• II. Le picard 8. Influence d'autres langues ? - allemand

     

     

    Vous ne pensiez pas que le destin du picard (ou à une époque plus ancienne le normanno-picard) pouvez nous emmenez si loin. Et vous pensez qu'il serait étonnant qu'il atteigne d'autres contrés. Et pourtant...

     

    L'allemand :

    « L'influence provençale s'est exercée particulièrement dans les formes poétiques et les genres lyriques ; elle a été moindre sur la langue elle-même. En revanche, l'esprit et le goût de la chevalerie, les us et coutumes, prose et vers de l'épopée courtoise, sont entrés en Allemagne par l'Ouest : la Picardie, les Flandres et la Lorraine ont joué le rôle d'intermédiaire. L'admiration des Allemands pour le chevalier flamand se trouve même exprimée dans la littérature, comme par exemple dans le Gregorius de Hartmann van Aue (V.1397 - V.1406) :

    « Ich sage iu, sît der stunde

    daz ich bedenken kunde

    beidiu übel unde guot,

    sô stuont ze ritterschaft mîn muot.

    Ichn wart nie mit gedanke

    ein Beier [ =Bayer] noch ein Franke.

    swelch ritter ze Henegöu,

    ze Brâbant und ze Haspengöu,

    ze orse ie aller beste gesaz,

    sô kan ichz mit gedanken baz. »

    « Je vous le dis, depuis le temps où j'ai pu juger et de ce qui est bien et de ce qui est mal, c'est vers la vie chevaleresque que se sont tournés mes désirs. Jamais en imagination je n'ai pensé devenir Bavarois ou Franconien. Mais quelle que fût, en Hainaut, en Brabant ou en Hesbaye, l'adresse avec laquelle les chevaliers se tenaient en selle, je croyais en moi-même pouvoir faire mieux encore. »

    « Ce n'est pas par hasard que Heinrich van Veldekel est originaire du Limbourg »1, du comté de Looz, près de Hasselt, actuelle Belgique et région flamande. Le Hainaut, ou Hainau (en néerlandais Hennegau, de la rivière Haine et du germanique gou/gau, « pays/contrée » ou « comté »), est une région transfrontalière, à cheval sur la France et la Belgique de langue picard. Le Brabant (de braec ou broek « marais » et bant « région ») est de langue flamande et picarde (picard-wallon). La Hesbaye (en néerlandais Haspengouw) est à cheval sur les région wallonophone et flamandophone et l'origine du nom serait lu germanique hasp « terre des prairies » (première mention Hasbannium en 1064, en latin).

    E. Tonnelat est plus circonspect est dit : « Il semble pourtant qu'entre la France et l'Allemagne les intermédiaires les plus actifs aient été les milieux courtois de Flandre et peut-être de Lorraine. Les rapports de voisinage étaient constants entre les chevaliers de ces régions et ceux des pays rhénans, et plus d'un terme du vocabulaire chevaleresque porte la marque de son origine flamande. »2 Quand on sait que la Flandre subissait à cette époque largement l'influence de la langue picarde, on comprendra pourquoi l'on retrouve du vocabulaire picard en ancien-allemand, et encore en allemand contemporain.

    Le Limbourg et le Bas-Rhin sont les berceaux du néerlandais et de la littérature néerlandaise du XIIe siècle. C'est là qu’apparaissent les premiers documents littéraires de cet idiome, notamment car au Nord, le francique, qui est à la base du néerlandais, ne dépassait vraisemblablement pas encore le Rhin vers 800. Au XIIIe siècle, la Flandre (Jacob van Maerlant) et la France prennent le relais, notamment le Roman de Renart aura une grande renommée. Le Limbourg est la province qui se trouvait, sous le prince évêque de Liège Notger, à proximité du « foyer peut-être le plus ardent de la vie scientifique et littéraire de l'Empire »3.

    La littérature moyen-allemande est alors également éprise de culture française. Du XIe jusqu'au XIVe siècle, la littérature en langue d'oïl avait été la première de l'Europe. Elle se transmet en Allemagne (et jusqu'en Islande) : les Rittergesänge de Hartmann von Aue, Walter von der Vogelweide obtiennent une belle reconnaissance. Parzifal (de Cals Wisse et Philipp Colin), Parzifal und Titurel (de Wolfram von Eschenbach) ou L'Eneit (de Hendrik ou Heinrich van Veldeke) sont truffés de mots et expressions françaises. Ce dernier texte est largement basé, plutôt que sur la version latine de Virgile, sur la version française, le Roman d’Énéas, d'un auteur inconnu, mais écrit en français teinté de traits normanno-picards. Car on ne sait si Hendrik parlait ou comprenait le latin, mais on sait qu'il connaissait le français, puisque ses connaissances littéraires sont en grande partie basées sur la tradition épique et lyrique du Nord de la France.

    Durant l'époque du Minnesang (littérature courtoise en moyen haut-allemand, au XIIIe s.), l'allemand emprunté plus de 700 mots au français, au provençal ou au picard. La métrique allemande également subit une simplification en se conformant aux habitudes de la métrique venues d'outre-Rhin.

