Définition : pie
Répartition : Picardie, Nord - Pas-de-Calais et autres dialectes de France. Citons la rue des Sept-Agaches (du nom d'une enseigne), une rue des agaches se retrouve dans plusieurs communes (Gaudiempré, Chérisy), plusieurs rue Agache existent (La Madeleine notamment sans savoir s'il provient d'un nom de famille ou du nom de l'oiseau), Arras cumule l'impasse et la rue des agaches. Hécart dit qu'il existait à Valenciennes le cul de sac des agaches ("peut-être de l'habillement des carmes qui le fréquentaient, et près du couvent desquels il était situé").
Dérivés :
agacher "bavarder, commérer" et "agacer, exciter" (notamment les enfants pour les faire rire)
agachette, aguchette (taquinerie amicale, chez Jean-Baptiste Jouancoux),
nids d'agache (cors au pied, œil-de-perdrix, œil agassin sur le modèle du latin médiéval oculus pullinus « cor au pied » passé en allemand Hühnerauge, littéralement "œil de poule"). Les syntagmes du type œil d'agace, (ou par déformation nid d'agace) répandus dans le Nord et l'Est en bordure des langues germaniques, et qui sont sans doute des calques directs du néerlandais eksteroog et de l'allemand dialectal Elsterauge, et finalement un type wallon agace, obtenu par dérivation régressive du syntagme précédent, si bien qu'en wallon la même forme peut signifier soit « pie » soit « cor au pied ».
pied-d'agache, à cloche-pied" et donc "jeu de la marelle" pour Louis Vermesse et Alexandre Desrousseaux (sauter à pied-d'agache)
bren d'agache, "gomme qui découle de certains arbres" pour Louis Vermesse, cerisier et autres fruits à noyau précise Hécart, qui cite l'expression : "n'brés point, t'aras du bren d'agache" dit-on à celui qui se plaint.
langue d'agache, "bavard" pour Louis Vermesse
Hécart dit encote pour agache "terme de tannerie. Taches cnoires qui sont sur les cuirs, aux endroits qui n'ont pas été saupoudrés de tannée, ce qui arrive lorsque ces cuirs n'ont pas été bien dégagés de la chaux."
Origine :
À côté de ces trois formes (agace/agasse, agache, ageasse) existent encore de nombreuses formes régionales, cf. FEW t. 151, p. 6, s.v. agaza.
Le français agasse, qualifié par Cayrou 1948 de vieilli et populaire au XVIIe s., semble pour les auteurs de nombreux dictionnaires une graphie moins bonne que agace ; agasse est signalé comme coexistant avec agace dep. Ac. 1798.
Emprunt à l'ancien haut-allemand agaza « pie », l'un des trois dérive les plus connus de l'ancien haut-allemand aga « id. », les deux autres étant ancien haut-allemand agalstra et agastra « id. » (cf. nouveau haut allemand Elster « pie »).
L'étymon ancien haut-allemand agaza est attesté au XIIIe s. au sens de « pie » ds Althochdeutsches Wörterbuch, éd. E. Karg-Gasterstädt et Th. Frings, t. 1, s.v. (nom. sg. Gl., éd. Steinmeyer et Sievers, 3, 463, 39, Florenz XVI, 5 : agaza. agilstra pica) ;
L'ancien haut-allemand aga est attesté au XIe s. au sens de « pie », op. cit., s.v. (nom. sg. aga, Gl. éd. Steinmeyer et Sievers, 4, 228, 3, Brüssel 10 072 : picus specter inde pica aga).
Pour des raisons chronologique le mot français du Nord ne peut pas avoir été emprunté à l'ancien bas-francique.
La forme française agasse est peut-être influencée par le provençal. L'ancien-provençal :
1. 1182, Agassa, nom de famille (ds C. Brunel, Les plus anciennes chartes en lang. prov. ; recueil des pièces orig. ant. au XIIIe s.; suppl.; Paris, 1952, p. 96, Rouergue, Don à l'abbaye de Bonnecombe par Oalric d'Albi ; de ses droits seigneuriaux sur divers biens : [...] Guiral Agassa) ;
2. XIIIe s., ancien-provençal agassa « agace, pie » (Deudes de Prades, Auzels cassadors, Bibl. de l'Arsenal, belles-lettres françaises, Ms. no55, vol. V.Z. ds Rayn. t. 3 s.v. gacha : Que non prenda pic ni Agassa Ni autre auzel que mal li fassa), semble emprunté au gotique *agatja (Kluge 1967). Dans la partie nord du domaine occitan et la partie sud du domaine français, sur une zone large d'environ 200 km, s'étendant de l'Océan aux Alpes, domine le type ajasse, -g- étant devenu -z̆- (poitevin ajace, berrichon ageassse), développement phonétique qui indiquerait un emprunt très ancien au gotique, FEW, loc. cit.
