenant après l'effondrement de l'Empire romain.
Le nom mérovingien provient du roi Mérovée, ancêtre semi-mythique de Clovis.
La dynastie commence en terre picarde à Tournai avec Clovis dont c'est la capitale, et finit en terre picarde à Saint-Bertin, près de Saint-Omer, avec Chilpéric III (en novembre 751, Pépin dépose Childéric III, puis se fait sacrer roi à Soissons par l'archevêque Boniface de Mayence. Childéric est quant à lui déposé, rasé et confiné dans un monastère par l’ordre du pape Étienne. Il y meurt vers 755). Mais François Reynaert précise ironiquement que faire de Clovis un roi français est un anachronisme : "Clovis n'est ni allemand ni français, il est belge" (p.58).
Au VIIIe siècle, Pépin le Bref, originaire du pays mosan (Pépin de Landen, Pépin de Herstal) s'empare de la couronne après Chilpéric III et ne se réclamera pas de ses prédécesseurs, mais il se fait sacré, à l'instar des rois wisigoths d'Espagne, qui eux-mêmes l'avaient copiés des rois hébreux de la Bible (p.74). Il peut ainsi se réclamer de Dieu qui l'a choisi. Cependant, il reste Franc et parle le germanique, pratiquait encore le culte païen, tout comme Charlemagne, lui aussi "Belge" de naissance (p.82).
Et parler de France, d'Allemagne ou de Belgique pour l'époque est un non-sens nationaliste. La littérature, donc la langue, française commence avec les Serments de Strasbourg en 842 et un embryon de pays, avec le traité de Verdun en 843 : "à l'ouest, une entité que l'on appellera un jour le royaume de France ; à l'est, une préfiguration de l'Allemagne, et entre les deux une succession disparate de provinces qui, des siècles plus tard, passeront de l'une à l'autre (l'Alsace par exemple), ou deviendront des États après avoir réussi à conquérir leur indépendance (la Suisse au Moyen âge, la Belgique au XIXe siècle)." (p.90) Remarquons que c'est deux pays sont multilingues dans leur constitution, alors que la France se veut une et indivisible, une aberration historique pour un pays d'Europe de l'époque (comparons avec la Prusse ou l'Autriche-Hongrie).
Le culte des saints, amenant une superposition du christianisme sur les anciennes croyances polythéistes des Francs encore majoritairement païens, commence au Ve siècle autour de Saint-Martin, évêque de Tours. "On vient en pèlerinage jusqu'à sa chapelle, c'est-à-dire le monument où l'on garde une partie du fameux manteau qu'il a partagé avec un pauvre, la chape - c'est l'origine du mot." (p.97-98). Hugues Capet est abbé laïc de Saint-Martin de Tours, où l'on garde les reliques de Saint-Martin. Son nom viendrait de là (chape > chapet en francien ou capet en picard). Il est couronné à Senlis dans l'Oise en terre picarde. Depuis Hugues, donc, jusqu'au moment de la mort sans descendant du dernier des fils de Philippe le bel, en 1328, les rois se succéderont de père en fils, configuration rare. Ce sont les "Capétiens directs". "La dynastie qu'il a fondée est incontestablement celle qui produira ces "rois qui ont fait la France", comme on disait. Le titre lui-même ne sera donné qu'à partir du XIIIe siècle, avec Saint Louis (p.105).
Guillaume le Conquérant entend être l'égal des Capétiens, dont il est vassal en Normandie. Il conquiert donc l'Angleterre. Sa femme est originaire des terres picardes. A l'époque la France n'existe toujours pas, on parle toujours de provinces avec leur langue propre qui délimite les frontières.
Philippe Auguste, pour agrandir ses terres, commence une série de guerres et d'alliances, "il faudra une bataille (Bouvines, en 1214, près de Cysoing dans le Nord) où se mêleront tous les grands d'Europe pour régler le différend entre le Capétien et son ennemi. Philippe la gagnera. Il mourra en laissant à ses successeurs un royaume trois fois plus grand que celui dont il avait hérité, et à la postérité ce surnom d'Auguste." (p.117).
De cette époque ancienne subsiste une emprunte germanique sur les dialectes d'oïl du nord et de l'ouest : wallon, picard, lorrain.
Cinq siècles séparent les témoignages du latin classique des premiers textes français que sont la Séquence de Sainte Eulalie et la Vie de Saint Alexis. Cependant on sait par quelques auteurs (l'épisode du festin chez Trimalcion dans le Satyricon de Pétrone, du Ier siècle, certains dialogues du théâtre de Plaute ou Térence, le Peregrinatio Aetheriae du IVe siècle, récit d'une religieuse lors d'un séjour en Terre Sainte, et les œuvres de Grégoire de Tours, du VIe siècle) ou les graffitis (notamment de Pompéi, détruite par l'éruption du Vésuve de l'an 79) que la langue parlée des couches peu ou non influencées par l'enseignement scolaire et par les modèles littéraire, en d'autres termes, le latin vulgaire, connaissait déjà des changements phonétiques, grammaticales et de vocabulaires.