    Les textes du moyen-âge voyageaient d'une pays à l'autre. Ainsi, à titre d'exemple, la légende de Floris est reprise par le texte allemand Trierer Floyris (1170) dont on ne possède que des fragments. Puis apparaît Floire et Blanceflor dans une version dite populaire (peut-être par le Tourangeau Robert d'Orbigny) et une version aristocratique (De Florance et de Blanche Flor). Floire et Blanceflor présente plusieurs caractères picards, mais francisés : por Diu merchi, acater, roïne, li pour le mas. et le fém., ocoison, lechon, fius, ne bués ne vache... Ce manuscrit, le plus complet, est d'un scribe picard qui se nomme lui-même : « Cis, Jehanes Mados ot non, / Qu'on tenoit a bon compaignon. / D'Arras estois : bien fu connus / Ses oncles, Adans-li-Bocus. »

    Les deux seront traduit et on possède les versions de l'Alsacien Konrad Fleck (Flor and Blanscheflur, 1220), ainsi que du Flamand Diederic von Assenede (Flôris ende Blanceflor) et en bas-allemand (Von Flosse un Blankflosse), ainsi qu'en anglais (Floriz and Blauncheflur), danois (Eventyret om Flores og Blantzeflores) et suédois (Flores och Blanzeflor), puis islandaise (Flóres saga ok Blankinflúr). La version bas-allemande a du être reprise d'une version picarde ou provençale comme l'atteste la forme Blankflosse, et parmi les mots français, on trouve schar (char), kemenade (chambre, de keminé), scole (école), nappelin (petite nappe), neppe (nappe), runt (rond)... L'Italien Boccace la reprend en 1327 avec Filocolo (qui sera traduit en français, allemand et espagnol) et l'Allemand Hans Sachs en fait Florio, des Königs Sohn en 1545.

    Dans une étude4 sur les mots d'origines françaises chez l'auteur Gottfried von Strassburg (vers 1180-vers 1215), pourtant originaire, comme son nom l'indique, d'Alsace, on voit que les mots à la consonance picarde sont présents : kastêl, kastelân, discanter, furkîe/furke, banekîe et bankenîe (a.fr. banoier, banoyer, lat. banicare, « se divertir, s'amuser »). On peut aussi s'interroger sur la prononciation à l'époque de -sch- dans blansche mains, marschandîse et marschant, schanze, schanter et schanzûn, schapel, schepelekîn, schevelier, schumpfentiure (« déconfiture ») et entschumpfieret... On remarque également une constance du -t final : adjût, amant, avant, comant, ciclat (lat. cyclatum, « soie brodé d'or »), moraliteit, mort... en précisant cependant qu'en lorrain, il n'était pas encore disparu de la prononciation, comme en Bourgogne ou dans le Centre de la France.

     

    La région néerlandaise est alors en grande partie bourguignonne, et la langue de la cour bruxelloise et de l'état est alors le français. Mais au XIIe siècle, c'est encore le picard qui domine dans cette région (on peut ainsi lire des chartes de la ville de Gand en picard). Il lui était certainement aussi facile de passer du picard au français, comme de passer du moyen-néerlandais au moyen-allemand. Cette influence française s'est exercé de 1150 à 1250 environ. L'idéal chevaleresque est donc propagé par les Troubadours, puis les Trouvères. Mais par le picard et le flamand. Ainsi le doublon Wappen (« armoiries ») / Waffe (« arme ») indique leur origine, Wappen étant un emprunt tardif au flamand wâpen, le deuxième est l'évolution normal du mot ayant subi la deuxième mutation consonantique qui veut qu'un -p- intervocalique ou final se change en -f-. On trouve en allemand d'un côté Pfalz (du latin palatium), avec mutation consonantique, Palast, Paladin (« noble ») et Palais (du français « palais »), et encore Palace (du français par l'anglais).

    Le mot Tölpel (« empoté »), issu de törper, dörper signifiant « villageois », est en allemand Dörfer. Précisons que le mot « vilain » a la même origine (lat. villanus) et a également était emprunté en allemand sous la forme du synonyme vil(l)ân. Le mot allemand, flamand d'origine, Ritter (« chevalier »), précise le domaine de prédilection de ces emprunts. Il répond au mot allemand Reiter « cavalier ». C'est ici la voyelle longue du mot rîtaere, qui évolue différemment, en flamand ridder (avec un i court) et rijden (« conduire ») en néerlandais, reiten (« faire du cheval ») en allemand (avec une diphtongue). On signale encore le suffixe de diminutif -kîn (kindekîn, « petit enfant », gebûrekîn, « petit paysan ») alors que le diminutif haut-allemand est -lein (Kindlein, Bäuerlein). Schapellikîn (syn. de Schampellîn, dim. de Schapel, « couronne », de chapeau), Baldekîn, Harlekin, sont d'autres exemples. L'équivalent allemand est dans le Nord -chen (moyen-allemand) ou -ken (bas-allemand) et dans le Sud -lein (haut-allemand).5 En allemand moderne standard, on utilise le plus souvent -chen (Brötchen, Hallöchen, Küsschen, Füchschen...), sauf quand la prononciation ne le permettrait pas (Büchlein « livret », Küchlein « biscuit », Bächlein « ruisselet »). Le suffixe -kîn a été corrigé en allemand moderne par la forme -chen (évolution due à la deuxième mutation consonantique), sauf dans quelques mots d'origine sensiblement plattdeutsch, tel que Männeken. On a vu qu'il était encore présent en anglais.

     

    N. van der Sijs (Klein uitleenwoordenboek, 2006) précise que, pour les mots néerlandais fluit « flûte » et juweel « joyau, bijou », on connaît la route précise : du normanno-picard, au Pays-Bas et Hainaut, jusqu'à l'Allemagne où l'on retrouve Flöte et Juwel.

    De même pour le mot Scharlach « écarlate », qui est emprunté du néerlandais scharlaken (c'est le mot laken « drap », qui influence la finale de la forme française originale escarlat), la couleur rouge venant principalement de Gand. En allemand, il est cependant toujours difficile de savoir si le mot est emprunté au pays flamand ou au bas-allemand, les dialectes étant très proches et en constant contact.

    Le moyen-néerlandais a souvent été un trait d'union « Da das deutsche Sprachgebiet keine gemeinsame Grenze mit dem Pikardischen hatte, leuchtet es ein, dass die pikardischen Wörter des Mittelhochdeutschen durch das Mittelniederländische vermittelt wurden das sein französisches Lehngut in der Hauptsache aus dieser Mundart schöpfte »6. Cela est facilité, on l'a dit, par la similitude entre les dialectes néerlandais et niederdeutsch d'origine bas-allemand. A l'époque du moyen-âge, les villes hanséatiques communiquent à l'aide du Mittelniederdeutsch « moyen bas-allemand » (période de la langue de 1100 à 1500).

