Un centre interrégional du picard ?
« In l’a tertous su l’bout d’nou lanque »
Outil culturel, touristique, outil d’intégration, qui « frôle l’économique ». Aujourd’hui, il y a du picard dans l’air. Langue – une des 75 langues de France depuis 1999 et le rapport Cerquiglini – « dont on a l’impression qu’elle se casse la figure, alors qu’il se passe tout le contraire », lance Jean-Michel Éloy, professeur de linguistique à l’université de Picardie, ajoutant tout de go, « ça laisse songeur sur toutes ces années où on n’a pas pris d’initiative »…
Astérix et Tintin, traduits en picard ou chti, se vendent comme un Goncourt ! Le flair politique pousse des élus à saupoudrer leur discours de patois. L’attachement à la langue picarde – chti, rouchi, patois… tout cha ch’est du parel au minme – est très fort, sa transmission laissant pourtant à désirer. Selon de récentes enquêtes, entre 10 et 30 % des habitants des cinq départements du nord de la France déclarent parler picard avec l’entourage. « C’est plus que pour l’occitan ! » s’exclame J.-M. Éloy. Soit deux millions de personnes sur les sept millions d’âmes du domaine linguistique picard (en gros les régions Picardie, Nord - Pas-de-Calais et le Hainaut belge). Ça fait du bien d’entendre tout ça ! D’entendre des universitaires, des acteurs culturels, d’irréductibles patoisants, des élus, chanter en chœur les louanges du picard. « Ne pas rester dans sa chapelle et se mettre en réseau » : tel était le credo des 1res journées interrégionales de la langue picarde, organisées les 2 et 3 décembre derniers à Wallers-Arenberg et Denain. Belle initiative portée par les associations Insanne, Tertous, la Maison de la culture de Tournai, l’Office culturel régional de Picardie, le LESCLaP (laboratoire de linguistique) ; soutenue par les régions Nord - Pas-de-Calais et Picardie mais aussi par le député permanent de la province de Hainaut en charge de la culture ; accueillie par la communauté de communes de la Porte du Hainaut présidée par Alain Bocquet.
Un centre éclaté
Des assises pour rappeler que la langue picarde tient debout, avec son évident statut symbolique, son gros potentiel, « à condition d’éviter les gaspillages et de trouver les synergies ». Dans la salle des Pendus du site minier d’Arenberg, expériences et savoir-faire ont été mis sur le tapis afin de tisser une nouvelle collaboration entre Picards du bas, Picards wallons (déjà très actifs) et patoisants du mitan, relayée par l’action publique. Pour quoi faire ? D’abord travailler à nouveau sur la langue, la connaître, la décrire ; puis l’illustrer en encourageant la création culturelle – sans passéisme ni nostalgie – ; l’enseigner enfin, en formant les enseignants. Programme ambitieux mais attention aux récifs et poncifs, « aux préjugés, aux mépris et autre identification négative, renchérit J.-M. Éloy, nous avons quatre siècles de pression politique maximale en défaveur de la langue populaire de notre région ». En clair, arrêtons de baisser la tête en chuchotant « j’aime bien mon patois », crions plutôt haut et fort « c’est une vraie langue ».
Comme son collègue d’Amiens, Jacques Landrecies, titulaire de la chaire de picard à l’université de Lille 3, formule le vœu de voir naître un centre interrégional de la langue picarde, « centre éclaté » pourquoi pas, « lieu où on peut se rencontrer, fédérer des bibliothèques », rassembler les travaux des universitaires et des amateurs (un nombre considérable !). Le public réclame du picard. Il veut le comprendre, le parler. Alors, Alain Bocquet, élu communiste, a la lourde tâche de faire passer le message à ses camarates de gauche et de droite ; de les rassurer aussi. Un centre interrégional ne sera jamais un camp de base avant l’ascension vers une « mythique unification ». Personne ne demande que le picard devienne langue officielle, « il n’y a pas d’enjeux de pouvoir, mais une revendication purement culturelle ». 2006, année de la langue picarde ? Sans lanque eud’bos, Messieurs les élus.
« Une langue sert à communiquer, dit Jacques Landrecies. Elle a aussi d’autres fonctions : patrimoniale, identitaire, et là on peut être plus optimiste pour le picard ». Et nou honme eud’ faire eun’ rute démonstration. « Il y a trente ans, on pensait que le Nord – eul’ grante région – n’avait pas de patrimoine, mais que des paysages plats, des corons encrassés de suie ! Personne n’imaginait qu’il deviendrait une des premières régions touristiques de France ! Il y a peu, hors des moules-frites il n’y avait point de salut… Aujourd’hui, on s’arrache nos chefs et nos recettes. Maintenant c’est le tour de la langue. C’est plus long, plus difficile, plus douloureux, mais les tabous se lèvent ». Ya raison Jacques, in a jamais autant intindu parler du picard. Faut pourtant faire attintion que nou lanque a n’seuche pont confourée dins la « récréation » ! « Assimiler le picard au rire certes, mais la langue doit aussi devenir un moyen de création ». Jean-Michel Éloy prône une ouverture au plurilinguisme : « on a 130 langues dans nos régions et on ne fait rien… » Alorsse i faut s’batte pour qu’i euche un centre interrégional dù qu’in peuche mette tous ches lifes, tous ches dictionnaires, dù qu’in peuche s’vire, s’rincontrer, rire, braire… in picard.
L'Écho du Pas-de-Calais n°71
Janvier/Février 2006
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