Ainsi le latin vulgaire, au contact des populations gauloises et des envahisseurs francs, s'éloigne de plus en plus du latin classique, au grand dam de Charlemagne qui appelle le moine anglais Alcuin (VIIIe siècle) pour relatiniser les fidèles. Mais alors qu'on essaye de retrouver un latin plus « pure », on commence aussi à écrire le « français », cela afin de se faire comprendre de la population. Mais le premier vœu de Charlemagne, en réalité, est de restauré l'Empire romain.
Ce latin vulgaire du nord de la France, étant plus éloigné que le latin vulgaire du sud de la France, c'est au nord que l'on trouve les premières traductions romanes. Au VIIIe siècle, au monastère de Corbie (Picardie) probablement, on écrit donc dans les marges d'une Bible gallo-romane de plus de mille équivalents romans de mots latins. Dans ce document, connu sous le nom des Gloses de Reichenau : Oves est glosé par berbices, ainsi ouailles descend directement du latin classique, alors que brebis descend du latin vulgaire berbix, berbex, qui voulait dire à l'origine "mouton". Le mot latin galea (casque de cuir) est glosé par helme, d'origine franque, et qui deviendra heaume.12
En 813, le Concile de Tours, réuni par Charlemagne, stipule dans le canon 17, que dans le territoire d'Empire d'Occident (correspondant à la France et l'Allemagne actuelles), les homélies ne seront en « rusticam Romanam linguam aut Theodiscam, quo facilius cuncti possint intellegere quae dicuntur » (langue rustique romaine ou tudesque ». Ceci afin, notamment, de facilité la christianisation de l'Empire, le latin n'étant plus compris. Ainsi, en 842, est écrit le premier texte complet dans ces deux langues : le Serment de Strasbourg / Straßburger Eide, texte bilingue d'alliance entre deux des petits-fils de Charlemagne : Karle (Charles le Chauve) et Lodhuvig (Louis le Germanique) contre le prétendant unique au trône de Charlemagne, Lothaire Ier. Ce texte aurait été rédigé dans un proto-français de la zone sud du domaine d'oïl (Poitou, Bourgogne, Franche-Comté, Lorraine). Le traité de Verdun en 843 met fin aux hostilités entre les trois frères et dessine la carte de l'Europe pour les siècles suivants. On pense que la haute société fut longtemps bilingue. « Une analyse méthodique du nom en question (Leudicus > Liége) nous met en présence de deux éléments : le radical, qui est incontestablement germanique, et la désinence qui est franchement latine. Dès lors, nous sommes obligés de reconnaître dans le mot leudicus un de ces termes hybrides comme en fabriquait beaucoup la langue mérovingienne : germanique quant à son élément matériel, latin quant à sa forme et à son emploi, vrai produit d'une époque où tout, dans les institutions, dans les mœurs, dans le langage, portait le cachet d'un mélange bizarre, mais fécond, entre le génie barbare et le génie latin. »13
1 Fernand Carton, Le parler du Nord Pas-de-Calais, Bonneton, Paris, 2006.
2 Pierre Guiraud, Patois et dialectes français, Que sais-je ? N°1285, PUF, Paris, 1978, p.23 et cf. pp.19-23 où il cite le cas d'école du normand et du picard d'un côté et du picard et du wallon de l'autre.
3 Ce chapitre est rédigé en grande partie avec l'aide du livre : Joseph Herman, Le Latin vulgaire, Que sais-je ? N°1217, PUF, Paris, 1967.
4 D'après E. Philipon (Les destinées du phonème e + i dans les langues romanes, in Romania XLV, p.422 ss. 1918-19), le phonème pré-roman ẹ + ị s'est normalement développé en i (vers le XIe siècle) : glĭtia > glise, mĭliu > mil, pĭscione > pisson, puis en ei>oi ; un ĭ latin classique, tout comme le ē latin classique, donnant normalement ẹ en latin vulgaire, sauf en contact d'un n mouillé (tĭneam > teigne), un ī latin classique faisant un i en latin vulgaire.