     

    Ainsi le mot picard comtor « comptoir de commerce » s'est transmis au néerlandais kantoor (ce qui désigne maintenant toute sorte de « bureau »), et passe en allemand Kontor « bureau » (surtout Handelskontor « comptoir » ou Kontorhaus « maison de commerce », dont il en existe plusieurs de célèbre à Hambourg), puis dans les langues scandinaves kontor et même en espéranto kontoro. De même, c'est certainement par le néerlandais que le mot normanno-picard Kabel « câble » est arrivé en allemand. De même, le mot picard cant « arrête, chant, côté », néerlandais kant et allemand Kante « arrête », kanten « culbuter », kantig « anguleux ». Encore le mot picard flanc, fém. flanque et flanquer (que le français emprunte à la même époque), donne en néerlandais flank, flankeren, et en allemand Flanke, flankieren, Flankierung « flanquement ». Planke (« planche, madrier ») du picard planque par le néerlandais, et Blankscheit (« planchette ») qui a, lui, disparu, Kapaun transite certainement aussi par le néerlandais capoen (« chapon »). On explique la forme moyen-haut-allemande (îser)kolze (« pantalon de maille » du moyen-âge), de îser (« d'acier ») et du moyen-néerlandais coutse, cous (de la forme picarde de « chausse »), mais germanisé, car les noms néerlandais en -ou- sont -ol en allemand (Gold / goud « or », Holz / hout « bois »...). Krakeel (« bruit »), est un mot néerlandais et allemand d'origine obscure, mais qui provient peut-être du français (ou picard) querelle (lat. querel(l)a), avec le préfixe courant en picard et wallon cra-/cara-. Kalengieren est un emprunt du néerlandais calengeren, « accuser », de calenge « challenge », mais il a disparu de la langue allemande actuelle. Kanzel « chaire d'église ; cockpit » (ahd. kanzella, mhd. kanzel) vient bien du latin tardif cancella « clôture, barrière (à l'église devant l'autel) » du pluriel latin cancellī « clôture ». Mais on imagine plutôt que Kanzlei (mhd. kanzelīe, kenzelīe (avec suffixe -īe sur mhd. kanzel), mhd. tardif kanzellerīe) « chancellerie », aurait été influencé par le moyen-néerlandais cancelrie, cancelerie (le néerlandais actuel a corrigé sur la forme latine au XIXe siècle en kanselarij), lui-même sur le picard canchelie, canchelerie, plutôt que sur la latin cancellaria. De même pour le néerlandais kanselier « chancelier » et l'allemand Kanzler (et le féminin Kanzlerin), sur le picard canchelier.

    En allemand, on a Kavalier, pour « chevalier », il emprunte le mot à l'ancien-provençal, cavalier si proche de la forme picarde kevalier. Le français réempruntera la forme cavalier, qu'au XVIe-XVIIe siècles. De même pour le mot Kastell (« fortification, château fort »), Kastellan (et les formes schatelân, tschachtelân, tschachtlân, aujourd'hui disparu de la langue moderne auquel on préfère Schloss et Schlossherr), venant du néerlandais kasteel, kastelein, qu'il a lui-même emprunté au picard castel, castelain (en français, l'équivalent était chastel, chastelain). Le mot ancien-haut-allemand gabilôt (« javelot ») est également emprunté au français sous sa forme normanno-picarde gavelot (en allemand, on préfère maintenant Wurfspiess, litt. « lance de jet »), forme que l'on trouve encore dans Glossaire roman-latin du XVe siècle (ms. de la Bibliothèque de Lille) sous les formes gaverlot et garlot à côté de javelot. De même, le mot d'origine norroise *hernest « provisions pour l'armée », composé de herr « armée » et de nest « provisions » est passé en français sous la forme herneis, harnois, harnas et a été emprunté par l'allemand sous la forme Harnisch.

    Certains mots sont aussi proche du latin, mais avec une forme romane. Durant le vieux haut-allemand (entre 750 et 1050) déjà se fait sentir un affaiblissement des voyelles qui ne sont pas sous l'accent tonique (initial dans les langues germaniques), durant le moyen haut-allemand (entre 1050 et 1350), cet affaiblissement est systématique (même si certains documents du XIVe siècle, écrit dans certains dialectes, conservent les voyelles du vieux haut-allemand).7 C'est un peu plus tard (dès 1170, surtout durant le XIIIe siècle, et jusqu'aux XIVe-XVe siècles) que la langue allemande emprunte les mots d'origine latine, française, italienne. Les mots allemands empruntés au latin connaîtront donc le même affaiblissement vocalique : lat. Palantia, devient ahd. phalanza puis mhd. Phalze et enfin Pfalz (« palais ») ; lat. monēta devient ahd. munizza, puis mhd. Münze (« monnaie »).

    Ainsi le latin canna est passé à la forme Kanne « bidon ». On peut donc supposer que cette forme vient du latin ou du picard (en afr. chane « cruche ») plutôt que de l'italien, ou l'emprunt est plus récent et provient du latin. De même Kappe (et Tarnkappe, « chapeau d'invisibilité » dans les contes), vient de cap (lat. cappa) que le français emprunte aussi au picard. Kasteien « châtier sa chair, se mortifier » vient du picard ou du latin. Kemenate (pièces chauffée, puis appartement des femmes d'un château) et le nom de lieu Kemnade, ainsi que Kemlade (maison noble du moyen-âge près d'un marais) est de la forme picarde de keminade (par le néerlandais) plutôt que du latin camīnāta. De même Glocke « cloche », du picard cloque ou du latin clocca. Dechant ou Dekan « doyen », vient du picard decan ou du latin decanus. Kapelle vient sûrement de capelle « chapelle » plutôt que du latin cap(p)ella ou de l'italien cappella.