Le mot agace a été en lutte avec les représentants du latin pīca. Le type germanique agaza domine encore actuellement dans les dialectes gallo-romans à l'exception de la région parisienne, la Normandie et une partie de l'Ouest, de la Champagne et du domaine franco-provençale où domine le type pīca (pie*), FEW t. 8, s.v., p. 423, largement employé par la langue écrite et qui s'est finalement imposé en français, reléguant agace au niveau des dialectes.
Dans les autres langues romanes, on trouve également la forme germanique : italien "gazza, gazzera" (où le Dizionario Etimologico "etimo.it" indique un rapprochement avec gazouiller et jaser, là où le CNRTL dit qu'ils sont onomatopéiques), le romanche "giazla". En roumain on trouve gaiță (du serbo-croate galica) et coțofana (de l'ukrainien кукохвостир).
On retrouve l'étymon latin pica en portugais (pega). L'espagnol urraca serait dérivé de oro (or, en latin aurum) sans lui exclure également une origine onomatopéique. L'anglais reprend le mot français pie en lui ajoutant le déterminatif mag- (pour Margaret, surnom donné aux femmes bavardes).
L'étymon latin pica remonte à l'indo-européen *(s)peik- qui donne en allemand Specht (le pic en allemand, mais nom de la pie en luxembourgeois) et l'anglais woodpecker.
Le rapprochement entre la pie et quelqu'un de bavard (bavard comme une pie) est courante dans toutes l'Europe. De là également le verbe agacer, dont l'étymologie n'est pas établie, mais que l'on pense faire référence à la pie, pour preuve un vers célèbre du pèlerinage de vie humaine de Guillaume de Deguileville (poète normand du XIIIe siècle) :
Et tout aussi comme l'agache
Par son crier et agachier
Nul oysel ne laisse anichier
Pres de li, ains les fait fuir
Exemple :

illustration des Fables de La Fontaine, L'Aigle et la Pie
L'Aigle et la Pie (Jean de la Fontaine)
L'aigle, reine des airs, avec Margot la pie,
Différentes d'humeur, de langage, et d'esprit,
Et d'habit,
Traversaient un bout de prairie.
Le hasard les assemble en un coin détourné.
L'agace eut peur ; mais l'aigle, ayant fort bien dîné,
La rassure, et lui dit : Allons de compagnie :
Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie,
Lui qui gouverne l'univers,
J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers.
Entretenez-moi donc, et sans cérémonie.
Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru,
Sur ceci, sur cela, sur tout.
L'homme d'Horace, Disant le bien, le mal, à travers champs, n'eût su
Ce qu'en fait de babil y savait notre agace.
Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe,
Sautant, allant de place en place,
Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
L'aigle lui dit tout en colère :
Ne quittez point votre séjour,
Caquet-bon-bec, ma mie : adieu ; je n'ai que faire
D'une babillarde à ma cour :
C'est un fort méchant caractère.
Margot ne demandait pas mieux.
Ce n'est pas ce qu'on croit que d'entrer chez les dieux :
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
Rediseurs, espions, gens à l'air gracieux,
Au cour tout différent, s'y rendent odieux :
Quoiqu'ainsi que la pie il faille dans ces lieux
Porter habit de deux paroisses.
(à propos de cette dernière ligne, Louis Vermesse cite Escallier, Remarques sur le Patois : "On appelait agacies les religieux dont l'habit était noir et blanc, par conparaison avec le pennage de la pie).
LAFLEUR. - Sale joène [jeune] d'agache ! El fois-chi, tu n'y coeup' point ! Prépare chés braises, Tchot Blaise !
Din ène sartaine école ec j'étoés cinsé driger, o z'avoèmes ène inspectrice qu'al étoét futée comme ène vielle agache pi qu'al edvinoét tout ch'qu'o voloét li mucher rien qu'à vir chés airs ed feux tchul d'ses subordonnés. (Jacques Varlet, Picartext)

La Rue des sept agaches, la plaque est en bas à droite
(source : bm-lille.fr)