5 Pour le patois boulonnais, Daniel Haigneré, signale que « l'aspiration de l'h, le coup de soufflet vocal, devient de moins en moins sensible. Les vieillards la font toujours entendre, mais la jeune génération en perd l'habitude, au contact de la prononciation française. » (Le patois boulonnais comparé avec les patois du nord de la France, vol. 1, 1901, p.162). Vermesse, pour la région de Lille, precise « la lettre H ne s'aspire presque jamais. » sauf pour hars,e (hardi, ardent), haufe (gaufre, prononciation flamande), et hauflette, haufrette, héring (hareng), héritance (héritage)... Haigneré pense « qu'en interrogeant les anciens avec plus de patience et de méthode, il en aurait trouvé davantage. » Edouard Hrkal renseigne aussi que le h était encore fortement aspiré par les vieillards à Demuin en 1910 (Ed. Hrkal, Grammaire historique du patois picard de Démuin (in Revue de philologie française, T.24, 1910, p.190). Jules Corblet indique 58 mots commençant par h aspiré. Thomas Logie par contre ne référence que des interjections à Cachy.
En wallon liégeois et lorrain, le h apparaît dans les mots d'origine germanique (à l'initial et intervocalique) :
- en wallon : håye (haie), hesse (hêtre), bahou (fane de pomme de terre)...
- en lorrain : hoffe (cour, de l'all. Hof), hélié (image, de l'all. Heilige « sainte »),
En wallon et lorrain, il est aussi dû à l'évolution d'un [s] (parfois d'un [z]) intervocalique :
- en wallon jh ([ʒ] ou [h] et xh ([ʃ] ou [h] selon les variantes dialectales) : qui j'avaxhe /qui j'euxhixhe (que j'eusse), qu'i plovaxhe (qu'il plût), baxhî (baisser), åjhèye (aisé), ouh / ouf (porte, du lat. huis), mojhone (maison), assåjhner (assaisonner)...
- en lorrain (hh ou h [h] ou [ʃ] et j [ʒ] ou h [h]) : hhtandler (être debout, de l'all. Stand), gahhon / gachon (garçon), keuhhe / keuche (cuisse), mâhon / mâjon (maison), quehine / cujine (cuisine), euhhi (sortir, du lat. exire ou de huis), euhh (porte, du lat. huis), ahi (aisé), que j'éveuhhe (que j'eusse), qu'i pieuvahhe (qu'il plût)...
En poitevin-saintongeais, il est une évolution du son [ʒ] en une fricative glottale ou un fricative pharyngale sourde [ħ] ou plus souvent un [ʒ] expiré, écrit jh (et gh devant e et i [dʒh]). Il est prononcé avec expiration dans le sud du Marais comme dans le sud du Haut-Poitou et la Saintonge : jhardrin (jardin), parlanjhe (parler, langue), jh'avons manghé dau ghigourit (nous avons mangé du gigouri)...
6 Henri Laurent, Notre histoire, in Encyclopédie belge, La Renaissance du Livre, Bruxelles, 1933, p.27.
7 R. Anthony Lodge, Le français, Fayard, Paris, 1997, p.67.
8 Pierre Guiraud, Patois et dialectes français, Que sais-je ? N°1285, PUF, Paris, 1978, p.25.
9 Définition de J. Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique) dans Pierre Guiraud, Patois et dialectes français, Que sais-je? N°1285, PUF, Paris, 1978, p.5.
10 Grégoire de Tours, Histoires (des Francs), Livre II, Traduction de François Guizot.
11 Soissons est à la limite de l'aire picarde, mais y a certainement appartenu à date ancienne, comme en témoigne le nom du village de Merlieux-et-Fouquerolles, équivalent picard de fougerole « sorte de petite fougère ». Cependant, déjà au Moyen Âge, dans l'Université de Paris, le diocèse appartenait à la nation française, et les chartes conservées sont en dialecte central, comme le montre Serge Lusignan dans La langue voyageuse. Le picard et la famille d’Estrées au XIIIe siècle.
12 D'autres gloses célèbres sont celle de Kassel, donnant l'équivalent germanique de mots latins, dont Paul Marchot dit : « J'admets que la langue dans laquelle elles sont rédigées présente bon nombre de caractères qui sont ceux du français du Nord, tels que la chute des voyelles finales, le maintien de W germanique, le changement de cs en s, la réduction de ts à z. Mais il y a plusieurs raisons qui s’opposent absolument à l’attribution des Gloses au domaine français. [...] Tous les caractères de cette langue que j’ai relevés plaident au contraire en faveur du réto-roman. » Paul Marchot, Les Gloses de Cassel, in Collectanea Friburgensia, III, Université de Fribourg, 1895. Le roman était alors très peu dialectisé, comme on peut le voir.
13 Godefroid Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, Volume I, in Mémoires couronés, vol. 48, 1895, p.424.