    Plusieurs mots aurait pu aussi être empruntés à l'italien : Faschine du picard fachine « fascine, fagot » ou de l'italien fascina. Kampieren « camper », vient de « camp » que le français a aussi emprunté au picard ou à l'italien (par contre l'allemand avait déjà emprunté au latin campus, aussi par le néerlandais, mais avant la deuxième mutation consonantique, dite haute-allemande qui change le -p- en -pf-, ce qui donne donc Kampf ; campen et Camping sont des emprunts à l'anglais). Pour Kastanie « châtaigne » le doute est permis, le mot est originaire du picard ou de l'italien.

    Beaucoup de mots sont aussi présents en français, et il est difficile à dire si l'allemand l'emprunte à cette langue ou au picard. Kaputt « cassé, patraque », vient de l'expression « faire capot », dont on ne sait pas si elle est d'origine picarde ou provençal. Rebus a aussi été emprunté par le français au picard. Kahn (« canot »), de canot (sans le suffixe) à moins que le picard et l'allemand l'emprunte tout deux au néerlandais Kaan « bateau ». Karde et karden « carde » et « carder » est français, mais lui-même l'a emprunté au picard. Kalander « calandre », pourrait aussi faire penser au latin, mais la forme est plus proche du picard, dont la première mention date du XVe siècle (calendruer, kalendreur et calendrer) « cylindre pour lustrer les étoffes » dans l'Escript de lewiuer d'entre Jehan Carpentier et Jaquemart Pincemaille, écrit à Tournai.

    Vient du picard imper ou du lorrain emper, le verbe impfen « faire une piqûre, vacciner » (et son dérivé allemand Impfung « piqûre » (du latin *imp(ə)āre, variante de *imputāre).

    On n'a presque aucun doute que le mot Erker, originellement « barbacane » (ouvrage de fortification avancé qui protégeait un passage, une porte ou poterne), et maintenant plus communément « oriel, bow-window », vient du picard arquière (« embrasure, fenêtre, voûte » du latin arcuarius, français archière, archère, meurtrière oblongue pratiquée dans les murs par laquelle les archers tiraient de l'arc ou de l'arbalète). Son chemin est identique, le néerlandais l'a emprunté au picard et l'allemand au néerlandais. Son avenir aurait pu être encore plus grand, si le néologisme Gesichtserker (« archère de visage ») inventé par Philipp von Zesen avait été conservé dans la langue pour remplacer l'emprunt Nase (qu'on prenait à tort pour un emprunt français). Cet écrivain allemand, qui voulu combattre, dans le cadre de la Fruchtbringende Gesellschaft (« Société des fructifiants ») organisée en 1617 (donc 18 ans avant l'Académie française, sur le modèle de la l'Accademia della Crusca de Florence de 1583), la trop forte influence du français sur l'allemand ne se doutait alors pas qu'il reprenait un mot d'origine picarde.

    Le mot Posaune (« trombone ») vient du néerlandais bazuin, emprunté lui-même au français bo(i)sine, buisine8, du latin *bucina. Le picard et le wallon connaissent le mot buse, « tuyau » (que le français lui a emprunté) et busier, businer dans le sens de « réfléchir », de même origine ; mais la question se pose si ce mot vient directement du latin ou a été emprunté au néerlandais buse, buyse, « tuyau », mais d'après J. de Vries dans son Nederlands Etymologisch Woordenboek (1971), le néerlandais serait emprunté au français. Le Trésor de la Langue Française imagine alors l'hypothèse d'un *bucina survivant en zone marginale et dans les domaines spéciaux (médical notamment). Joseph Desiré Sigart dans son Glossaire étymologique montois donne le verbe busier, businer, buseler, bisié avec les sens de « hésiter, balancer, réfléchir » en le comparant au flamand beuzelen, « vétiller, baguenauder, lanterner. »

    D'autres mots disparaîtrons en même temps que les valeurs chevaleresques : amies, amie « bien aimée », prisant « présent, cadeau », joie « joie, plaisir », Schalmei « chalumeau, chalemie » (qui était un instrument de musique, le mot normanno-picard camulet a été emprunté par le français pour désigner le roseau dont les tiges servaient à faire des tuyaux de pipe, et de là la pipe des Indiens d'Amérique). Jost « duel, joute », turnzûne « morceau de lance cassé », Baron... sont empruntés, sans qu'on puisse leur imputer une origine picarde, lorraine ou française. Muster (« exemple, modèle » de moustrer, « montrer ») est conservé mais avec un glissement de sens qui ne permet plus de reconnaître l'origine romane.

     

    Cependant on peut trouver plusieurs caractéristique du picard en allemand. Ainsi comme en néerlandais, le son picard -ch- et français -ss- est rendu par -z- /ts/.9 Le picard garchon, et le français garçon donne l'allemand garzûn (qui disparaît de la langue moderne). Zâ, zâch, zâh (« ça » disparu de la langue moderne), côvenanz (« convenance » disparu), lunze (« l'once », disparu), zinke (« cinq » au dé, mot disparu), brâzël (de « brachelle », protection du bras de l'armure), ridewanz (de « rotuenge », sorte de danse où l'on tourne). Ainsi le picard ranche, et le français rance donne le néerlandais rantsig (mtn. ranzig) et l'allemand ranzig. Le picard panchier / français pancier (de pance, « ventre ») donne Panzer (moyen-haut-allemand panzier, panzer « cuirasse, armure ». Le pic. danche / fr danse donne Tanz par le moyen-néerlandais dans, danz (mtn. dans). Prinz (« prince ») est du picard prinche. Fazit « bilan, résultat », viendrait du latin facere ou du picard fachet « aspect, face » (c'est précisément dans le sens de « gracieux » qui est présent en ancien-français). Le picard lanche (« lance ») donne Lanze. Capuche que le français à emprunté au picard donne Kapuze en allemand. Peliche « pelisse », donne Pelz (poil d'animaux), Plats vient de plache, place. Latz (« bavette »), vient du picard lache (afr. lacs, laz) « nœud, lanière » et Litze (« cordon »), du picard liche, lichette (lat. licia). Trunze (corrigé en drumze par infl. avec Drum et drumen) de « tronce, tronçon ». Tërrâz (« terrasse », corrigé en Terrasse). Franze (maintenant franse, de « frange »). Matratze du picard materach, « matelas »...

     

    Quand on voit la forme du mot d'ancien-allemand loschieren, on peut penser qu'il vient directement d'une prononciation picarde de loghe, loige, loge. Là aussi l'allemand a corrigé plus tard le mot en logieren « loger ». De même les mots disparus leischieren, leisiren (« laisser aller la renne »), Karrosche (« carosse »), Borretsch (« bourrage » et « bourrache », forme française empruntée au picard), chervulle (« cerfeuil »), paschen (de « passer, faire de la contrebande », mais Paß, passen et passieren sont du français, et passen veut dire « acheter » en bargoensch, l'argot des bandits)...

    Comme en néerlandais, le suffixe agentif -ie, est en allemand -îe. Certains disparaissent comme vësperîe (« soirée »), rôberîe (« cambriolage » mot de même origine que le français « dérober », Räuberei est d'un emploi rare et familier) ou vilanīe (« vilenie »). Mais l'allemand moderne connaît et produit toujours des mots avec ce suffixe devenu -ei, (et -erei sur le suff. germ. -aere) : Meuterei (« mutinerie » de meute), Partei (« partie »), Melodei (d'emploi poétique encore « mélodie », mais Melodie est aussi employé couramment), prophezeien (« prophétiser »), Tyrannei (« tyrannie »), Bastei (« bastion »), zouberīe > Zauberei (« magie » sur Zauber « envoûtement ») et jegerīe, jagerīe > Jägerei (« chasse » sur Jäger « chasseur »), Bäkerei (« boulangerie » sur Baker), Fischerei (« pêche » sur Fischer), Kinderei (« enfantillage »), Schreierei (« cris »)... Il prend un sens collectif dans Länderei (« bien rural »). Il forme aussi des noms sur les verbes en -eln : Bettelei (mendicité sur betteln, « mendier »), Heuchelei (« hypocrisie », sur heucheln, « feindre »).

    Le suffixe -tet, qui a donné -teit en néerlandais, sera emprunté par l'allemand sous la forme -tät, productif uniquement sur des racines étrangères (latines ou françaises principalement) : Moralität, Trinität, Loyalität, Universität, Majestät, Rarität, et encore Radioaktivität et même Pikardität (chez l'auteur Carl-Theodor Gossen)...

    Depuis Joseph Kassewitz (Die französischen Wörter im Mittelhochdeutschen, Diss. Strassburg, 1890, p.61), il est admis qu'il provient d'une forme picarde. Mais Emil Öhmann critique ce point de vue et le fait remonter à un compromis entre la forme latine -tas, -tatis (que l'allemand connaissait déjà -tât : majestât, trinitât...), et la forme française -té quand à partir du XVe siècle (écrit alors -tet : universitet, facultet, prodigalitet...), les mots français arrivent en masse en allemand. Au XVIe siècle, l'orthographe -tät fait son apparition pour quelques mots (trinität, gratiosität...), orthographe qui gagne de plus en plus de terrain au XVIIe siècle, avec le retour à une orthographe plus étymologique (de même, on écrit donc plus tregt ou heuser, mais trägt et Häuser).10

    Les formes similaires se retrouvent dans tous les cas dans les langues germaniques occidentales : luxembourgeois (universitéit), afrikaans (universiteit) et yiddish (וניווערסיטעט [universitet]).

    Ce suffixe qui est en latin -tas (universitas) donne :

    • en italien -tà (università), universitad en romanche, en espagnol -dad (universidad, de là le basque unibertsitate), en catalan -tat (universitat), en portugais -dade (universidade), universitate en roumain, et en anglais -ty (unisersity).

    C'est donc par le truchement de l'allemand que la forme picardisante se propagera très loin :

    • dans les langues scandinaves : universitet en danois, suédois et norvégien,

    • dans les langues slaves : университет en russe et bulgare, університет en ukrainien, унiверсiтэт en biélorusse, универзитет en serbe et macédonien, univerzitet en bosniaque, uniwersytet en polonais, le slovène prend le mot « faculté » dans le même sens pour faire fakulteta (le tchèque et le slovaque présentent les formes univerzita ou universita). 

    • en albanais : universitet,

    • en lituanien (universitetas) et en letton (universitāte)...

    Par le russe, il atteint les langues turques :

    • universitet en azéri et ouzbek, uniwersitÿet en turkmène, uniwérsitét en ouïghour (le turc préfère la forme française üniversite),

    • et le géorgien : უნივერსიტეტი [universiteti].

    • et c'est encore cette forme qui inspire Zamenhof pour l'espéranto : universitato.

     

    L'initial ka- et la final -ke est reconnaissable dans : Kappe « bonnet, toque, chape, coiffe » (mais aussi l'ancienne forme Schappe, de l'anc. fr. « chape »), Pocke (« pustule », Edmond Lecesne donne poquettes comme équivalent de la petite vérole en patois artésien en 1874) et Pickel (« bouton, pustule »), du néerlandais, lui-même du picard poque « poche », Bracke de braque (le chien de chasse), dont la première mention est trouvée dans le Glossaire romanlatin de Lille, Karre (allemand du Nord et du Centre), Karren (allemand du Sud et Autriche)(« charrette, chariot », puis « bagnole, bécane »), Karch (sud-ouest, « brouette à deux roues ») du néerlandais carre, kerre, lui-même du picard kar « char ». Mais beaucoup n'ont pas survécus : cosa, kôse (« chose »), capriun « chevron », calamel (« chalemel, cuirasse de la jambe »), Furke et Furkîe (« fourche »), Kanel, kenel (lat. canalis, « caniveau »), Enkel (de ankel (litt. petite hanche, « cheville »)...

    La ga- initial ne se rencontrait que dans gambe et campa (« jambe ») mais il a également était vite inutilisé, à moins qu'il se retrouve dans le verbe gammeln « traînasser », mais une origine germanique est aussi avancée. Sa forme sans le -b- s'explique par les formes suivantes, avec l'absence de consonne épenthétique entre les géminées -mm- : Kummer (de [en]combrer « chagrin, peine »), Kammer (de kambre « chambre, alvéole ») et Kämmerer (kamerer, et le fém. kamererîn, kamerîn « valet de chambre », qui se dit maintenant Kammerdiener). Ce flottement entre -mm- et -mb- et -nn- et -nd- est également courant en allemand : par exemple, le moyen-haut-allemand mâne donnera l'allemand Mond (lune) et minnest donne mindest (au moins), lamb > Lamm, zimber > Zimmer... Le néerlandais connaît aussi cette assimilation : au Kenntnis allemand (« connaissance », de kennen) répond le kennis néerlandais.

    La nasale -en- (pour -an- en français) se trouvait dans Blâmenschier (de « blanc mangier », une façon de préparer un plat).

    De même, on connaît l'instabilité du e- prosthétique devant s + cons. en picard et en wallon. Ainsi, on peut penser que le mot (e)stival « bottine » a du venir d'un de ces dialectes pour aboutir à l'allemand Stiefel « botte ». De même pour (e)stout, (e)stouz « hardi, téméraire » (lui-même d'une racine germanique *stolt), qui donne l'allemand Stolz « fier ».

    Le w- initial qui est conservé en picard, wallon et lorrain retourne en allemand sous les mots : wanz (« gant »), et waste (afr. gastine, gâtine « désert, terre en friche, lieu inculte et sauvage », du latin vastus) qui ne sont pas conservés dans la langue actuelle, et dans wambeis, (et wambois, wambîs, wammîs, wambez, wambesch), qui se conserve sous la forme Wams (encore avec l'absence de la consonne épenthétique -b-, « wambais, gambais, gambais, gambison », vêtement d'homme ou de femme, ajusté, ordinairement sans manches et couvrant les hanches, fait d'étoffe rembourrée et piquée, lui-même emprunté au francique wamba « ventre » qui donne en allemand Wamme, « fanon » et Wampe « bedon, bide »). Waid repris du picard wedde (« guède »), lui-même du francique *waizda- et de la forme latinisé waisdo.

    Le -t final disparu tôt des dialectes centraux, est présent dans les mots allemands, ils viennent donc du picard ou du lorrain : Lamprete (« lamproie », lat. lampreda), Markt du picard markiet (lat. *marcātus, mercātus), Pastete (« pâté »), Cunterfeit (mtn. Konterfei, « portrait »), Privat (« privé »), Rekrut (« recrue ») et rekrutieren, Clairet ou Klarettwein (« vin clairet »)...

    L'évolution -oi- du latin Ē est remarquable dans les mots suivants : gloye (mais on trouve aussi gleie, glai, glaie « glaive »), schoye (« joie »), turnoi (et turnei, turney, mtn. Turnier, « tournoi »), Glôrje (« gloire »), boie (boye, poye, poy, beie, beye, afr. boye, bay « lien »), curteis mais aussi kurtois, kurtoys, kurtîs (« courtois »), roys (« roi »)... Mais on trouve aussi les formes lorraines vaele, vêle « voile », dreits « droit », lêâl (« loyal »). La plupart de ces mots ont disparu de la langue moderne, il n'y a que Franzose (« François, Français », qui se disait anciennement comme en néerlandais Franzmann), qui se soit conservé jusqu'à nos jours. En moyen-haut-allemand Franzoys, Franzeis, puis Franzos (alors que « harnois » donne harnisch). Le o conservé n'est pas expliqué. Cette forme est passée en polonais Francuz, tchèque Francauz, lituanien Francúsas, hongrois Frantzuz. On lit pour la première fois Franzos chez Jacques Twinger de Koenigshoffen (1346-1420), chroniqueur strasbourgeois, ce qui semble faire penser que la forme en -oi- d'origine provient du Nord-Est de la France, lorrain ou picard.

    Le -ch final dans les mots allemands suivants, peut s'expliquer aussi par le trait picard qui veut que ce qui correspond à un -s en français ait donné -ch : latoch, latech, leteche, blateche, latûn actuellement Lattich « laitue » (lat. lactuca), Ratich (latin radix ou armoracia), maintenant Rettich « radis noir » et Meerrettich « raifort », Radieschen « radis ». Mais ce -ch peut également être une évolution du -c- latin comme dans Fenchel (fenuculum), Pferch (parcus), Pforch (porticus)...

     

    La culture courtoise s'impose également dans le domaine des festivités, et l'allemand (de même que le français et le néerlandais) emprunte au picard déjà quelques mots de la gastronomie. Ainsi rosin, roisin donne le néerlandais rozijn, et l'allemand Rosine.

    Le mot gaulois d'origine *rica (« sillon ») donne le picard rèy (« raie, roie » en vieux-français, « danse en rang », le mot gaulois donnera « rayon ») et de là le néerlandais rei, reidans et l'allemand Rei(h)e, Reigen, Reihen (« danse de rang, en ronde, branle », maintenant surtout utilisé dans le sens de « suite, kyrielle, série », ayant pris un -h- par contamination du mot d'origine germanique Reihe (« rang ») ou un -g- par contamination avec un autre mot d'origine germanique qui donnera en néerlandais rijgen, « enfiler » et en allemand Riege ou Turnriege « équipe de sport »). Mais l'origine différente n'est pas oublier et on traduit ainsi par exemple der diplomatische Reigen der Regierungskonferenz par « le bal diplomatique de la conférence gouvernementale ».

    Plus étonnante est l'histoire du la rémoulade. Le latin armoracea passe directement à l'italien ramolaccio. Le picard (et le wallon) l'emprunte sous les formes ramorache, ramonache, ramonasse, rémola, rémolas (ramonasse désigne toujours le « radis noir » en Belgique). Ainsi, le français forme remolade, remoulade. Et c'est certainement le français qui donne au néerlandais remouladesaus, et l'allemand Remoulade.

    Encore un dernier exemple. Le mot latin sagina, « engraissement, bonne chère » donne en picard saïne (saïme en ancien français). Ce mot donne en flamand zaan, « matière grasse du lait, crème du lait » (on se souvient qu'il s'est opéré une réduction des diphtongues en picard, -aï- a donc du donner -a-). Vers le XIVe siècle, l'allemand (surtout au nord et au centre du pays) emprunte le mot au néerlandais, Sahne, « crème » (en Autriche, on dit Obers, ce qui est « sur (ober) le lait »), tandis que le néerlandais standard préfère utilisé actuellement pour ce sens le mot d'origine germanique room. L'allemand (le Sud du pays surtout et la Suisse, ou le mot Sahne est inconnu et non reconnu par le gouvernement, les produits d'exportations allemands doivent donc avoir une nouvelle étiquette dans la Confédération) utilise également ce mot Rahm pour le sens de « crème ». Ainsi, le lait demi-écrémé peut se dire Teilentrahmte H-Milch (« en partie dégraissé ») ou plus souvent Fettarm Vollmilch (« lait entier faible en gras »). Sahne et Schlagsahne, désigne la « crème chantilly » (qu'on peut également appeler Crème Chantilly). Sahnsoße se dit comme Rahmsoße (Soße est depuis la réforme orthographique, la nouvelle forme écrite de Sauce), et on dit Champignonrahmsoße (et Champignonrahm-Schnitzel) et jamais Champignonsahnsoße. Quant à Creme (ou Kreme), en allemand, c'est un synonyme de Sahn. Mais Krem (ou plus souvent Salbe) désigne plutôt la « pommade ». Le Schmand, est la « crème aigre », que les Suisses alémaniques et les Autrichiens appelle Sauerrahm ou Crème Fraîche. On voit que l'allemand n'a pas hésité a emprunté à toute les sources pour enrichir son vocabulaire culinaire déjà bien assez riche. 

    L'étymologie du mot Ramsch (« bouquin », puis « bric-à-brac, camelote ») est obscure mais on le fait remonté au moyen-français ramas et ramassis, en picard ramachi.

     

    Comme en néerlandais, où certains dialectes ont pu conserver des emprunts du picard que la langue standard n'a pas gardés, on trouve en colonais, Pütz « fontaine, étang ou flaque », de même origine que Pfütze (« flaque d'eau sale », de puche, « puits ») et Panz, Pänz (de panche, « ventre ») et qui désigne l'« enfant ». En Autriche, castrûn (« bélier castré ») s'est conservé dans la forme Kastraun avec le sens de « mouton ». Durant la période napoléonienne, certains mots, français cette fois, entrerons encore en Allemand, mais on peut penser que certains autres déjà employés dans la langue populaire seront réactivés par la présence de troupes françaises. En Plattdeutsch, on a ainsi l'exemple de Butallje venant du français « bouteille », à côté du mot plus ancien Buddel ou Buttel, venant lui du picard « boutèle ». Cette forme picarde est passé depuis en allemand standard dans l'expression Buddelschiff (plus rarement sous sa forme complète Plattdeutsch Buddelschipp) pour désigner les constructions de bateau en bouteille. Bedrullje (« bredouille ») et Persetter ou Persepter (« percepteur ») semble bien français, mais peut-on certifier la date d'arriver des mots Kamp (« champ »), Ark (« arc »), simeleern (« simuler qqch »), Klöör (« couleur »), rejell (« réel »), le suffixe -daasch (dans Kleedaasch, « robe »)...

     

    Aux XVIe-XVIIe siècle, l'allemand et le néerlandais empruntent au latin et au grec encore, mais surtout au français. Les livres imprimés que l'on traduit des textes de Jean Calvin y sont pour quelque chose. Ainsi tanchieren, avancieren, Bataillon, Chikane sont bien français. C'est à cette époque également que beaucoup de mots empruntés précédemment sous une forme picarde seront corrigés par leur équivalent français, comme logieren ou Terrasse par exemple.

     

    Des mots picards se retrouveront cependant dans les langues scandinaves par l'intermédiaire de l'allemand, le suffixe -tet et kontor (comptoir, bureau) qu'on a déjà évoqué, citons : fløjte (flûte, flöjt en suédois), juveler (bijoutier, juvelerare en suédois), kapel (chapelle, kapell en norvégien et suédois), kant (chant, arête, bord), flanke (flanc, flank en suédois), planke (planche, planka en suédois), kapun (chapon, capon en norvégien), støvle (botte, støvel en norvégien, stövel en suédois), stolt (fier), rosin (raisin, inconnu du suédois).

    En russe et bulgare кант "lisère", le russe кантовать "retourner" et кантоваться "se retourner", viennent de l'allemand Kante « arête, bord » et kanten « coucher sur le bord », du néerlandais kant, du picard kant. Déjà en slavon on trouve kǫtŭ « coin » (qui subsiste en tchèque avec kout « coin, angle ») et en lituanien kampas « coin ». On soupçonne le gallois cant « bord de fer ou coin » et le breton kant « côté » d'avoir la même origine.

    Le russe ювелир « bijoutier », du néerlandais juwelier, formé à partir de juweel « bijou, joyaux ». De même en bulgare et serbo-croate et slovène, en letton (juvelir) et lituanien (juvelӯras) qui l'ont emprunté soit au russe soit à l'allemand. Le polonais (jubiler) et le hongrois (jubilér) l'ont emprunté au vieil-allemand Jubilier.

    Le russe кабельтов « câble », каюта « cahute » et кучер « cocher » sont empruntés au néerlandais kabeltouw, kajuit et koetsier. Le polonais et le tchèque connaissent kajuta de l'allemand Kajüte.

    Le bulgare флейта et polonais flet sont de l'allemand Flöte « flûte ».

    Le suédois, espagnol et italien kaputt, tchèque kaput et grec καπούτ de l'allemand kaputt « cassé ».

    En tchèque arkýř est de l'allemand Erker.

    Plus exotique, en bahasa Indonesia qui a emprunté au néerlandais : kantoor > kantor ; schaats > sekat (patin) ; kabel ; kalkoen > kalkun (dinde) ; kamer > kamar (chambre)...

    De même le singalais : kantoor > kantoru-va.

    Et enfin le sranan tongo (surinaam) : kantoor > kantoro, kamer > kamra.

     

    1 Franziska Raynaud, Histoire de la langue allemande, Que sais-je ? N°1952, PUF, Paris, 2e édition, 1993, p.57.

    2 E.Tonnelat, Histoire de la langue allemande, CAC (Collection Armand Colin), Paris, 6e édition, 1962, p.93-94.

    3 Henri Pirenne, Histoire de Belgique, t. I, 5e éd., Bruxelles, 1929, p.163.

    4 R.F. Kaindl, Die französischen Wörter bei Gottfried von Strasburg (in Romania, T.XVII, 1893).

    5 Les deux issus de -k-/-ch- ou -l- et -ein, le dernier renforçant simplement les premiers. -k/-ch et -ein seuls ne se conservent que très sporadiquement : Habicht « autour, épervier », Kranich « grue » d'une part ; Füllen « poulain », Küken « poussin », d'autre part. -l reste la forme diminutive standard dans le Sud de l'Allemagne, d'où de nombreux mots ont été empruntés :

    • -le (Spätzle « moineau, nouille, spaezle » et Sperling « moineau », Vogel « oiseau ») en Bade-Wurtemberg et Alsace (cf. Christkindelsmärik « marché de Noël », mannele « pain au lait en forme de petit bonhomme de la Saint-Nicolas », Winachtsbredele « petits-fours de Noël ») et Lorraine (brimbelle, airelle) ;

    • -li (Knöpli « spaetzle », Müsli « muesli », leckerlis de Bâle « petits gâteaux de pain d'épice ») en Suisse ;

    • -(d)l (Dirnd(e)l(kleid) « costume féminin (Dirne « jeune fille, prostituée ») traditionnel bavarois », Wadlstrumpf ou Wadlwärmer « chaussette couvrant le mollet (Wade), Münchener Kindl, « jeune fille déguisée en moine, emblème de la ville de Munich, ouvrant le défilé de la Fête de la Bière », Knödel (« quenelle »), Brezel « bretzel » (sur la racine de Brot « pain »), Schaukel (balancelle, sur Schock « choc »), Häferl « tasse », Kipfel « croissant ») en Bavière et Autriche. C'est le même diminutif qu'on retrouve en yiddish (beygl « bagel », schnozzle « gros nez, pif », a bissel « un peu » (équivalent de ein Bisschen)...

    6 Friedrich Maurer, Heinz Rupp, Deutsche Wortgeschichte, Volume 1, Walter de Gruyter, 1974, p.338. Traduction : "Du fait que la zone linguistique allemande ne possède pas de frontière commune avec la picarde, il est clair que les mots picards du moyen-haut-allemand ont été échangés par l'intermédiaire du moyen-néerlandais, qui devait ses emprunts français principalement à ce dialecte."

    7 Ainsi weralt, werolt donne werelt, werlt, puis Welt « monde », garawo, garawêr donne gare, garwer, puis gar « cuit », les différentes formes déclinées du datif pluriel tagum, tagom, tagun, tagon donne tagen « du jour », le nominatif pluriel taga devient Tage « jour », gebôno devient geben « donner », le pluriel zungûn donne zungen « dents », le participe passé de « prendre » ginoman devient genomen « pris »... Comparons le credo chrétien :

    - Althochdeutsch : Gilaubiu in got fater almachtigon scepphion himmilis enti erda

    - Mittelhochdeutsch : Ich geloube an got vater almechtigen schephaer himels unde der erde

    - Neuhochdeutsch : Ich glaube an Gott Vater den allmächtigen Schöpfer des Himmels und der Erde

    8 Cf. La Place des Buisses à Lille, dont l'origine serait les conduits souterrains de 6140 pieds, établis pour alimenter d'eaux potables les paroisses de Saint-Etienne et de Saint-Maurice, à la suite de l'acquisition faite en 1285, pour établir huit fontaines et un puits. (Pierre Descamps, Promenade à travers kes Flandres et l'Artois, CPE, 2011, p.67).

    9 Le son -ch- français donne -sch- ou -tsche- : Bratsche, de « broche », Schâpel de « chapel », Schier de « (faire bonne) chère » ; le son -s- français donne -s- ou -tsch- : Firnis de « vernis », Gletscher de « glacier », Kardetsche ou Kardätsche de « cardasse »...

    10 Emil Öhmann, in Neuphilologische Mitteilungen, Ed. Uusfilologinen Yhdistys, T.XXIV, 1923, p.157.


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